Chapitre XIII

Le grand nettoyage du livre second est en cours; il reste peu de personnages, adieu Veyrand, adieu Cronfestu, adieu Mafumba; les projets de l’aurore – trouver un trésor de pirates – ont dérivé vers d’autres quêtes, les personnages subsistants ont évolué et comme en ce bas monde, quand ils croient serrer leur destin, ils le broient. Sans compter non pas l’imprévu – qui n’est pas à confondre avec l’imprévisible: tout un chacun sait que même quand il ne se passe rien il peut, il va se passer quelque chose – mais ce que le destin nous apporte. Dans le dernier épisode, soudain, un second fils a surgi dans la vie de notre héros, Norbert Lachassaigne. Sa mère ne porte pas de prénom et le petitou non plus; toutes les données dont nous disposons, vous comme nous, lecteurs et lectrices d’un côté, auteurs de l’autre (n’en tirez aucune conclusion genrée, nous détestons l’écriture inclusive), c’est qu’il est le fruit d’une rencontre éphémère, au Mas-Rebuffat, entre notre héros, Norbert Lachassaigne, revenu là enterrer son ami Augustin Cronfestu, et une des filles du hameau, la seule en vérité à mériter le coup d’œil et de nature à apaiser les tourments existentiels, l’espace d’une étreinte, d’un homme aux plans foireux mais à l’esprit droit. Nous l’appellerons donc tout naturellement Rebuffat, puisque c’est de là qu’il vient, et nous le prénommerons Augustin, en hommage à l’ami disparu, puisque découvrant en un tableau touchant une jeune mère allaitant son rejeton sur le lit d’une chambre de son domaine de Gap, Norbert Lachassaigne se remet en mémoire tout ce qui s’est passé jusqu’ici et imagine aussitôt tout ce qu’il adviendra de ce petit Augustin, son fils inattendu.

Il se passe quelque chose quand il ne se passe rien

La suite des événements peut bien sûr être détaillée en relisant tout ce qui a déjà été relaté dans cette longue histoire mais nous sommes au XXIème siècle (nous ne sommes pas d’accord non plus sur cette mode abêtissante qui consiste à faire de Louis XV dit le Bienaimé un Louis 15 – dit le Simplifié), nous allons vite et loin, même dans la monotonie des jours confinés où il ne se passe rien. Sans avoir la prétention de décrire interminablement, usant d’un procédé littéraire bien connu, la dernière seconde de Norbert Lachassaigne, qui pourrait s’étirer sur six cents pages où il revivrait tout, il nous faut tout de même faire le point. Certes, nous savons tous, puisque nous lisons et écrivons cet ouvrage présentement, c’est-à-dire à la fin du premier quart du siècle en cours, nous savons tous que cela fait belle lurette que les derniers personnages auxquels nous nous intéressons, d’un côté ou de l’autre de l’aventure à deux faces, lecture et écriture, nous savons tous qu’ils sont morts.

Qui emmènera la goélette à bon port?

Mort Norbert Lachassaigne le miraculé Lazare, ressuscité d’entre les flots et bombardé médecin dans un petit port flamand, Nieuport, à une demi-lieue de la Mer du Nord au bout de l’embouchure d’un minuscule fleuve appelé l’Yser et qui connaîtra plus tard la gloire militaire d’être le dernier obstacle infranchissable d’un envahisseur puissamment armé, mais là, nous arrêtons la machine à remonter le temps un siècle plus tôt qu’aujourd’hui et deux siècles après les événements que nous relatons.

Morts évidemment ceux que nous nous sommes permis d’occire pour les besoins de l’intrigue ou parce qu’aussi pittoresques qu’ils fussent, ils finissaient par nous fatiguer. N’en parlons plus.

Mort Antoine Lachassaigne, né Antoon, des amours de Lazare et de Margriet qui guettait sur la plage le retour de son promis qui avait fui; morte Flora, dans les bras de laquelle Lazare, pour échapper à Margriet se révélant épouse acariâtre, se reposait de temps en temps quand son mari (nous parlons de Flora, en ce temps-là point de mariage qui ne fût d’un homme et d’une femme) le burgmeester vaquait à ses occupations, et qu’un concours de circonstances a fait passer pour son fils Henri à une provisoire survivante qui donnait son titre à la première partie, engendrant toutes ces péripéties et la quête de Norbert soudainement enrichi par la mort de ses parents adoptifs; mort même Augustin Rebuffat, dont nous ne savons rien encore sauf son apparition en ce monde et dans ces pages, ce qui entraîne sa disparition à terme plus ou moins court, soit de quelques minutes à quelques milliers de semaines ou en termes littéraires, d’un paragraphe à quelques centaines de pages.

