Chapitres XIV

“Allons-y, dit Norbert, ce n’est plus le temps d’échafauder des plans ou de se convaincre de leur bien-fondé, le vin est tiré. Il ne me reste plus qu’à espérer de ne pas boire le calice jusqu’à la lie!”

Justin emboîta son pas et les deux hommes se mirent en route. Sur le pas de la porte, Mathurine les regarda disparaître au bout de l’allée plantée de tilleuls qui donnait accès à la propriété. En quelques heures, les deux hommes arrivèrent à proximité de Montmaur, qu’ils dépassèrent pour se rendre à la sortie de Veynes, où Justin avait loué à prix d’or une petite maison pour la semaine. Ils y dînèrent frugalement et lorsque la cloche de l’église sonna les dix heures du soir, Norbert alla se coucher. Ce fut une nuit bizarre, entrecoupée de réveils brusques et d’ensommeillements immédiats, peuplée de rêves où s’enchevêtraient le triomphe et la déroute. Toutefois, au petit matin, Norbert se sentit aussi reposé que s’il avait dormi comme un nouveau-né. Il prit un robuste petit déjeuner et, toujours flanqué de Justin, se rendit à Montmaur.

Norbert craignait par dessus tout d’être démasqué mais il ne vit personne qu’il jugeât dangereux. Pas de traces de La Pogne, de la Marquise ou même de Fonterelle – dont il avait appris qu’il avait survécu à,la bagarre qui les avaient opposé, il y avait déjà un an. Justin qui avait été envoyé en éclaireur, le lui avait certifié quelques jours auparavant: le contremaître était bien vivant, plus tyrannique que jamais. Cette révélation l’avait laissé de marbre: dans le fond, il se réjouissait de n’être pas un meurtrier, cependant, il n’y avait aucun doute que le contremaître avait dû, d’une manière ou d’une autre, avertir sa patronne de l’incident. Il était donc impensable que Ninon la Mort n’eût pris ses précautions. Et la première – du moins c’est ce que Norbert aurait fait – aurait été d’éloigner son Antoine. Augustin Cronfestu lui avait jadis longuement parlé du repaire de Chatou… En cas d’échec, ce serait probablement là qu’il faudrait se rendre.

Le jour de gloire est arrivé

Norbert confirma son inscription au milieu d’une cohue invraisemblable, comme si tout ce que la province comptait de curieux ou de désœuvrés s’était invité au tournoi. Des exclamations de la foule ponctuaient l’arrivée de chaque joueur: “Un prétendant, laissez passer!” et la foule scrutatrice s’écartait pour laisser place à un homme, toujours vêtu de blanc comme la discipline l’exigeait. L’homme, muni d’une raquette qui était scrupuleusement examinée par les organisateurs, devait décliner son identité, son origine et la raison pour laquelle il concourait. “Je suis Bernard Sottiaux, d’Amiens en Picardie, et je viens pour remporter le tournoi!” À ce moment, un héraut en grand costume frappait sur son tambour et d’une voix de stentor, annonçait: “Bernard Sottiaux, d’Amiens en Picardie, est venu pour emporter le tournoi!”. S’ensuivait alors une exclamation de la foule et les hurlements des preneurs de pari, qui s’égosillaient comme des vendeurs de bestiaux: “Deux livres sur le Picard, à cinq contre un!” À quarante reprises, le même manège se répéta. Certains étaient venus de loin, comme un certain Attila Bayouszch, de la ville de Prütmaszcher, en lointaine Hongrie, remarquable à ses longues et terrifiantes moustaches pointues, qu’il portait à la mode valache.

“Je suis Arsène Rebuffat, de Luc en Vivarais, et je viens pour remporter le tournoi”. Norbert s’était mordu la langue pour ne pas rajouter “et récupérer mon fils”. Cependant la foule enthousiaste ne l’eut pas entendu, car on venait d’annoncer l’arrivée des célèbres Bastiaen Boding van Stamper, de Bruxelles, et de Sir James Fortescue, duc de Glenfyfy, incontestablement les deux meilleurs joueurs de leur époque. Les deux joueurs parvinrent à la table d’inscription bras dessus bras dessous, un sourire aux lèvres, contemplant avec une morgue mal rentrée leurs futurs adversaires, persuadés qu’ils étaient de se retrouver pour la finale.

Qui sera vainqueur?

Une heure plus tard, déjà, les rencontres commençaient. En raison du grand nombre d’inscrits, il avait été décidé que le tournoi se déroulerait sur trois journées, la troisième étant exclusivement réservée à la finale. Les parties se donnaient dans la salle du village, à deux pas du château.

Encore aujourd’hui, la rue principale de la bourgade s’appelle la rue du jeu de paume et l’on peut contempler l’admirable architecture de la bâtisse, une grande halle de briques stuquée d’ocre et charpentée de pierres bleues, de style Renaissance. Le rez et le premier étage sont aveugles mais, à une hauteur de cinq mètres est disposée une longue série de fenêtres destinée à faire entrer la lumière dans la salle. Juste en dessous des fenêtres, des trous quadrangulaires sont espacés dans la façade: c’est là qu’on disposait les madriers sur lesquels on posait, à l’occasion des tournois, un plancher amovible, de sorte que les spectateurs malchanceux et non sujets au vertige pouvaient suivre la rencontre de l’extérieur. Les plus chanceux et les privilégiés pouvaient eux accéder à l’intérieur du bâtiment.

