Chapitre XI

Il est, sur la terre africaine, un régiment dont les soldats sont des gars qui n’ont pas de veine: c’est la légion noire d’Abdelhamid Aliwattouf (le fardeau des Chrétiens) qui règne en maître sur les rivages d’Agadir. Recrutés dans les marches sahariennes, les soldats mécaniques s’épuisent tous les jours à des revues stériles. Ils attendent l’ennemi, c’est leur métier.

Mais quel ennemi attendre?

Personne ne convoite leur tas de cailloux: le désert est désert et le fort de Belonzio, jadis européen, est une vanité. Zangra, le capitaine, parle d’amour à ses chevaux, dont il partage les dents. C’est tout ce qu’il peut faire… Depuis les rezzous sauvages du siècle précédent, qui ont ravagé les contrées mauritaniennes, le Sahel assommé reprend son souffle et panse ses plaies. Les fiers nomades poussent des troupeaux efflanqués dans une chaleur gazeuse: à peine poursuivis, ces guerriers-là sont des disparitions; la zaouïa d’Illigh est pacifiée; il n’y a malheureusement rien à craindre de ce côté-là.

Quant à la mer, elle semble elle aussi s’être endormie à jamais. Agadir a beau coiffer la partie supérieure du banc d’Arguin, suite à la reconquête victorieuse de Moulay Ismaël et grâce aux progrès navals, les bateaux européens gardent désormais le large.

D’un œil distrait il voit au loin passer les bateaux européens

Abdelhamid Aliwattouf (la terreur des Païens) d’un œil distrait les voit passer de loin, il ne prend même plus la peine de les insulter. Les navires sont déjà hors de portée, points fondus dans la mer grise, quand un boulet comme un crachat, à cent pas du rivage, gifle l’eau indifférente.

Pour prendre datte

Allongé sur des coussins grenats brodés d’or, le sabre du Prophète (il s’agit d’Abdelhamid Aliwattouf) est vêtu d’un caftan émeraude. Son chapeau à longues plumes, posé sur une table basse, rappelle son passé de janissaire. Une très légère brise gonfle les tissus de tulle qui ourlent l’unique et vaste baie donnant sur l’océan. Aïcha, l’esclave danseuse, a pour l’instant suspendu ses vagues arabesques; des dattes grasses et oblongues, savamment disposées dans une coupelle de bronze ciselé, luisent de tout leur sucre – babioles au bon vouloir du maître. Comme en contrepoint du projectile relaté, le châtiment des Infidèles jette par l’ouverture le noyau d’une datte. Au bout de l’orbe, l’eau pareille engloutit pareillement.

D’ordinaire, le bouclier des Croyants ponctue le rapport de son artilleur en chef d’un geste las. Celui-ci sort. Sur un autre geste, dociles et résignés, les bras du papillon et le nombril à perle reprennent leurs vaporeuses ondulations autour de l’obèse, qui narguile et s’enveloppe de fumerolles miellées. La crainte des Roumis s’ennuie à en périr. Dans la cour du fortin, les soldats d’ébène, au doigt et à l’œil, espèrent comme tout le monde…

Qui lui rendra sa jeunesse et sa gloire? L’effroi des Glaouis n’éprouve aucune pitié, aucun repentir, même s’il se dit bon musulman, qu’il fait ses cinq prières quotidiennes et l’aumône aux nécessiteux.

Et tant pis si comme toujours l’Atlantique ne rejette sur l’estran que d’étiques naufragés, tant pis si le désert ne desserre son étreinte que sur un esclave repentant! Au pays des mirages, le tout-puissant poignard des Hérétiques aime à s’illusionner. Il veille au spectacle. C’est tout ce qu’il lui reste à faire. Et donc, que tout soit prêt, que la danseuse danse, que le soldat pantomime, que le canon éructe: il suffit qu’au décor surgisse un effaré!

Horresco referens

Le second du Chérif y met un point d’honneur. Il s’arrête de téter, quitte le sofa, lève à demi ses bras ankylosés – un serviteur en djellaba déplisse son caftan. Il passe indifférent au travers de la porte et va s’installer dans le coin de la cour où subsiste un peu d’ombre. Devant ce qui semble être un morse affalé sur la grève, un couloir formé par deux rangées de braves, dont les bords des nimchas vont à toucher les fronts. Sur un claquement de doigts, cinq hommes squelettiques sont jetés aux pieds de l’impassible. Lève la tête, chien, et n’oublie pas l’aveu: tu formes avec tes compagnons l’avant-garde d’une escadre puissante, vous êtes les éclaireurs d’une armée innombrable. Tu seras décapité comme tel, toi dont on relève la tête d’une poigne immédiate, mais avant, c’est l’aveu qu’il lui faut.

“Il dit pitié, Sidi, il dit qu’il ne veut pas mourir. Il dit qu’il est anglais et qu’il dérive depuis longtemps. Il supplie qu’on lui donne un peu d’eau.“

Sur un souffle appuyé, un géant à peau noire fait son apparition. Coiffé d’un fez rouge, les bras puissants croisés sur la poitrine, les épaules masquées d’un gilet de laine qui baille sur un cimeterre passé dans une ceinture d’étoffe, il s’avance à pas mesurés. Derrière lui, deux aides se saisissent de la proie, chacun tirant un bras. Sans force, c’est comme un chiffon qu’on tend et puis qu’on lâche sur le sable rougi. Une tête tranchée nette fait deux bonds sur le sol.

Trois autres feront quatre, puis c’est au tour du cinquième.

– Il dit qu’il va voir un requin gris, Sidi. C’est tout ce qu’il dit. Il parle d’un requin gris qui va venir. Je ne sais pas ce que cela veut dire. Il délire sans doute.

