Chapitres XIV

“Finalement, je ne sais pas ce qui m’a pris… M’inscrire à ce tournoi était sans doute une folie. Je me demande si la solution de l’échange n’était pas la plus appropriée…” Nous en étions à la veille du tournoi. Norbert tournait en rond au milieu de la pièce, sous les yeux de Mathurine. Depuis quelques jours, il se sentait raide de partout. Il avait l’impression que son corps, jadis son allié le plus fidèle, le lâchait morceau par morceau. Que quelque chose lui tirait dans le mollet, puis dans le coude, que le moindre mouvement pouvait s’achever sur un lumbago. Rien n’allait comme il l’avait espéré. En proie à un horrible doute, il réfléchissait tout haut, les mains derrière le dos. Et que faire de cet enfant? Était-il de lui, d’abord? Rien n’était certain. Mais pour le peu qu’il s’en souvînt, il ne lui avait pas semblé, durant l’étreinte, que la fille fût un tant soit peu dégourdie. Mathurine ne pouvait pas se tromper. La gamine était une jeune paysanne simplette, habituée depuis son jeune âge à baisser les yeux et à compter les coups (et encore n’allait-elle pas plus loin que trois).

Il ne fallait pas chercher ailleurs: il s’était montré gentil et entreprenant, elle avait cédé, un enfant était survenu. La jeune femme n’était pas de taille à machiner. Finalement, à très court terme, il serait possible de l’installer quelque part, dans une petite dépendance, avec un bon mari et une petite prébende. Quant à Augustin, il s’en occuperait personnellement; ce second fils grandirait avec Antoine. Sitôt qu’il serait rentré à Marseille, Norbert courrait chez son avoué pour lui donner une situation et une existence officielle.

Mathurine opina du chef, elle qui ne lâchait plus le petit Augustin d’un pouce: elle trouverait facilement une nourrice.

– Mais il te faut le grand d’abord, dit Mathurine. Il faut y aller, maintenant, sinon, le tournoi, il sera fini avant d’avoir commencé! Justin t’attend déjà à Veynes. Il veillera sur toi. Ces histoires avec le petit, ce n’est pas le moment. Allez, zou, le tournoi commence demain.

– Tu as raison, ma bonne Mathurine dit Norbert, je me distrais de problèmes, je suis parti! Il lui claqua deux bonnes bises sur les joues, mit son chapeau, sauta sur son cheval et partit vers Veynes.

Avec six lieues à parcourir, Norbert escomptait arriver en fin d’après-midi, gage d’un bon repas et d’une nuit de sommeil. Justin avait trouvé à les loger et nourrir dans une petit moulin située dans les faubourgs de la bourgade et l’y attendait. De quoi éviter les excès et les dérangements, si l’on tenait compte du fait que durant la semaine encadrant le tournoi, Montmaur serait comme à son habitude livrée à tous les excès.

Les écus de la Marquise

On s’en doute, la naissance du second dauphin n’était qu’un prétexte trouvé par Madame la Marquise de Jussieu-Fronsac pour échauffer l’économie de la bourgade et s’assurer de coquettes rentrées. C’était son troisième tournoi et l’affaire était déjà bien rodée. L’argent appelle l’argent, n’est-ce pas? C’était sur ce principe que la belle marquise avait fondé son entreprise. Une telle organisation, si richement dotée, n’était pas qu’une affaire de prestige: il ne s’agissait pas uniquement d’attirer les meilleurs joueurs, mais surtout de drainer tous ce que les environs comptaient de camelots divers, de fermiers avides d’échange, d’entrepreneurs de toutes sortes, de consommateurs idiots et de parieurs inconséquents. Les pécunes allaient circuler, par dessus et par dessous… Et quant à la partie qui se perdrait dans l’opération, il n’y aurait pas grand-chose à faire pour qu’elle atterrisse directement dans les poches de la marquise. Car elle régnait en maître sur les paris clandestins, prélevait son pourcentage tous les échanges et avait posté, sur tout ce que la région comptait de chemins mal famés, des petites troupes de malandrins, chargés de détrousser ceux qui auraient échappé à la ruine immédiate; l’affaire s’annonçait donc fructueuse.

