Chapitre XII

Depuis qu’il avait annoncé son intention de s’inscrire au tournoi organisé par Christine de Jussieu-Fronsac, alias Ninon la Mort (en son for intérieur, Norbert ne l’appelait que Ninon, comme le faisait Augustin lorsqu’il lui en parlait), les choses s’étaient déroulées de manière non moins surprenante. Échaudé par ses précédents échecs, Norbert avait décidé que sa stratégie reposerait cette fois-ci sur l’adaptation aux événements. Il n’envisageait rien d’autre que de voir ce qui allait se passer et de profiter de la moindre occasion. Il était décidé à se faire le plus discret possible et à n’échafauder aucun plan. “Je vais me laisser porter par le courant, dit-il à Justin, nous verrons bien”.

Sur ce, l’incorrigible s’était mis à réfléchir au plan qu’il allait mettre en place pour récupérer son fils. Avant tout, il s’agissait de gagner le tournoi! Il s’en fit le serment. Il s’astreignit donc – le tournoi étant prévu pour la fin de la saison des moissons – à des séances répétées d’entraînement. Il décida qu’il arriverait à la salle dès son ouverture, à l’appel des cloches sonnant onze heures du matin, et ne la quitterait pas. Il mangerait sur place les collations préparées par Mathurine et lorsque le terrain serait occupé par d’autres joueurs, il se reposerait dans la galerie ou s’exercerait à l’extérieur. Il ne rentrerait qu’à la nuit tombante.

« Je vois qu’elles te plaisent! »

Justin lui fut en cette période d’un soutien précieux, car c’était un authentique enfant de la balle. Ses parents avaient tenu à Marseille une salle dans un quartier populaire, il était donc pour ainsi dire né avec une raquette en main. Bien que trop vieux pour rivaliser avec l’excellent niveau de Norbert, Justin lui donnait des conseils tactiques, lui montrait certains coups. Cette complicité resserra encore les liens entre les deux hommes: à la relation maître-valet se greffa bientôt celle unissant l’élève à son professeur. Justin finit ainsi de se convaincre que Norbert n’était plus le petit garçon fuyant et parfois colérique qu’il avait connu jadis, mais un homme sensible, généreux, habité par le doute; il l’aima d’autant plus.

Quant à Norbert, il était ravi de ce nouvel équilibre. Il était incapable d’apprécier de se sentir supérieur à quiconque. Perpétuellement assoiffé de fraternité, il se trouvait toujours fort gêné de se trouver en position de domination, certain que cela n’était pas dû à ses qualités ou à ses mérites, mais plutôt à la chance ou au hasard – car il n’était pas persuadé que le mot chance, aux acceptions tant variantes, était le terme le plus approprié. Cette mauvaise conscience, qui n’était pas à proprement parler l’expression de sa générosité, le poussait à des prodigalités inattendues, qui en faisait autant la providence des pique-assiettes que le héros des âmes désintéressées; par chance, Mathurine et Justin étaient deux braves cœurs, naturellement gentils, heureux somme toute de leur destin auquel n’avait manqué qu’une chose, hélas: un petitou. Coquin de sort!

La colère de Mathurine

Norbert tint son programme durant plus d’une semaine. Il mangeait à peine, persuadé que la première chose à faire était de recouvrer sa sveltesse d’antan. C’était aller contre sa nature athlétique et l’évolution naturelle de sa physionomie – une folie, d’autant qu’il n’était pas bien gros. Bientôt, Norbert ressentit les premiers effets d’un affaiblissement général. Justin lui faisant justement remarquer que l’ascèse qu’il s’imposait le priverait bientôt de toute vigueur, Norbert lui répondit qu’il avait été suffisamment longtemps médecin pour être bien certain que sa préparation lui garantirait la victoire. Justin se contenta de se racler le fond de la gorge. Comme si la médecine était synonyme de victoire!

Un soir, tandis que les deux hommes rentraient au domaine, Norbert se sentit mal, comme s’il était en proie à un étourdissement. Il s’assit sur le bord du chemin, incapable d’avancer, en proie à de terribles crampes. Justin partit en avant chercher Mathurine. Quelques minutes plus tard, le bonhomme revint escorté de sa femme. Plus grande que lui, large comme une commode provençale, Mathurine contenait très mal son énervement.

