Chapitre III

Et justement, durant le périple qui les avaient conduits de La Haye au Mas Rebuffat, lorsqu’il n’était pas fracassé par la douleur, assommé par la pluie ou tourmenté par ses tardifs démons mystiques, l’ancien vicomte devenu chirurgien des pirates puis apothicaire flamand s’était fait un honneur de répondre à toutes les questions que lui avait posées Norbert. Le voyage avait été double, en quelque sorte: tandis qu’il descendait le cours du fleuve, Cronfestu avait en sens inverse remonté le cours de sa vie.

Lorsqu’il avait compris que Norbert, peut-être du fait de son passé d’amnésique, avait tendance à considérer les éléments de sa propre histoire comme s’ils étaient arrivés à quelqu’un d’autre, et qu’il était par conséquent plus intéressé par la vérité que par la vengeance, Cronfestu s’était laissé aller à toutes les confidences. «Je t’ai menti si souvent, disait-il, et durant si longtemps, qu’il m’est maintenant impossible de te celer la moindre chose.»

Et, dans les oreilles ébahies de Norbert, avait d’abord résonné le plus tendre des aveux. Avant toute chose, le vieil apothicaire avait avoué à son ami le fol espoir qu’il avait nourri, des années durant, de voir les sentiments qu’il éprouvait pour Norbert partagés. Le plaisir qu’il prenait à l’observer, dans sa mâle beauté, était si intense qu’il avait pris les ordres de Veyrand de l’espionner pour une bénédiction. Non, évidemment, la sollicitude qu’il avait toujours manifestée à l’encontre de Norbert n’était pas hypocrite, et c’était beaucoup plus la marque de l’amour que l’obéissance à l’ordre de Veyrand. Puis, pudiquement, Cronfestu avait détourné les yeux. Les deux hommes étaient restés silencieux quelques minutes. Ensuite, Norbert lui ayant déclaré, les yeux plantés au fond des siens, qu’il ne lui avait jamais déplu de plaire à quiconque, fût-il de son sexe, et qu’il était plutôt honoré des sentiments qu’il avait fait naître, Cronfestu s’était déballonné.

Qu’a-t-il diable dit sur l’enfance de Ninon la Mort?

Norbert l’avait laissé parler. Il est d’ailleurs juste de dire qu’il ne l’avait pas écouté avec autant d’attention qu’il le méritait. Maintenant, tandis qu’il redescendait seul vers la cluse de Montmaur, il s’en voulait doublement: sa mauvaise humeur et son obsession à retrouver son fils ne l’avaient pas toujours poussé à l’écoute active. Il avait tendu l’oreille pour l’évocation de souvenirs égrillards (car Cronfestu n’était pas en reste d’une certaine propension à l’impudeur, ce qui convenait bien à la curiosité déplacée de son ami), qui étaient en somme de peu d’importance, mais il avait à peine prêté attention au récit que Cronfestu avait fait de l’enfance de Ninon la Mort. Il se disait maintenant que cela lui aurait été sans doute très utile.

On entendit distinctement s’élever l’étrange ronflement métallique qu’est le chant de l’engoulevent…

À la manière dont il en parlait, Norbert avait pressenti que c’était sans doute là que se cachait sa blessure la plus profonde. La gamine avait mal tourné – c’était un euphémisme – alors que Cronfestu s’était échiné à lui donner une bonne éducation. «Je ne supporte pas qu’on fasse du mal à un enfant. C’est la seule chose pour laquelle je me suis opposé à Veyrand, durant toutes ces années où il avait fait de moi sa chose…», avait-il dit un jour, tandis qu’ils passaient à proximité d’un cimetière et qu’ils avaient aperçu cette chose terrible et bouleversante qui est un petit rectangle de terre fraîchement remuée marquant la tombe d’un enfant… «Tous les enfants, je les ai recueillis, je les ai aimés, je les ai protégés. J’ai fait ce que j’ai pu. Et je croyais, naïvement sans doute, que l’affection sincère dont je les entourais les prémunirait de la tentation du mal et de la cruauté. Combien j’étais sot! Christine, dont les parents ont été tués devant moi, s’est transformé en Ninon la Mort; Mafumba se vengerait sur la terre entière de la mort de mon ami Congo; quant à Olivier, mon détestable frère, il se fait appeler La Buse et règne d’une main sanglante sur les Sept Mers…

– Olivier?

– Olivier, oui, Olivier Levasseur, ou Levavasseur, il est un peu bègue quand il s’énerve. Il se caresse alors la mèche du front du plat de la paume et tape du pied sur le sol comme pour faire repartir son élocution rétive. Un geste ridicule! Olivier Levavasseur, dit La Buse. Le plus fou d’entre tous. Un monstre assoiffé de sang. Grammont l’a eu de ses amours avec la fille du gouverneur de la Tortue. Je m’en suis occupé quand il a disparu. C’est un homme qui me fait honte tous les jours.

– C’était soi-disant son trésor qu’on allait rechercher…

– Des sornettes, des billevesées, des balivernes. Une invention de Marius Veyrand pour t’appâter. La seule chose qu’ils cherchent tous, depuis des années, c’est le trésor qu’a laissé mon père.

– Ah?

– Ils n’auront rien, je puis te l’affirmer. Veyrand est parti au diable-vauvert, sûr et certain que le magot est enterré à Saint-Domingue. C’est un imbécile, définitivement. Ninon en sait plus, mais il lui manque un parchemin, qui est dans les mains de Veyrand. Elle ne l’aura jamais.

– Je ne suis pas sûr de comprendre, avait alors dit Norbert.

