Chapitre X

En parlant de boules, Norbert les avait carrément. Il était en pleine déprime. Il avait une gueule de bois carabinée, un enfant inconnu sur les bras et la certitude que le plan ne fonctionnerait pas. Ce n’était pas qu’il faisait partie de ces parents insupportables qui passent leur vie à assommer leur entourage des qualités de leur marmot mais tout de même, force était de constater qu’il y avait un monde de différence entre l’affreux mioche qu’il avait dégotté à l’auberge et son Antoine. Le dernier des aveugles aurait refusé l’échange… Alors Ninon, il ne fallait même pas y penser.

Et avec ça, une épouvantable migraine qui lui venait du ventre. C’était comme une vague bilieuse qui le soulevait brusquement, le laissait en équilibre entre le vomissement et la perte d’équilibre, puis, lorsque son corps épuisé avait enfin repoussé ces deux tentations, s’achevait sur un frisson qui laissait des gouttes de sueur perler à son front et dans sa nuque. Ensuite il lui fallait absolument s’asseoir et se relever était une torture. “On n’a plus vingt ans, heing, lui avait glissé François à la première attaque du sournois malaise, il faut soigner le mal par le mal!”. Norbert leva les yeux au ciel. Seigneur, est-ce que la compagnie de pareils pochetrons était comprise dans la rédemption? D’un geste mou et tremblant, Norbert invita François à lui foutre la paix. Il lui fallait de l’air pour réfléchir et il n’y parvenait pas.

Norbert décida qu’il irait s’installer à Gap. Là, il serait suffisamment proche de Montmaur pour s’enquérir de ce qui s’y passait.

Le soir, les quatre hommes firent halte chez un curé. Norbert se sentait un peu mieux et aspirait à un dîner frugal, quelque chose de vraiment léger. L’homme d’église leur fit servir une assiette de soupe au pistou. Accueillie d’une moue morne par les trois compères, cette manifestation d’avarice fut pour Norbert un signe divin. Il mangea sa soupe à petites lampées. Lorsqu’il fut repu, il sentit que son cerveau se remettait lentement à fonctionner. La crise était passée. Prudent, il prit congé et alla se coucher aussitôt le repas fini.

Le diable au corps

– Ah, bandit, le petit bandit, je vais te corriger. Tu es le diable!
D’une main ferme, le curé avait attrapé Jean par le collet et le secouait comme un prunier. Norbert ouvrit un œil, vit la scène et se leva.

– Mais que se passe-t-il, demanda-t-il, que signifie?

– Il se passe que ce petit diable à cornes est un petit voleur. Je l’ai surpris à farfouiller dans vos poches. Ah vous pouvez dire que vous avez là un enfant respectueux de son père!

– Ce n’est pas mon enfant, dit Norbert. D’ailleurs je le connais à peine. On me l’a confié à Ollioles…

– Vous m’en direz tant, il n’est pas à vous?

– Comme je vous le dis. Maintenant, si ce n’est pas vous forcer, si vous pouviez le laisser… je crois qu’il s’étrangle.

D’un geste dédaigneux, le ratichon relâcha son étreinte. Les pieds du petit avorton touchèrent enfin le sol.

– C’est pas moi, dit-il tout de suite, c’est même pas moi, je vous jure…

– Menteur avec ça! Ah, mon ami, tu as besoin d’une bonne correction!

Et sur ces mots, l’irascible homme d’église asséna une gigantesque baffe au marmot pris en faute. Jean valsa de l’autre côté de la pièce, s’y mit en boule et ne bougea plus.

– Et donc, vous me disiez, mon cher, que ce petit voleur n’était pas de vos parents…

– Je vais tout vous expliquer, dit Norbert en souriant. Mais ne frappez pas !

Un quart d’heure plus tard, monsieur le curé était au parfum. Il connaissait toute l’histoire de Norbert, son grand projet d’institution pour orphelins, là-bas, à Vauvenargues, où l’attendait déjà une ribambelle d’enfants perdus. Et il était bien d’accord que le philanthrope ne pouvait adjoindre à son panier une telle pomme pourrie: seule l’Église avait la compétence et l’expertise pour redresser ce petit suppôt de Satan.

L’affaire fut bientôt faite: aidé par un petit don qui serait bien utile à la réfection de la toiture de l’église, l’homme de Dieu prendrait à sa charge l’éducation du jeune dévoyé jusqu’à sa majorité – s’il s’amendait, on en ferait un séminariste.

Norbert se sentit soulagé. Dans le lointain, il entendit les voix avinées de ses trois compagnons qui revenaient de ribote. Ils gueulaient comme des putois un vieux refrain gaulois “Ah nom de Dieu, nom de Dieu, nom de Dieu, crénom de Dieu quelle allure… ” et Norbert se sentit pris en faute, face au curé qui s’empourprait.

– Il me semble, mon fils, que vous avez l’art de vous faire accompagner. Cependant, je crains fort qu’il soit trop tard pour ceux-là… Enfin, Dieu les éclairera peut-être et les remettra sur le droit chemin… En attendant, je vais prendre congé.

Et, s’étant levé, d’une voix qui n’attendait aucun commentaire, monsieur le curé indiqua à Jean de se lever et de le suivre. Dorénavant, pour lui éviter toutes les tentations malsaines, il coucherait au pied de son lit, et gare à lui s’il tentait de sortir de la chambre !