– Je ne sais pas ce qui m’arrive, dit Norbert à Mathurine.
– Ce qui vous arrive? répondit l’accorte commère, vous ne savez pas ce qui vous arrive? Mais vous ne savez jamais ce que vous faites, parole!
– Mathurine, pourquoi ce vouvoiement?
– C’est que s’il faut parler à votre seigneurie comme à un seigneur pour que votre seigneurie écoute, je te parle comme à un seigneur, Norbert, lui répondit Mathurine. Vous êtes devenu fada? Qu’est-ce que c’est que toutes ces sottises? (Se tournant vers son mari déconfit) Et toi tu ne lui dis rien. Tu l’escortes, tu lui jettes ses petites balles, tu le regardes mourir! Tu en parles le soir, sur l’oreiller, ah ça, du maître, j’en entends parler! Mais tu n’oses rien dire. Oh, bonne mère! Eh bien moi je vais te le dire, Norbert, je vais te le dire parce que, sinon, tu vas mourir tout droit, là, devant nous, et que nous n’aurons pas assez des pôvres jours qui nous restent pour nous reprocher notre silence! Et pas assez de tous les jours de toute l’éternité pour que le Bon Dieu, la Sainte Vierge et tous les anges du Paradis ne nous le rappellent, si ce n’est pas le Diable qui nous accueille, à cause du fait que nous t’aurons laissé périr!

Ébahi par cette colère soudaine, qui n’était pas sans rappeler les brusqueries qui s’étaient emparées de lui face aux délires d’Augustin Cronfestu, Norbert se massa les mollets. Comme un gamin pris en faute, Il n’osait pas trop croiser le regard de Mathurine. Mais lorsqu’il se hasarda timidement à le faire, la volcanique cuisinière reprit sa harangue de plus belle.

– Tu ne manges pas, tu dors peu, tu ne tiens pas en place. Et tu t’imagines que tu vas gagner le tournoi ? À ton âge? Maigre comme un stoquefiche? Alors qu’appâtés par l’enjeu, les meilleurs joueurs de la province vont se donner rendez-vous à Montmaur? Tu nous escagasses! Tu ferais mieux de manger, de dormir et de te changer les idées. Sinon, tu ne verras même pas l’entame du tournoi!

La cuisine de Mathurine

Ce soir-là, Norbert reprit deux fois du ragoût. En guise de dessert, en plus des fruits, Mathurine en profita pour lui glisser petites pâtisseries lancéolées qu’elle faisait à la perfection et qu’il avait boudées depuis le début de son régime. Norbert remarqua qu’elles avaient un goût particulier.

– Je vois que l’appétit te revient, je préfère ça. L’esprit n’est jamais très loin derrière. Maintenant, il faut que je te parle de quelque chose, Norbert, de quelque chose d’important… De grave, même.
– Ah bon, et ch’est quoi?
– Reprends en une, de mes navettes, va, c’est ma grand-mère qui m’a appris à les cuire, ces petites choses… J’ai toujours pensé qu’elles seraient encore meilleures avec de la fleur d’oranger, je vois qu’elles te plaisent! allez, allez, prends… Mange… C’est-à-dire qu’il y a quelqu’un qui est venu aujourd’hui, Norbert, pendant que tu étais à la paume avec mon Justin.
– ?
– Une femme, Norbert, enfin, une femme… je dis une femme parce qu’elle avait son pitchoun dans les bras, mais c’est plutôt une fille, en fait. Elle ne doit pas avoir vingt ans.

Peu concerné par ce que lui disait Mathurine, Norbert se resservit un verre de vin. “Justin, je te ressers aussi?” Justin ne répondit pas, Mathurine se remit à son histoire.

– Une belle et jeune fille, vraiment, et bien polie, et discrète… Naïve aussi, sans doute, Norbert, parce que tu comprends, si on n’est pas naïve, à cet âge-là, sans être mariée, on ne se retrouve pas avec un pitchoun sur les bras. Et on ne court pas la campagne, on reste chez soi, on s’occupe de son petit. Enfin, la jeunesse! Il est bien beau, en tout cas, ce petit!
– C’est de ta famille? Mathurine, ne serais-tu pas à me demander si on peut accueillir une famille à toi? Une pauvresse avec un poupon dans les bras?

