Chapitres XIV

Il y a des jours gracieux, où l’on ferait bien de ne pas rester au lit. Il y a dans l’air un je ne sais quoi de printanier: le pays est en paix, on se sent d’humeur allègre, l’être aimé vous sourit, l’appétit vous chatouille sans que la famine menace, vous n’avez pas d’âge: en bref, tout vous réussit.
N’en déplaise aux pisse-vinaigre, il s’agit évidemment d’en profiter le mieux et le plus vite possible, car la chance, pour la plupart d’entre nous, est un état aussi passager que trompeur (ainsi que nous aimons à le répéter aux lecteurs distraits, pour qui l’exemple donné par le sieur Norbert Lachassaigne ne suffit pas).

Ce jour-là donc, Norbert ne boudait pas son plaisir. La première rencontre avait été une formalité. Norbert avait emporté la manche sans perdre une seule chasse. Tout s’était déroulé comme dans un rêve.

À l’opposé de la pratique courante et attendue, qui consistait à tenir son manche raide et dressé, Norbert accompagnait chacun de ses coups de raquette d’un petit tournemain, ce qui donnait à l’éteuf frappé une accélération difficilement prévisible et le faisait s’écraser sans rebond sur le sol. Selon le plan convenu avec Justin, Norbert misait sur la surprise. Il livrait mou et tapait court, sans tenter de faire rebondir l’éteuf sur les toits ou les murs, sans viser particulièrement la grille ou la cloche, se contentant, sans stratégie apparente, de renvoyer à son adversaire. Celui-ci, surpris par cette posture inattendue, n’avait pas eu le temps de trouver la parade qu’il s’était trouvait éliminé.

Qui sera vainqueur?

Norbert était sorti du court sous les acclamations, après seulement quinze minutes de confrontation. Ses deux adversaires suivants subirent le même sort, à peu de choses près. En trois courtes parties, Norbert avait gagné le cœur du public et l’adoration des parieurs. Notre homme était sur un petit nuage. Mais cela était sans doute encore plus redevable au fait que lorsqu’il s’était présenté à l’inscription, il avait clairement reconnu, parmi les organisateurs, Fonterelle, le contremaître qui l’avait démasqué et qu’il croyait avoir tué, en lui fracassant le crâne. Ainsi, cette crapule n’était pas morte. Il n’était donc pas un assassin! Dans le soulagement qu’il en éprouva immédiatement, Norbert comprit alors que le sentiment de culpabilité qu’il avait nourri durant près d’un an tenait également son origine dans le meurtre qu’il croyait avoir commis, au mépris de toute la volonté qu’il avait mise à se disculper de l’horrible pulsion.
Pris d’une confiance incompréhensible envers sa bonne étoile, Norbert avait joué le tout pour le tout et était allé s’enregistrer auprès du contremaître. Celui-ci n’avait visiblement pas gagné en finesse depuis sa mésaventure. Fonterelle s’exprimait toujours sur le même ton rogue, et il ne l’avait pas démasqué. À sa décharge, l’étonnante métamorphose de Norbert, qui, reposé, avait repris le poids perdu lors de sa grande aventure et arborait maintenant, après les avoir perdus d’un coup, une barbe et des cheveux parfaitement blancs, séquelle de ses tourments durant sa maladie hivernale.

Cheveux blancs

Cette étonnante métamorphose physique n’avait pas fait Norbert se sentir plus vieux. Il n’était pas encore à s’irriter d’un latinisme patoisant, à s’indigner qu’on usât point d’un imparfait du subjonctif et à prendre plaisir à s’emmitoufler d’une robe de chambre pour goûter le confort d’un intérieur bourgeois… Que du contraire! D’abord, il avait été ravi de recouvrer sa toison – même s’il avait maintenant le poil blanc, au moins avait-il du poil -, ensuite il avait constaté, en se promenant dans Marseille, que cela n’altérait en rien sa faculté d’attirer des regards accrocheurs. Norbert paraissait encore jeune, alors que sa chevelure en faisait un homme assis, prestigieux; à l’instar de qui chasse dans les lisières, cette ubiquité serait un avantage pour le séducteur qu’il était (car Norbert n’en avait pas encore profité: l’assurance de plaire lui suffisait, ne voulant rien distraire de son objectif).