Resté seul, Norbert, les bras croisés sous la nuque, contempla quelques instants les poutres du plafond. À l’étage, il entendait les voix étouffées du curé et du jeune Jean. Que faisaient-ils? Bast, cela ne le concernait plus: c’était déjà un problème de réglé. Norbert se sentit soulagé au point qu’il repoussa bien vite ses interrogations sur la promptitude avec laquelle il avait proposé de garder le marmot. Il gagna son lit et s’endormit aussitôt du sommeil du juste: c’est à peine s’il grommela un peu lorsque ses trois compagnons le rejoignirent.

Ils partirent au petit matin sans se retourner. Le jeune Jean, qui clopinait un peu, voulut les accompagner: il fut happé par son pie pédagogue qui lui intima l’ordre de rejoindre la sacristie.

Norbert ne voulait plus rien entendre. Il voulait être seul. Il congédia définitivement ses compagnons quelques lieues plus loin, non sans les avoir grassement dédommagés, et rentra à Marseille.

Un rude hiver

Norbert vit passer l’hiver comme s’il était dans une geôle. Trois mois passèrent, dans une attente désespérante. Les jours s’égrenaient avec une lenteur diabolique, comme si le temps était distordu, c’est-à-dire que les minutes lui paraissaient des heures mais à l’inverse, les semaines lui semblaient des jours – et finalement, il n’en demeurait rien.

Vers le mois de décembre, Norbert fut pris de forte fièvre et manqua de trépasser. Son fils lui manquait horriblement, il était en proie à des cauchemars permanents, il grelottait, il voulait mourir. Mathurine fit appeler un prêtre, que Norbert congédia avec la mauvaise humeur qui ne le quittait plus. Ceci lui rendit un peu d’énergie. Il sortit de son lit, refusa la saignée, exigea de prendre un bain. Ayant mangé trop et trop vite, il rendit le repas sur le carrelage de sa chambre. Les jambes lui manquèrent, il se remit au lit. Le soir, il confia son tourment à Justin et Mathurine, qui le plaignirent sincèrement et commencèrent à lui manifester une affection sincère.

Certains jours, Norbert était convaincu qu’il ne reverrait jamais son fils, que toute son énergie, son argent, son astuce ne lui seraient d’aucun secours. Les mois avaient passé: pour sa survie, Antoine avait dû, d’une manière ou d’une autre, l’oublier. Qu’aurait fait son propre père? Toutes ces pensées le taraudaient. Il tenta d’oublier, d’imaginer une nouvelle vie. Il s’intéressa aux propriétés héritées.

Enfin, vers le mois d’avril, le temps se mit définitivement au beau et le soleil à la verticale. Les oiseaux rivalisaient d’entrain dans l’atrium, des odeurs fortes embaumaient à nouveau la ville, les gens flânaient à nouveau dans les rues. Norbert y recouvra un peu d’espoir. Puis, tirant sur ce fil avec d’infimes précautions, presque sans y toucher et sans l’admettre, comme s’il avait peur de retomber dans son apathie, il osa à nouveau s’avouer qu’il n’avait qu’un but, qui était de retrouver son fils.

Or tout était à refaire.

La dernière transhumance

Norbert décida qu’il irait s’installer à Gap. Là, il serait suffisamment proche de Montmaur pour s’enquérir de ce qui s’y passait. Il attendrait patiemment l’occasion propice. Même s’il lui fallait des années, il y aurait bien un moment où son petit garçon apparaîtrait. Il saurait réagir, il en était certain.

Et aussitôt dit aussitôt fait. Norbert prit le chemin de Gap, accompagné par Justin et Mathurine. Il prit possession de sa propriété, vaste domaine agricole duquel il occupa une petite dépendance, pour plus de discrétion. Quelquefois, il se hasardait lui-même dans la campagne mais il se tenait à sa stratégie d’attente et ne s’aventurait jamais en direction de Montmaur, malgré qu’il en était tout de même assez éloigné.

Norbert occupait ses journées à la lecture et au jeu de paume, qu’il pratiquait assidûment dans une salle à proximité, dans un faubourg de Gap. L’âge commençait à le marquer mais ses capacités physiques et son agilité étaient encore largement supérieures à la moyenne, si bien qu’il excellait dans ce sport.

À la fin du mois d’août, les cloches sonnèrent à toute volée pour célébrer la naissance de Philippe-Louis, duc d’Anjou. Le fils du roi était second à la succession du trône et occupait toutes les discussions. Le royaume entier était pavoisé, des fêtes prévues, des célébrations données. Au jeu de paume, on ne parlait plus que du grand tournoi organisé par Madame la châtelaine de Montmaur à cette occasion. La belle Christine de Jussieu-Fronsac offrait rien moins que cinq cents livres de prime au vainqueur.

Norbert fut le premier à s’inscrire.

(à suivre)
Un peu d’exercice est excellent pour la santé, tant mentale que physique, la chose est bien connue. Ce qui l’est moins, pour un instant encore, c’est ce qui va se passer. La glorieuse incertitude du sport, dirait de nos jours le premier journaliste venu…

Le chapitre XI sera mis en ligne le vendredi 19 mars 2021

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