Norbert se fourra une autre navette en bouche.

La protégée de Mathurine

– Je te reconnais bien là, Mathurine, poursuivit Norbert, tu es un cœur d’or. Allez, c’est bon, tu peux dire à ta cousine qu’elle est la bienvenue. On lui trouvera bien un emploi et elle n’aura pas à s’en faire pour son petit… Il s’appelle comment? Et elle, ta cousine, elle s’appelle comment?
– Ce n’est pas ma cousine, Norbert, et le petit, hé bé, il n’a pas de nom. Il n’est pas baptisé. Le curé de là-haut, il n’a pas voulu. Il a dit que c’était l’enfant d’un péché. L’imbécile! Un pauvre petit innocent. Ah, et moi qui n’ai pas eu d’enfants avec mon Justin, je te l’étriperais, cet abruti de curé. Comme si c’était lui le péché, l’andouille!
– Mathurine, s’esclaffa Norbert, c’est un curé tout de même!
– Donc, pas de nom, pas de domicile, pas de père: c’est complet!
– Un père, il en a un, Norbert. Forcément qu’il en a un: les enfants ne viennent pas comme ça! Tu sais bien! Simplement, disons qu’il est ensuite parti.
– Bon, je vois. Eh bien, elle ne pouvait pas aller le retrouver?
– C’est ce qu’elle a fait car il ne doit pas être mauvais homme, le père, il lui avait laissé son adresse. Elle y est allée mais elle ne l’a pas trouvé là. Alors elle est venue ici… Elle est venue en diligence de Marseille avec les trois sous qui lui restaient. Et elle a raconté son histoire.
– Elle est toujours ici?
– Je n’allais pas la mettre à la porte, peuchère! une pauvrette avec un nourrisson! Non. Je lui ai donné à manger et je l’ai mise au lit. La pauvresse, elle était exténuée aussi… Comme toi tout à l’heure. Là, elle s’est réveillée. Elle donne à boire à son petit… On l’a installée dans la petite chambre à l’étage.
– Très bien. Eh bien quand elle aura fini et qu’elle sera reposée, j’irai la voir. Pour le reste, on avisera plus tard. Je vais me coucher moi aussi, la fatigue…

Sur ces mots, Norbert se leva de table. Mais ni Justin et Mathurine. Feignant de s’adresser à son mari, la bonne femme proféra d’un ton sentencieux: “En tout cas, ils ont raison ceux qui disent qu’il n’y a pire sourd que celui qui ne veut pas entendre. On aurait aussi pu dire qu’il n’y a pire aveugle que celui qui ne veut pas voir, note bien, c’est du pareil au même”. Surpris, Norbert regarda Justin. Plongeant dans les yeux de son complice, notre homme comprit que Mathurine cherchait à lui dire quelque chose, mais…

Puis tout à coup, il questionna, fronçant les sourcils:

– Mathurine, raconte, elle provient d’où, cette pécheresse?
– D’un endroit éloigné dans la montagne, Norbert, d’un petit hameau qui s’appelle…
– Le Mas-Rebuffat, dit Justin.
– Ah nom de Dieu!

Norbert quitta la pièce et grimpa les escaliers quatre à quatre. Parvenu devant la porte, il s’arrêta brusquement, frappa deux coups et ouvrit. Une jeune femme était à moitié allongée sur le lit, le dos reposant sur des coussins; elle donnait le sein à son petit; c’était un tableau splendide. Norbert la reconnut immédiatement: la fille du Mas-Rebuffat, évidemment! Il ne se souvenait plus de son prénom. Et dans ses bras de cette jeune mère qui lui souriait craintivement, il sut immédiatement que le bébé qui tétait était son fils. Son deuxième fils.

(à suivre)
Au fait, Norbert, n’en a-t-il pas encore d’autres, de fils? Un troisième? Voire un quatrième? Qui sait? Le lecteur patient, lui, saura. Et ce deuxième fils, que lui adviendra-t-il? Le destin d’Achille ou celui de Fontenelle?

Le chapitre XIII sera mis en ligne le vendredi 2 avril 2021

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