– Cela suffit, a dit le fléau des Fidèles, qu’on lui donne à boire. Ce chien sait quelque chose. Je l’interrogerai quand il sera en état de nous dire ce qu’il a à nous dire. Vous débarrassez ça et vous reprenez les exercices. Aïcha, Samai, Mouniah, Jamilah, accompagnez-moi!

L’immonde Abdelhamid Aliwattouf, l’humble porteur du Livre, s’en retourne en son perchoir, écrasant de son poids quatre gazelles captives. Mafumba ne comprend pas. Est-il mort? Sont-ce les esprits qui l’emportent?

Mais non, ses pieds qui traînent à terre lui rappellent qu’il est prisonnier. On lui met la tête dans un baquet d’eau – boire, enfin.

Plus tard, on l’introduit devant Votre Excellence, le soutien de la Foi. La lumière l’éblouit et ce sont comme des milliers de paillettes qui dansent devant ses yeux. Il sent avant de le voir qu’il y a un plat fumant posé sur une table basse, une odeur qu’il connaît.

Se voir offrir un repas à l’œil

– Dis-lui qu’il vient de manger une partie du bras d’un de ses compagnons, je veux le voir blêmir.

– Il dit qu’il avait faim. Il dit qu’il veut encore manger. Il dit que si on lui donne encore à manger, il dira tout ce que vous voulez.

– Ce chien n’a pas compris? Je veux le voir vomir!

– Il dit que la viande est trop cuite mais que cela n’est pas grave. Il demande s’il y a du foie. Je vous jure, Votre grandeur, gardien des cinq piliers, je vous jure sur le Coran que c’est bien ce qu’il dit.

– Qu’on apporte les têtes!

Quelques minutes plus tard, quatre têtes sont disposées sur la table basse. Il y a là John, Pierre et deux autres dont il a déjà oublié les noms. Ils ont les paupières closes et le teint livide, un liquide rosâtre colore légèrement le grand plateau d’étain.

– Alors?

– Il demande…

– Parle, chien!

– Je ne suis pas sûr de comprendre, Seigneur!

– Parle, te dis-je!

– …

– Parle ou je te tranche la tête!

Blême, tremblant de la tête au pieds, l’interprète apeuré racle sa gorge. Les yeux baissés, d’une voix à peine audible, il dit: “Il demande s’il peut manger les yeux, Votre Éminence. Il dit que c’est ce qu’il préfère.“

Le couteau à la main, Mafumba a incisé la paupière. Il a commencé par le dessus et, d’un doigt précis, a tiré sur le lambeau de peau pour faciliter son travail. Comme il n’y a rien à manger là-dessus et que les cils sont désagréables, il a laissé la paupière fixée par une extrémité et est venu sectionner les muscles extérieurs. Puis, ayant enfoncé deux doigts derrière le globe, il a crocheté l’œil et l’a ramené vers lui. Un seul geste a suffit alors pour trancher le nerf optique et séparer l’œil de la tête. Détaché, le petit globe a roulé au creux de la paume de Mafumba. Celui-ci s’est redressé et l’a ajusté de manière à en admirer l’iris et la pupille. Il a esquissé un sourire, a croisé le regard du soldat et, comme on gobe une cacahuète, a fourré l’œil en bouche. Ensuite – c’est ce qu’il préfère – il a joué à faire glisser la boule d’un coin à l’autre de sa bouche, pour bien en éprouver l’élasticité salée. Et lorsque enfin la friandise a perdu son goût propre, que la langue a perçu distinctement que la salive recouvre l’enveloppe formant la sclérotique, il a croqué. Une gelée salée a empli sa bouche, Mafumba a recraché le cristallin et, entre la langue et le palais, a pressé sur le petit sac. L’œil s’est vidé comme une cerise se nettoie de sa pulpe.

Fasciné, Abdelhamid Aliwattouf, Sous-commandeur de la Foi, a regardé Mafumba attaquer son deuxième délice. Il aurait tant voulu y goûter, lui aussi. Le bruit sourd produit par le corps de l’interprète évanoui l’a à peine distrait de sa contemplation. Et le soldat qui a vomi, oh lui non plus ne pouvait pas comprendre. Il est sorti de la pièce, le soldat. Qu’importe? Il est allé vomir à nouveau aux pieds du chef de la garde. Il a tout dit. C’en était trop. L’officier s’est levé. Il est monté sur la terrasse. Il a planté son couteau dans le ventre gras de l’obèse et puis, sans un regard, il a tranché la gorge de Mafumba. Il a jeté les corps par la fenêtre. Moins pour faire comme avec les dattes que faire vite.

Plus tard, l’officier a raconté que lorsqu’il était entré dans la pièce, Notre Seigneur Abdelhamid Aliwattouf – qu’Allah l’accueille dans sa grande miséricorde! – était déjà mort, poignardé par ce chien de Français. Il a dit aussi qu’il n’avait pas eu le temps d’empêcher le prisonnier de balancer le corps à la mer. Il a précisé que c’est en tentant de l’empêcher qu’il avait à son tour précipité le Français dans le vide.

Quant aux corps, on ne les a pas retrouvés. L’officier a parlé d’un grand requin gris mais, à ce moment, chacun s’est bien rendu compte qu’il n’avait plus toute sa raison.

(à suivre)
Après cet interlude exotique qui nous aura coûté les yeux de la tête (pour réussir le décor de Belonzio, il ne fallait pas lésiner, et la scène a eu besoin d’énormément de figurants), nous allons essayer de nous refaire et de gagner avec Norbert les cinq cents livres du tournoi. Enfin, peut-être. L’avenir est si difficile à cerner. Cela fait un an que vous vous le dites, et pas seulement en lisant le feuilleton.

Le chapitre XII sera mis en ligne le vendredi 26 mars 2021

Laisser un commentaire