La seule chose qui tourmentait un tant soit peu la Marquise, c’était cet imbécile de Lachassaigne. S’appuyant sur son réseau, il n’avait pas été trop compliqué de le localiser et de le faire suivre discrètement. Grâce aux bons soins de Justin et Mathurine, Jussieu-Fronsac était informée quasiment jour après jour de son état d’esprit et de ses intentions. Participer au tournoi, c’était d’un loufoque! Elle en avait beaucoup ri. Et ce deuxième fils, tombé du ciel, trop beau pour être vrai! On s’en était beaucoup gaussé: que bénie soit cette petite intrigante à la cuisse légère et au ventre fécond, une brillante carrière s’ouvrait devant elle, elle en ferait une de ses dames d’atours!

En attendant, il fallait faire les choses vite et bien. Il n’était évidemment pas question de laisser Norbert participer au tournoi. La discrétion était de mise. Il s’agissait de s’emparer du benêt sans faire de vagues, avant de s’amuser un peu. “Ne me l’abîmez pas, avait-elle ordonné à Fonterelle, même si vous en avez envie! Votre tour viendra, soyez-en sûr, je n’en aurais pas besoin longtemps.”

L’accueil de la Marquise

L’embuscade était fixée à la sortie de La Roche-des-Arnauds, le dernier village avant Montmaur, au débouché d’un petit pont. Norbert vit soudain surgir trois individus masqués des broussailles. Il reconnut tout de suite Fonterelle parmi ses agresseurs, car ce dernier lui adressa la parole pour lui intimer l’ordre de le suivre sans rechigner. “J’aurais dû m’assurer de l’avoir occis”, se reprocha Norbert au moment où il se rendit aux trois hommes. Il se laissa ligoter et bâillonner. Il n’était pas nécessaire de lui dire où il allait.

Les trois hommes avec leur prisonnier attendirent la soirée pour pénétrer dans le château. Ninon les attendait dans l’entrée principale. Norbert fut jeté à ses pieds.

– Monsieur Lachassaigne!, quel honneur!

– Tout l’honneur est pour moi. Je suis venu chercher mon fils.

– Ha, ha, ha, vous entendez, vous autres, il est venu chercher son fils! s’esclaffa Ninon. Mais lequel? On dirait qu’ils se multiplient ces derniers temps. Vous êtes un bon géniteur, vraiment!

– Espèce de gorgone, je vous préviens, si vous touchez à un seul chev…

Un coup de botte planté dans la mâchoire de Norbert l’empêcha de terminer sa phrase.

– D’une part, monsieur Lachassaigne, je goûte assez peu d’être insultée, d’autre part, seriez-vous le pire des goujats que vous n’êtes pas en position de le faire, ce me semble. C’est moi qui conduit la discussion, voyez-vous! Mais je comprends votre impatience. Vous êtes venu pour le tournoi, n’est-ce pas, eh bien, jouons!

Qui sera vainqueur?

On emmena Norbert dans la partie arrière du château, à laquelle une annexe en bois avait été rajoutée. Lorsqu’ils y pénétrèrent, Norbert comprit qu’il s’agissait d’une salle de jeu de paume. Alors, l’offrant au regard de son invité, la belle Ninon la Mort crut bon de préciser:

– Vous ne rêvez pas, il s’agit bien d’une salle de paume. Personne ne la connaît que de rares initiés… C’est mon père qui l’avait fait construire, je ne m’en sers que pour mes besoins propres, pour mes petits tournois personnels, en quelque sorte. Notez qu’elle me sert aussi de salle d’armes mais ce détail ne vous intéresse guère: vous n’êtes pas ici pour vous battre! Allons, que l’on fasse paraître votre adversaire!

