Chapitre IX

Il n’avait évidemment soufflé mot à personne de ses projets de recrutement d’une petite troupe de mercenaires et comptait sur le chemin pour élaborer un prétexte. Malheureusement, malgré d’intenses cogitations, il ne trouva rien de crédible. Au fur et à mesure de sa progression, Norbert prit confusément conscience que son projet toulonnais ne reposait que sur du sable. Débarquer franc battant dans une ville que l’on ne connaissait pas, y engager une bande d’inconnus, remonter jusque Montmaur, en bousculer les défenses, s’emparer d’un enfant, tout ceci sans anicroche et sans éveiller l’attention, revenir à Marseille et y retrouver ses pantoufles, cela relevait du roman d’aventures. Or il en avait soupé des plans sur la comète. Il fallait trouver quelque chose d’autre, prendre le temps de réfléchir à un plan qui tînt la route.

Par chance, ses trois compagnons, loin de ces préoccupations, ne s’intéressaient qu’aux haltes et aux visites de propriété. On comprend qu’ils n’étaient pas pressés non plus: ils formaient une petite troupe de trentenaires, ravis d’avoir quitté temporairement leurs femmes et leurs appartements pour un voyage sans risque et tous frais payés avec un patron qui n’était pas désagréable et qui jamais ne leur refusait une halte roborative. Les premiers jours, ne sachant pas à qui ils avaient affaire, les trois hommes s’étaient encore un peu tenus; mais depuis qu’ils s’étaient aperçus qu’ils pouvaient sans risque donner libre cours à leurs penchants pour l’ivrognerie gratuite, ils s’en donnaient à cœur joie.

Au septième jour…

Les habitudes furent vite prises. On se levait vers les onze heures, onze heures et demi, on déjeunait d’une frugale collation et on se mettait en route pour une destination qui n’excédait pas la demi-lieue. Là, au bout de ce qui n’était somme toute qu’une mise en train, on avait dégrisé et on proposait au patron de partager un cruchon tous ensemble. Avant de se remettre en route, comme de bien entendu.

Ils firent halte dans un bourg cossu où se trouvait une auberge qui sentait à cent pas l’agnelet rôti au thym.

Norbert déclinait l’invitation aux agapes mais ne s’y opposait pas: il voulait consulter des papiers, il allait sortir, prendre l’air et réfléchir quelques instants. Du coin de l’œil, il voyait les hommes s’attabler, retirer leurs chapeaux, se frotter les mains et héler la serveuse. Et de s’enivrer à la française, avec obstination, lenteur et méthode: bon, un p’tit blanc pour commencer, pour la soif/ amis: il faut faire une pau-au-se, j’aperçois l’ombre d’un bouchon/ finalement on mangerait bien un morceau/ du jambon avec des œufs? du rouge alors/ tenancier, la même chose!/ dites quelqu’un a vu le patron?/ vous n’avez pas quelque chose de fort, une petite prune, ou une eau de vie, c’est pour digérer…/ ah, voilà la petite sœur/ celui-ci, je le jure, c’est le dernier/ ohé portier ma femme est morte, elle ne mettra plus de l’eau dedans mon verre, la guenon, la poison, elle est mo-or-te!/ le patron avec nous, le patron avec nous!

Le quatrième jour, de fait, Norbert s’assit avec eux sur le banc de bois. Cela tombait bien: il en manquait un pour les cartes.

Le cinquième jour, Norbert, encore un peu en retrait, assura le service après-boire. Il mit les trois grands ducs au lit. Le dernier, avant de s’affaler et de ronfler comme un sagouin, lui dit “ben dis donc, t’es franchement accommodant, toi, comme patron. Tu sais, je crois que je t’aime bien”.

Le sixième jour, Calixte, qui était le cousin de François par la mère et celui de Joseph par le père, osa lui taper dans le dos. Norbert avait acquiescé à la proposition d’une halte dans un bourg cossu où se trouvait une auberge qui sentait à cent pas l’agnelet rôti au thym. Ils s’arrêtèrent donc là, à l’enseigne du Mouton noir, et firent un sort au petit animal, qui finissait de cuire alors qu’ils se mettaient en bouche avec des cailles en crapaudine sautées dans l’huile (d’olive, comme s’il y en avait une autre), où avaient frémi l’ail, le persil, les câpres et les anchois sans lesquels un Provençal se serait senti malheureux à table.

Le septième jour, ils ne quittèrent pas l’auberge (il est vrai réputée pour offrir le meilleur accueil de la région et pour la variété de ses plats, si d’aventure l’agnelet venait à manquer). Norbert resta assis avec ses hommes tout du long. Finalement, il les trouvait bien sympathiques. Au fur et à mesure que l’ivresse montait, une idée se précisait en lui…

… la lumière fut

– Je crois que j’ai la solution du problème, fit Calixte, la langue déjà lourde. Silence, j’essplique… Bon, si je résume, le problème, c’est le petitou…
– Et aussi la soif, asséna Joseph.
– Silence! Donc le petitou…
– Antoine…
– Antoine. Donc, ce petitou, le fils de notre patron, le grand – j’ai dit, je dis bien le grand – Norbert, le généreux Norbert. (Norbert opina du chef.) Un homme comme il n’y en a pas mille! Eh bien cet enfant, ce petitou innocent, il est gardé au château de Montmaur par une méchante femme, qui refuse de le rendre à son père. Messieurs mes cousins, cela n’est pas normal! Je dis qu’il faut le sauver des griffes de cette mégère! Oui, compagnons, le sauver! Et ce n’est pas parce que c’est le fils du patron!

