Chapitre VIII

Antoine acceptait maintenant de jouer avec elle; les deux passaient des heures à la marelle, au moulin, à colin-maillard. “Les assauts de ce petit m’épuisent plus que quinze abordages”, avait-elle dit à La Pogne, le premier soir qu’il eût réclamé un baiser pour la nuit. Rieuse, elle avait poursuivi: “Sans doute, avais-tu raison, mon fidèle entre les fidèles, c’était une bonne idée de renoncer à l’appeler Henri. Et la fable que je lui ai bonnie sur l’arrivée prochaine de son père a achevé de le rassurer. En fait, c’est aussi simple que cela: les enfants sont comme les hommes, il suffit de leur mentir pour en obtenir ce qu’on veut, mais quand on tente une approche frontale, on déclenche souvent une catastrophe, n’est-ce-pas?”.

Opportunément distrait par le piaulement d’un hibou petit-duc, La Pogne n’avait pas répondu (il avait de plus pour coutume de laisser le dernier mot à sa maîtresse, comme le grand enfant qu’il était resté). Depuis leur retour, il avait repris le cours normal de ses activités et, s’étant toujours passionné pour la croissance des légumes et le chant des oiseaux, il tolérait assez difficilement les cavalcades du jeune Antoine, qui s’était également pris d’affection pour lui. Il regrettait le temps béni où le gamin gardait obstinément la chambre, refusant d’en sortir et mordant qui l’approchait.

Laissé mort sur les bords du Buëch

– Mais que vous est-il arrivé, mon cher Fonterelle, vous avez le crâne qui enfle? Un cerveau vous pousse? Athéna s’annonce?

– On a tenté de m’occire, Madame, et j’ai cru bon de vous en dire deux mots.

– Allons, allons, vous assassiner… Vous y allez fort! Une caresse trop appuyée suivie d’un retour de marmite? Un journalier fâché des quelques sous que vous lui avez retranchés pour une vétille? M’expliquerez-vous?

– Une tentative d’assassinat, Madame la châtelaine, sur votre serviteur. On m’a laissé pour mort sur les bords du Buëch, et c’est un miracle que je sois là pour vous en parler.

– Ah, certes, les miracles comptent pour beaucoup dans notre destinée. Quand on pense à la manière dont nous sommes conçus, il y a de quoi s’en convaincre. Vous même, vos parents… Et combien en avez-vous fait, de miracles, en troussant la gueuse?

« Quand on les regarde de près, ils sont encore plus petits et fragiles, les papillons. C’est tellement délicat… », entame La Pogne

Fonterelle n’était pas d’humeur à souffrir ce genre de moqueries, mais venant de sa patronne, il se contenta de réagir d’un “si je ne suis pas à propos, je peux me retirer…”

– Certainement pas, je plaisantais, voilà tout, dit la Marquise. Je vous en prie, racontez.

– Comme je me tue à vous le dire! On a tenté de m’occire, Madame, un homme que j’avais démasqué! Un malandrin qui s’intéressait de très près à votre propriété. Ce misérable s’était fait embaucher comme saisonnier mais j’avais repéré son manège… Et tandis qu’il se lavait à la rivière, je me suis approché: il y avait au bas mot vingt pièces d’or cachées dans ses vêtements. Ah, c’est que j’ai du flair, savez-vous: déjà au régiment, c’est moi qui traquait les espions. Durant le siège de Fribourg, j’ai eu l’honneur de dénoncer trois malandrins vendus aux Impériaux. Ils furent fusillés, et c’est sans doute grâce à cela que…

– Au fait, Fonterelle, au fait!

– Un enragé, madame, fort comme un Turc, velu comme un ours, méchant comme une teigne. Ce maraud s’est rué sur moi! Ah, je le savais, avec ses manières, son air de ne pas y toucher. Un espion, j’en suis sûr, c’était un espion!

– Mon cher Fonterelle, reprenez du début, je vous prie, j’ai du mal à vous suivre. Mais avant, je vais faire mander La Pogne, peut-être a-t-il entendu parler de votre mystérieux agresseur…

– Un assassin, madame, on a tenté de me trucider! Je suis resté dix jours alité, confus, incapable de dire deux mots. On m’a tenu pour mort, le crâne fracassé. Ah, pourtant, j’en ai vu des batailles…

Madame la Marquise ouvrit la fenêtre qui donnait sur les plates-bandes du château. Sabots aux pieds et chapeau de paille, La Pogne y était occupé à tailler des petits fruitiers. “La Pogne, venez-y voir, on me parle d’un meurtre commis sur Fonterelle!”

Richesse de vocabulaire

– Fils de putain! Laquais merdeux! Brouteur de pet! Papelard boursouflé! Cul de haridelle, étron fétide, abcès purulent, retourne dans le vagin de ta salope de mère, je vais te crever les yeux et te les faire bouffer avec ton bren! Le foutriquet qui t’a servi de père t’a fini à l’urine! Ah, crapule, j’aurais dû me méfier. Maroufle, paltoquet, goulafre! La trahison! Ah le misérable, le gueux, le bougre, le restant de galère! Espèce de vieux manche à gigot, je vais t’y faire aller, moi, aux galères, mais d’abord je vais pisser sur ton cadavre, en espérant te dissoudre… Je vais te vendre aux Maures, et comme je t’aurais coupé les couilles avant de ce faire, tu seras l’eunuque au sérail… Macaque, macrocéphale, rocambole!