Il était une fois ou deux

Morte aussi Ninon la Mort, pseudonyme de Christine de Jussieu-Fronsac, marquise de son état et châtelaine de Montmaur, fille adoptive de René de Triviers qui plus tard deviendra Augustin Cronfestu, apothicaire nieuportois, beauté fatale, grande mangeuse d’hommes et dévoreuse de destins tourmentés comme le sien, bipolaire en fait dirait-on à présent, ange ou démon dont l’exécuteur des hautes œuvres est un certain La Pogne, géant débonnaire en apparence, amateur de potagers et de papillons, mais ne vous y fiez pas, redoutable psychopathe sur commande de Ninon, à laquelle il n’a désobéi qu’une fois, enfin une fois à répétition, en épargnant la vie de Lazare (donc de Norbert) qui l’avait guéri de la peste à Nieuport. (Mort aussi, La Pogne.)

Et le trésor que tous recherchent, Veyrand, Ninon et les autres, ces parchemins mystérieux et sybillins, où est-il, qu’en est-il? Ces questions, qui meuvent tant de personnages, sauf Cronfestu qui sait, ou plutôt qui savait, puisqu’il est mort en enterré par Norbert, enragé de douleur et qui donc, à l’instant où nous nous sommes quittés provisoirement, se souvient de ces trois pièces d’or qu’il avait données à la belle inconnue en lui révélant son adresse marseillaise, rue du Baignoir, se souvient de tout, ses multiples et vaines tentatives pour récupérer Antoine, son espoir d’enfin revoir celui-ci tôt au tard, le plus tôt étant le mieux, bien entendu, mais n’étant pas si tôt que cela en l’occurrence, car le temps passe et Antoine est désormais dans les mains de Ninon, enfin, plutôt de Christine de Jussieu-Fronsac, laquelle organise un tournoi de jeu de paume à Montmaur doté d’une prime exceptionnelle, cinq cents livres, pensez! Pour évaluer la chose, c’est à peu près ce que de nos jours, le vainqueur d’un tournoi du grand chelem, au tennis, sport fils de la paume (il y a décidément plein d’enfants perdus et d’enfants naturels dans cette histoire), empoche en brandissant une coupe générale encombrante et laide qui nécessite l’achat d’une vitrine gigantesque où elle rejoindra les autres – mais heureusement, le monde est bien fait, avec la fortune gagnée, il y a moyen d’acquérir une demeure vaste et confortable.

À cet instant aussi, Norbert pense qu’il va l’emporter, malgré son âge qui s’avance (ce qui le distingue de l’intrigue, mais passons, gentille lectrice, beau lecteur, vous l’allez comprendre) et nourrit le vague espoir qui est cependant aussi une espérance bien ancrée qu’Antoine sera autorisé à assister au tournoi et qu’à l’issue de son dénouement victorieux, il se jettera dans ses bras en criant « Papa! Je te retrouve enfin! » comme il l’a déjà fait dans un moulin hollandais quelques années – chapitres auaparavant.

Voilà où il en est, voilà où nous en sommes. Vous attendez la suite mais nous devons nous accorder sur elle.

À la croisée des chemins

Et à cet effet, une réunion Zoom est prévue entre nous pour décider ce qu’il en adviendra car nous ne sommes pas d’accord. Nous connaissons, en fins spécialistes de la nature humaine, en feuilletonistes aguerris, le goût immodéré des uns et des unes pour ce que l’on anglicise volontiers en happy end – mais en même temps (où ai-je déjà entendu ça?) nous n’ignorons pas les règles de la tragédie qui exigeraient, pour plaire aux autres, que tout cela finisse mal, ce qui n’est pas faux (rappelons qu’à présent, quoi qu’on décide, quoi que vous espériez, ils sont tous morts) mais un peu simple et pour tout dire, trop facile.

Car la vie est compliquée, comme le veut un lieu commun sur lequel nous n’allons pas disserter longuement, mais aussi que de cette complication naît ce qu’en terme de philosophie existentielle, nous appellerons le champ des possibles. Et celui-là, dites donc, qu’il est difficile à labourer!

Nous avons intitulé cette réunion, qui malgré notre multiplicité à nous, débouchera très certainement sur des compromis comme nous en faisons tous de l’aube au crépuscule, ou, si nous ne parvenons pas à trancher aussi finement que fait La Pogne, à de nouvelles idées qui engendreront d’autres suites et rebondissements sans fin, qui mériteraient toutes d’être racontées, « Vie et mort d’Augustin Rebuffat ».

(à suivre)
Bref, Ninon ou Christine? Lazare ou Norbert, puisque René et Augustin, et d’ailleurs Augustin? Et quid d’Antoine – Henri? Faites vos jeux.

Le ou les chapitres XIV seront mis en ligne le vendredi 9 avril 2021

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