Norbert était en pleine confiance. Il croyait en sa bonne étoile. Comment cela lui était-il venu, après tout ce qu’il avait vécu? Il n’en savait rien. Il se souvenait du grand désespoir qui s’était emparé de lui durant l’hiver précédent, et d’une longue remontée vers le printemps. Qui avait été superbe, s’annonçant par la floraison, dans l’atrium du Baignoir, d’une glycine, dont les corolles pourpres lui caressèrent les cheveux lorsqu’il avait fait sa première sortie. Le parfum l’avait fait renaître à la vie.

Ébloui, il avait commencé par fermer les yeux, humer profondément. Il lui avait bientôt sembler sentir les fragrances florales raboter ses narines encroûtées; c’était presque une sensation brutale, mais c’était également une révélation. Norbert n’avait pas rouvert les yeux tout de suite, jusqu’à entendre un léger bourdonnement. Lentement, son regard accompagna alors le vol erratique et lent d’un bourdon, gros pataud volant, trapu comme un bouledogue, qui passait d’une corolle l’autre. L’homme le suivit durant quelques secondes. L’insecte s’en émut-il? Celui qui paraissait pataud raidit son vol et, telle un trait de flèche, disparut. Alors Norbert entendit le merle et, presque aussitôt, le bruit de fond du quartier parut à ses oreilles. La vie éclatait de partout. Il en faisait encore partie, c’était une chose magnifique. Il en avait conçu un optimisme qui n’avait plus été ébranlé par la suite, et cet optimisme prenait sa source dans l’absolue confiance qu’il avait de récupérer Antoine au terme de cette dernière épreuve. Comme la chance ne lui avait jamais souri (mis à part peut-être le fait appréciable qu’il était à présent vivant, en bonne santé et riche), il était persuadé qu’elle ne pouvait manquer l’ultime rendez-vous.

Et visiblement, la chance était de la partie. Trois manches, trois tirages au sort favorables, des joueurs surpris… Une sinécure. De surcroît, Norbert se rendait compte que ses victoires n’avaient pas tenu qu’à la chance: il ne s’était pas contenté de faire déjouer son adversaire, il avait également été rechercher deux ou trois balles vicieuses et provoqué les applaudissements.

Toute la journée, les parties se succédèrent à un rythme effréné: sitôt que deux joueurs avaient fini, deux autres prenaient la place. Norbert fut encore appelé deux fois. Comme les parties étaient raccourcies, il était crucial de disposer du premier service; par chance, Norbert fut encore favorisé et remporta les deux confrontations. Il y a des jours, se disait-il, profitons-en, le tournoi est encore long.

Colères blanches

Comme on s’y attendait, l’enjeu avait aiguisé les appétits: une quarantaine de paumistes avaient relevé le défi, quelques uns des meilleurs joueurs du royaume avaient fait le déplacement. Cependant, le favori du tournoi restait incontestablement Sir James Fortescue, duc de Glenfyfy, grand chevalier de l’ordre du Chardon d’Or. L’homme était le meilleur joueur de sa génération. Il était craint comme la foudre et avait remporté les trois tournois que la Marquise avait précédemment organisés. Le prestigieux écossais ne vivait que pour son sport (et les généreux gains que ses victoires lui garantissaient). Il était réputé pour la finesse de son jeu, son incroyable palette de coups et, plus anecdotiquement, un caractère épouvantable qui le portait à s’emporter en cas de difficulté. On ne comptait plus les incartades, les raquettes brisées, les joueurs ou les spectateurs insultés. La légende rapportait qu’il devait son exil sur le continent non pas à son catholicisme mais bien au fait que, dérangé au cours d’une rencontre par une arrivée intempestive, il s’était rué sur l’impétrante afin de lui faire manger sa raquette; or l’impétrante était la reine d’Angleterre (qui clémente, se contenta de le bannir, pour prix des deux dents qu’elle avait perdu dans le malentendu).

Les excès de Sir Fortescue faisaient partie de sa légende. Voir le bouillant joueur en péril de défaite, c’était la garantie d’un spectacle total, car il élevait alors le niveau de son jeu à l’exact inverse inverse de son comportement. Et c’était au croisement de ces deux courbes que résidait son génie, comme s’il allait chercher dans la bassesse les ressorts de son art, comme si la vulgarité était le prix à payer pour ses coups fantastiques, comme si son manque de sportivité était la verrue de son perfectionnisme. Du reste, le public ne lui en tenait pas rigueur et adorait ses fantaisies.