– Mais…

– La ferme! Sacripant, renégat, emplâtre, patagon, physiocrate, anacoluthe, cataplasme, vampire, satrape, dindon stupide, la ferme! tu n’as pas droit à la parole. Je ne veux plus jamais entendre un seul croassement de ta voix, infâme crapaud. Ah, tu ne vaux pas plus qu’un de ces chiens dégénérés qu’on voyait à la cour d’Espagne, au milieu des nains, des bossus et des avortons! C’était lui. Lui! Et tu l’as laissé vivre! Ah, faquin, maraud, vil putois, traître!

– Il m’avait sauvé la vie!

– Silence, j’ai dit silence! Et Triviers, qu’est-il advenu de lui?

– …

– Réponds, faquin!

– Mais vous venez de me dire de me taire…

Excédée, Ninon sortit un petit poignard qui ne la quittait jamais. Souple comme une panthère, elle se jeta sur La Pogne. D’un coup de patte, le géant eût pu l’envoyer bouler de l’autre côté de la pièce, mais il était tétanisé, et la panthère était vive. Il sentit bientôt la pointe de la lame appuyer son sur abdomen. “Triviers, tu en as fait quoi? Réponds ou je t’étripe!”

Les aveux du mensonge

– Gros dépendeur d’andouilles! Suppôt de Satan! Enseigne de cimetière! Et tu m’as menti doublement. Cela signifie qu’ils ne sont pas loin! C’était le père, j’en suis sûre, ce petit Norbert du trou de mon cul! Ah, qu’est-il en train de manigancer?

La Pogne fondit en larmes.

– Ah boss, tuez-moi si je le mérite, mais par pitié, arrêtez! Je n’ai pas pu. Je ne sais pas ce qui s’est passé. C’est peut-être cause aux ailes des papillons…

– Des papillons? Des papillons à présent, mais qu’est-ce donc que cette fable?

– C’est que c’est tellement beau. Quand on les regarde de près, ils sont encore plus petits et fragiles, les papillons. C’est tellement délicat… Certains ont les antennes striées de noir et de blanc, enfin, les petits azurs…

– Mais je rêve! Depuis vingt ans, je ne t’ai jamais vu trembler, tu as commis les pires atrocités pour ton plaisir qui était aussi le mien, et tu me parles de papillons. Mais je n’ai que foutre des papillons! Je vais te les faire avaler, chenille rampante!

– Par pitié, maîtresse, par pitié, cessez de hurler… Je ne dis plus rien… Tranchez-moi la gorge.

– Je crie comme bon me semble. Si ça me chante et autant que j’en éprouve le besoin. Je suis chez moi, je suis le maître, je gueule comme un putois! Tu m’annonces que tu m’as trahi? Je ne me calme pas. Je gueule!

– Par pitié, madame, le petit risque de vous entendre!

A ces mots, la colère de Ninon-la-mort disparut d’un coup. Elle qui, quelques secondes auparavant, était l’incarnation de la haine et de la fureur, redevint cette belle jeune femme, courtoise et posée, qui faisait l’admiration des salons de Grenoble, lorsqu’il lui prenait la fantaisie d’y mettre un peu d’ambiance. Elle rajusta sa robe. L’ouragan était passé.

Mais c’était trop tard. Alerté par les hurlements, Antoine avait ouvert les tentures de son alcôve. Discrètement, il avait quitté son grand vaisseau de lit et était descendu par l’escalier sans fenêtre. Comme il prenait appui sur le mur, il avait senti le froid de la pierre au creux de la paume… Il avait tremblé un peu en descendant les marches de pierre, rendues concaves par des siècles de passage. Silencieux, il s’était approché de la porte du petit cabinet de dame Christine. Il avait écouté, il avait entendu.

C’était trop tard: juste après avoir ajusté sa robe, la Marquise de Jussieu-Fronsac, démasquée, entendit un grand cri.

C’était l’enfant: il avait poussé la porte; il se tenait debout, dans une longue chemise de nuit qui ne laissait voir que ses pieds. Les poings serrés, avec toute l’énergie dont il était capable, il hurlait. Il hurlait tant que les veines de ses tempes semblaient prêtes à exploser. Il hurlait et tandis qu’il hurlait, il dénoua le poing et tendit un doigt vengeur vers Ninon. Rouge de colère, il reprit sa respiration et se reprit à crier, d’un long cri d’effroi et de douleur.

– Mais attrape-le, bougre d’abruti à la graisse de hérisson, hurla Ninon à La Pogne, tu vois bien qu’il va nous échapper!

Trop tard encore: à peine La Pogne eut-il esquissé un geste qu’Antoine Lachassaigne tourna les talons et disparut en courant dans les sombres couloirs du château.

(à suivre)
Pour aller où? Pour quoi faire?
En fait, observez, gentil lecteur, belle lectrice, que ce sont les questions existentielles principales. Mais cessons de philosopher.
Nous sommes dans un feuilleton
et vous vous doutez bien que
Madame la Marquise est prête à enfourcher
la jument grise de ses écuries pour récupérer Antoine au diable-vauvert.

Le chapitre IX sera mis en ligne le vendredi 5 mars 2021

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