Surgit alors La Pogne. C’était presque un spectacle comique de voir le géant chaussé de sandales à talons, d’une culotte qui galbait ses impressionnants mollets et d’une chemise bouffante. De plus, l’homme paraissait déconfit.

– Voilà où nous en sommes, messieurs, dit Ninon. Je ne vous présente pas, vous vous connaissez… Il paraît que l’un sauve l’autre lorsqu’il en a l’occasion. C’est fâcheux et j’ai décidé que cela en était fini. Or voici ma proposition: Monsieur Lachassaigne, vous êtes venu chercher votre fils, il est à vous; Monsieur La Pogne, vous cherchez mon pardon, il est à vous également. Mais j’ai cru bon, pour notre divertissement, d’y ajouter une condition. Un seul d’entre vous deux accédera à son désir, il lui suffit de l’emporter, à la loyale. Messieurs, à vous de jouer, le service est à Lachassaigne!

Le piège de la Marquise

Il n’y eut pas de rencontre à proprement parler: La Pogne n’avait jamais tenu une raquette de sa vie; il n’était habitué qu’aux haches d’abordage et qu’aux racloirs de potager. Toutes ses balles directes furent fautives, tous ses renvois avortèrent. Norbert, concentré sur sa tâche, ne le regardait pas. Il semblait survolté par l’enjeu. Il emporta les deux premières manches en l’espace d’un souffle; bientôt vint la dernière balle…

C’est alors, au moment de livrer, qu’il arrêta brusquement son geste. Il posa sa raquette au sol et prit la direction de la galerie. Un geste de Ninon fit qu’on le laissa pénétrer. Notre homme vint se placer en face de Ninon.

– Une question, Madame, une réponse et nous en finissons!

– Posez votre question, vous aurez votre réponse, dit-elle narquoisement.

– Nous avons défini l’enjeu, Madame, mais pas le gage: qu’advient-il au battu?

Ninon éclata de rire.

– Le battu, mais mon cher, cela ne compte pour rien, un battu, c’est un duel!

– Un duel, Madame?

– Comme je vous le dis: un duel.

– Ce qui signifie?

– Vous m’agacez, Lachassaigne! car vous savez très bien ce que cela signifie. Mais que craignez-vous? votre fils vous est presque rendu, votre adversaire a un genou à terre, achevez, morbleu! Auriez-vous peur du cours naturel des choses? Il faut bien que le sang coule!

Norbert croisa le regard de La Pogne, resté sur le terrain. Puis il se retourna vers Ninon.

– Ce duel est une farce, Madame, je n’ai pas eu d’adversaire. Je ne vous fais pas confiance. Et je ne serai pas l’instrument de votre vengeance. À vrai dire, je ne goûte point les duels, ce sont des exécutions déguisées sous couvert d’honneur. Je suis fatigué de courir derrière ce qui me revient. Je n’ai pas sauvé cet homme pour être la cause de sa mort. Je ne tue personne, madame! Si vous saviez à quel point je me sens soulagé de voir votre abruti de Fonterelle vivant, vous le comprendriez. Je vous donne le salut, Madame, j’arrête ici la comédie!

Norbert tourna les talons, remonta sur le terrain, salua La Pogne, ramassa sa raquette. Au moment où il s’apprêtait à quitter le terrain, Ninon, qui était restée muette, l’y rejoignit. Elle était accompagnée par trois de ses sbires.

– Vous avez raison, dit-elle à Norbert, la comédie est finie. Messieurs, emparez-vous de lui! Sa place n’est pas sur un terrain, c’est un lâche! Le cachot lui conviendra mieux! Mais assurez-vous de son confort et surtout ne le brutalisez nullement, encore qu’il le mérite. Je lui laisse la vie sauve. Il me vient un projet.

(à suivre)
Mais méfions-nous tout de même un brin. C’est trop beau pour être vrai. Certes, qu’un destin heureux attende enfin Norbert nous satisfait. Mais la belle Christine de Jussieu-Fronsac n’est peut-être pas du même avis.

Les chapitres XV seront mis en ligne le vendredi 16 avril 2021

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