Au vu du grand nombre de participants, il avait été décidé que le tournoi se déroulerait sur trois journées, deux journées éliminatoires et la journée consacrée à la finale, qui serait seule jouée en trois manches gagnantes. Ce furent durant ces trois jours des hourras, des bousculades, des courses effrénées vers le parieur ou la chaise libre. La galerie étant trop petite pour accueillir les centaines de spectateurs, on se pressait à l’extérieur. Gonflée comme une outre, la grand-rue de Montmaur, seule artère d’importance du bourg, vibrait aux exploits des joueurs, dans une odeur de beignets frits. On s’y répétait l’évolution du score et, comme un écho aux exploits des joueurs, on poussait des hurlements décalés à l’annonce d’un retournement de situation. À l’écart du château, dans les pâtures qui s’étendaient vers le lit de la rivière, on avait dessiné deux terrains de longue paume, où le petit peuple jouait à mains nues. On y accédait par une rangée de roulottes et de boutiques improvisées.

Norbert s’était hasardé une ou deux fois à traverser cette masse en ébullition. Tout cette activité lui semblait sympathique mais il avait développé, depuis ses mésaventures, un certain sentiment de crainte par rapport à la foule. Il préférait se tenir à l’écart, dans une remise que Madame la Marquise avait mise à disposition des joueurs en lice. Avant de s’affronter, les joueurs qui pouvaient encore espérer l’emporter s’y reposaient, discutaient et s’alimentaient ensemble. Norbert était comme un coq en pâte et y tenait presque table d’hôtes, partageant généreusement ses victuailles. Norbert s’était laissé convaincre par Mathurine de respecter un régime particulier. Justin lui apportait des ragoûts divers, des pommes, des prunes, des crêpes salées et sucrées, des fruits secs, du vin.

Chauffé à blanc

Enfin, comme dans un rêve, comme la preuve éclatante que la chance lui souriait enfin. Vint le troisième jour et la finale. Norbert y accéda presque par hasard. Le sort lui avait été une fois de plus favorable, car les meilleurs joueurs s’étaient éliminés au cours de manches dantesques, qui les avaient éreintés, et que son adversaire pour la demi-finale avait déclaré forfait, en raison de violentes coliques. Ne se dressait plus qu’entre lui et la coupe que Sir James Fortescue, la légende.

Ce qu’il se passa alors fut inattendu. Dès l’entame de la partie, Norbert sembla avoir pris l’ascendant sur son adversaire. Il ne faisait aucun doute, à ses éclairs de génie, que Fortescue lui était largement supérieur mais celui-ci paraissait incapable de maintenir son niveau de jeu. L’homme sortait des coups incroyables et gâchait immédiatement les avantages acquis. Norbert, survolté, ne se désunissait pas durant la tourmente, puis encaissait les points avec une satisfaction d’usurier. Les spectateurs, comme à l’accoutumée, avait pris le parti de David contre Goliath. Fortescue était sifflé, hué, Norbert, acclamé.

Ce fut un long combat haletant et dense, qui dura près de quatre heures. Le plus étonnant fut sans doute l’attitude de Fortescue, qui était invraisemblable: pas de contestations, pas d’insultes, pas de bris de raquettes! L’irascible Écossais était sous l’éteignoir.

Lorsque Norbert acheva son tournoi sur un point gagnant, une immense clameur s’éleva du rang des spectateurs. Norbert, fou de joie, saluait la foule. Mais il n’avait toujours pas croisé le regard de Ninon, d’Antoine ou de La Pogne. Ce fut lorsque qu’il revint, porté en triomphe, dans la remise qu’il y trouva une invitation de la Marquise. En qualité de gagnant, la Marquise l’invitait à sa table, le soir-même.

(à suivre)
Mais méfions-nous tout de même un brin. C’est trop beau pour être vrai. Certes, qu’un destin heureux attende enfin Norbert nous satisfait. Mais la belle Christine de Jussieu-Fronsac n’est peut-être pas du même avis.

Les chapitres XV seront mis en ligne le vendredi 16 avril 2021
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