– C’est très simple. Grammont a caché une partie du fruit de ses rapines dans un lieu tenu secret. Il a fait trois parchemins. Un qu’il a donné à Congo, qu’il tenait pour son meilleur ami. Je ne sais pas ce qui s’est passé mais ce parchemin-là s’est retrouvé dans les mains de Veyrand. Le second, il l’a donné à mon frère, quand il avait l’âge d’un mousse, et le troisième qui était en ma possession… celui-là, j’ai commis l’erreur de le montrer à Christine… Elle, c’est une femme qui est capable du pire comme du meilleur, tantôt ange, tantôt démon. Ne crois jamais qu’il s’agit d’une figure de style et que mon peu de goût pour les femmes m’aveugle et me fait placer toutes les représentantes de ce sexe dans le même sac du mépris! Elle n’est jamais les deux en même temps, elle passe de l’un à l’autre parfois même sans crier gare comme s’il y avait en elle deux natures qui se combattaient et dont l’une prenait soudain l’ascendant sur l’autre. Elle n’est pas imprévisible parce que c’est une femme, soumise aux humeurs lunaires de son sexe, pour paraphraser le roi François, encore que la conclusion reste la même: bien fol qui s’y fie. Ce parchemin que je lui exhibais, elle l’a dérobé, évidemment. Lorsque je lui en fis reproche, elle a nié, de son beau sourire, toutes dents blanches dehors, d’un regard moqueur qui démentait son déni. Et je sais que mon frère lui a donné son parchemin. C’est un orgueilleux, lui, le magot des autres ne l’intéresse pas. Il a fait un enfant à Ninon, ou l’inverse, et il est parti courir le monde…

– L’enfant?

– C’était lui, sur le bateau. C’était le fils de ma petite Christine et de La Buse. C’est lui qui est mort quand tu as fait naufrage, à Nieuport… La marée suivante a apporté ses restes, affreusement mutilés. Le petit corps, je l’ai nuitamment enterré dans la première terre arable en direction de la ville. Il tenait dans un petit sac, quelques pelletées ont suffi.

– Et le trésor alors, tu sais où il se trouve?

– Évidemment que je le sais. Mais ça, c’est quelque chose entre mon père et moi… Il y a des serments qui valent plus que des trésors.

– Eh ben, diantre! Quelle histoire…

– Je commence à me lasser, avait conclu Cronfestu. Arrêtons-nous pour un bivouac, je suis rompu…

Le chant métallique de l’engoulevent

Norbert se souvenait que cet après-midi-là, il n’avait rien trouvé à dire lorsque son ami avait signifié la fin de l’étape. Le lendemain, ils arriveraient à Étrépigny, plus rien ne pressait…

Les deux hommes avaient coupé des branches de coudrier, qu’ils avaient placés en guise de charpente sur une faîtière de chêne, afin d’y disposer la toile cirée qui faisait office de tente. Ils dormiraient au sec. Les chevaux étaient paisibles; la vallée baignait dans une pénombre douce; plus loin, sur la colline de l’autre côté du fleuve, on entendit distinctement s’élever l’étrange ronflement métallique qui est le chant de l’engoulevent.

Norbert avait fini d’allumer le feu. Cronfestu le rejoint et vint s’asseoir à trois pas de lui. «C’est beau, n’est-ce-pas? avait-il dit. J’aime tant voir couler les fleuves». Il s’était massé la mâchoire. Elle devait le faire horriblement souffrir. Puis il avait retiré ses longues bottes de cuir fauve. «Et un bon feu, il y a des contentements sages…»

Durant toute la préparation du frugal repas, mis en scène comme un festin, avec la lenteur qui sied aux moments définitifs, Norbert avait établi la liste des questions qu’il voulait encore poser à son ami… Mais non, finalement, ils n’avaient plus échangé une parole. Avec des gestes si doux qu’on eût dit qu’ils caressaient la chevelure de la nuit, les deux hommes s’étaient passé le pain des compagnons, la viande séchée, le fromage vieux et salé qui s’émiettait et les morceaux de pomme, la gourde de bière plate. Ils avaient mâché en silence, les yeux rivés sur le grand massif forestier de l’Ardenne.

Dans la pénombre, Norbert avait deviné le geste de Cronfestu. Il s’était essuyé la commissure des lèvres du revers de la main, avait fiché le bouchon de liège sur la gourde. Mais juste avant, presque furtivement, il l’avait tendue vers son ami. Norbert avait vu les yeux blancs de son ami sur son visage sombre, sa moue fraternelle et interrogative. Il n’avait pas bronché, se contentant d’un signe de dénégation que son regard ne démentait pas.

Les deux hommes étaient encore restés immobiles et silencieux durant de longues minutes puis, lorsque la nuit avait déposé sur leurs épaules les reflets jaunes du brasier, ils avaient regardé danser les petites flammes mauves sur les morceaux de chêne. À un moment, «bon, il est l’heure d’aller me reposer, je contemplerais les flammes toute la nuit», avait dit Cronfestu en prenant congé.

Mais d’où provenaient ces larmes que Norbert, tandis qu’il descendait seul vers le château de Montmaur, sentait ruisseler sur ses joues?

(à suivre)

Tu crois savoir la réponse à cette question, beau lecteur, gentille lectrice. Mais si nous avons laissé en chemin bien des personnages, il en reste assez pour la suite. Deux suffiraient déjà pour peupler toute une histoire, demande à M. Adam et Mlle Ève.
Mais ici, quel duo?

Le chapitre IV sera mis en ligne le vendredi 29 janvier 2021.

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