Les trois hommes, pleins comme la mer, ensuqués à ras-bord, hochaient la tête en signe d’approbation. Norbert se sentait libéré d’avoir révélé son problème à ses hommes; tout était maintenant limpide. D’un geste, il arrêta Joseph et pria Calixte de continuer.

– Eh bien, c’est simple. Cette femme veut un enfant? O on n’a qu’à lui en fournir un. Il y en a plein les rues, des enfants. Je dis qu’on trouve un marmouset, qu’on le lui amène et qu’on fait l’échange. L’affaire est réglée, le problème est résolu… Qu’en pensez-vous?
– Idée géniale, dit sobrement François (c’était la seule chose qu’il était faire capable de faire sobrement).
– Je n’y avais pas pensé, répondit Norbert.
– Tout ça me donne soif, poursuivit Joseph.
Il regardait le fond de son gobelet avec stupéfaction, en le faisant rouler dans sa main.

Le plan d’action fut monté en cinq minutes et adopté sous les acclamations. On trinqua à sa réussite, une fois, deux fois, trois fois – de quoi conjurer le mauvais sort. Un moment Norbert sentit sa vessie pleine à craquer. Il s’excusa et quitta la table. “Je vais avec toi, patron” dit Calixte, en manquant de faire tomber la banquette de bois. Dehors, les deux hommes s’étonnèrent de l’obscurité. Décidément, le temps passait vite, conclurent-ils en pissant de conserve, à dix pas de la porte. Norbert se sentit vaciller. Comme il était fin beurré, il ne pensa pas à lâcher son sexe et tenta de récupérer son équilibre en sortant la tête des épaules. Il ondulait du cou comme un vautour sur sa branche. Calixte vint le rejoindre dans son oscillation. “Eh ben, maintenant que tout est réglé, il ne nous reste plus qu’à trouver un autre petitou.” Les têtes des deux hommes s’entrechoquèrent dans un hoquet inattendu. L’ayant cédé à la décence, ils revinrent à l’auberge en se frottant chacun la tempe, après la dernière goutte.

Cent livres et je vous le livre

Le réveil fut plus compliqué. Norbert se réveilla en sursaut. Il lui fallut quelques minutes pour retisser le fil des événements de la veille. Maudite boisson! Il faisait le point. Il ne savait plus exactement ce qu’il avait dit à ses compagnons. Et s’il avait oublié un épisode? Il tremblait à l’idée qu’il s’était démasqué. Sans y toucher, il passa une bonne partie de la matinée à tendre la perche à ses compagnons, mais aucun d’entre eux ne semblait se souvenir de ce qui avait été adopté la veille.

Au moment de partir, François prit son patron sur le côté. En quelques mots, il lui expliqua qu’il s’était ouvert à l’aubergiste du problème et qu’ils cherchaient un enfant. Par un hasard heureux et extraordinaire, celui-ci lui avait répondu qu’il y avait justement un petit apprenti, un jouvenceau n’atteignant pas la dizaine, qui lui était tombé dessus et dont il ne savait que faire. Moyennant une rétribution correspondant aux frais qu’il avait occasionnés, il le céderait avec plaisir à Norbert, pour l’obliger, qu’on ne se méprenne pas. Soit pour la somme de cent livres.

Comme il disait ces mots, Norbert vit tout à coup apparaître une petite tête. C’était le pitchoun qui leur avait porté les cruchons la veille. L’œil fuyant, les épaules basses et le dos rond, on voyait qu’il était formé à éviter les coups. Il avait dans l’œil cette tristesse résignée propre aux animaux battus. Norbert le contempla quelques secondes. L’adulte et l’enfant se sourirent.

– C’est d’accord, dit Norbert, je t’embarque.
– C’est vrai que je vais avoir une maman? dit l’enfant, tandis que Norbert finissait de lui passer la main dans les cheveux et qu’il avait fait appuyer la caresse en lui tendant la tête, à la manière des chats.
– Tu t’appelles comment?
– On m’appelle Jean.
– Eh bien Jean, tu vas avoir une maman. Elle habite dans un grand et beau château. Nous allons t’y conduire. Nous allons partir tout à l’heure sans plus tarder.
– Oh, c’est vrai, alors?
– Oui, c’est vrai. Tu es d’accord?
– Oh, vous savez, monsieur Jondrette (c’était le nom de l’aubergiste) a toujours été très gentil avec moi, mais je suis d’accord, évidemment! Une maman!
– Bien, très bien, nous partons alors, tu viens avec nous, donc, et tu peux m’appeler Norbert si tu veux.
– Oh non seigneur, j’aime mieux monsieur. Ou maître, si vous préférez!

Norbert regarda l’enfant avec amusement et tendresse. Pour tout dire, il n’avait pas l’air malin: c’était même franchement l’inverse. Puis il était malingre, chétif, contrefait. Une pousse de misère et de bêtise, tordue par les coups du sort et la méchanceté des adultes.

Malheureusement pour lui, Norbert était encore sous l’emprise de la boisson. Ce n’est que quelques heures plus tard, dégrisé, qu’il commença de penser qu’il s’était fourré dans une situation inextricable.

(à suivre)
Une fois de plus, alors qu’il s’était cru sage de renoncer à un plan d’évidence foireux, Norbert Lachassaigne a chu de Charybde en Scylla. Que faire d’un gamin qui s’appelle Jean et qui n’offre aucune apparence du génie incompris? Qui ne vaut pas une seule des cent livres déboursées? Notre héros, heureusement, a de l’imagination. De quoi remplir cent livres. Au moins.

Le chapitre X sera mis en ligne le vendredi 12 mars 2021

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