Les cinq marquises ne sont pas arrivées

C’était une grande salle rectangulaire pavée de carreaux de terre cuite, coupée en deux par un filet, et dont trois des bords étaient doublés d’une galerie munie d’un toit. Les galeries étaient protégées par des grillages (puisque les deux joueurs pouvaient faire rebondir leurs balles à peu près où bon leur semblait): c’était dans cet espace que les spectateurs se pressaient avec délectation.

Lorsqu’il pénétra dans la salle pour son premier match, il était aux alentours de la mi-journée. Norbert crut qu’il allait étouffer. Il faisait là-dedans une chaleur de fournaise, qui faisait fermenter les puanteurs emmêlées de la sueur, de la crasse et de la nourriture vendue par les camelots. L’air vicié était rare et poisseux. Avant même d’avoir tapé sa première balle, Norbert était en nage.

Pour sa malchance, le sort lui avait désigné Bastiaen van Stamper comme premier adversaire. Il savait qu’il n’en aurait très probablement pas d’autre mais il décida de jouer sa chance crânement. Avant tout, se disait-il, il faut récupérer le service.

Norbert n’en eut jamais l’occasion. Tout pittoresque qu’il était, son adversaire brabançon, qui ponctuait chacun de ses coups d’expressions aussi inusitées qu’incompréhensibles – même à Norbert qui pourtant, parlant le thiois de Nieuport, n’en percevait qu’une partie (n’avait-il pas clamé, ce Bastiaen, quelque chose comme endaninakass?), ne lui laissa aucune chance. Norbert tapait à droite, il renvoyait sur la gauche, Norbert jouait court, il frappait long. La messe fut dite en l’espace d’une demi-heure.

À sa décharge, Norbert n’était pas à sa partie. Sans cesse à la recherche d’un visage ami ou ennemi, il avait du mal à se concentrer sur le jeu. Mais il ne reconnaissait personne. Où avait-il été rêver que son Antoine serait parmi les spectateurs? Comme si Ninon n’avait eu besoin de le séquestrer ou de le mettre en sécurité ailleurs! Et elle, d’ailleurs, où était-elle? Nul ne le savait. D’ordinaire, la châtelaine de Montmaur ménageait ses effets: lors de ses apparitions publiques, il pouvait advenir que ce n’étaient pas moins de cinq personnes, vêtues absolument à l’identique et de taille semblable, qui apparaissaient (soit un grand tricorne rehaussé de quatre plumes d’autruche teintes en rouge posé sur une tête masquée). Aujourd’hui, personne. Pas de marquises à l’horizon, pas de masques reconnaissables.

L’arrivée et le départ

Et pourtant, Norbert sentait qu’il y avait quelque chose… Oui, il pressentait qu’il y avait quelqu’un quelque part, qui le regardait jouer. Il ne savait pas pourquoi mais il était certain que son intuition était bonne. Cette attente acheva de pourrir sa concentration, déjà défaillante.

On en vint à la dernière balle. Bastiaen van Stamper s’apprêtait à servir – il avait déjà posé son éteuf en travers du manche de sa raquette – lorsque l’attention de Norbert fut attirée par un bruit derrière lui. Ce bruit provenait de la galerie à sa gauche. C’était quelque chose de semblable au bruit d’une chaise tombant à terre, suivi d’une courte cavalcade. Bientôt, il vit remuer le filet qui séparait l’entrée de la galerie du court en lui-même, et il vit un garçonnet qui se ruait dans sa direction en criant: “Papa”!

Courtoisement, face au spectacle qui s’offrait à lui, Bastiaen van Stamper suspendit son geste. Il attendait, avec une moue amusée, la fin de l’embrassade. Les spectateurs contemplaient également ce tableau et, bientôt, quelques applaudissements fusèrent. Ceux-ci étaient moins dus à l’émotion qu’aux mimiques de van Stamper, qui s’amusait de la scène, faisait mine d’attendre, puis de s’appuyer sur sa raquette, enfin de s’endormir.

Pour Antoine et Norbert, en revanche, le temps ne se faisait pas long. Lorsque van Stamper rompit le charme des retrouvailles d’un rugueux “Et alors, papa, ça vient?”, Norbert, tenant son fils par la main, alla le saluer. Il assura son adversaire que jouer contre lui avait été un honneur, et qu’il se tenait à sa disposition pour une revanche puisque en l’occasion, il lui laissait la victoire. Puis, sous les yeux du joueur ébahi, Norbert abandonna la partie. “C’est mon fils, hurla-t-il, nous rentrons à la maison”.

Norbert fendit le rang des spectateurs, sortit du tripot. Personne ne s’opposa à leur fuite. Rendus dehors, le père et son fils se noyèrent dans la foule. Au moment précis où ils disparurent, un incident surgit, qui ajouta encore au tumulte: un des planchers adossés à la façade s’effondra brusquement, jetant à bas tout ceux qui s’y trouvaient. Ce fut un mouvement de panique brusque et effroyable. Heureusement pour eux, Norbert et son fils étaient déjà hors d’atteinte. Ils furent emportés par la vague, qui les déposa presque à l’entrée du bourg. “Si ce n’est pas un coup de chance! dit Norbert, voilà qui va favoriser notre fuite!”.

(à suivre)
Mais méfions-nous tout de même un brin. C’est trop beau pour être vrai. Certes, qu’un destin heureux attende enfin Norbert nous satisfait. Mais la belle Christine de Jussieu-Fronsac n’est peut-être pas du même avis.

Les chapitres XV seront mis en ligne le vendredi 16 avril 2021
L’œuvre au noir, ne vous coupez pas en quatre, c'est le numéro gagnant.

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