Chapitres XV

Les deux laquais en grande tenue, la vaisselle fine et les chandeliers garnis de chandelles en cire d’abeille ne furent pas suffisants pour réchauffer l’atmosphère. Le dîner avait commencé dans une ambiance glaciale. La table avait été dressée dans la grande salle du château, froide et nue, pour deux personnes. Norbert y était entré seul et installé à sa place d’un geste parfait du laquais le plus âgé. Son dîner avait commencé par une attente de quelques minutes. Finalement, la marquise de Jussieu-Fronsac était arrivée vêtue d’une robe somptueuse, taillée dans un velours rose, rehaussé par des broderies d’or et de soie. Elle avait les épaules nues et les seins presque découverts, rehaussés par un corset terminant en pointe. Ses cheveux, coiffés en chignon, étincelaient des perles qu’on y avait semées. Cependant, malgré la richesse du décor et de son costume, il n’y avait aucune trace d’afféterie dans son attitude: elle semblait aussi naturelle que possible. Elle fit sa révérence, vint s’asseoir en face de Norbert, lui sourit et attendit.

Invitons nos lecteurs et lectrices à tenir la chandelle…

Comme son commensal restait coi, elle vint appeler le maître d’hôtel, qui servit un numéro très réussi de présentation de plats et de vins fins. D’un geste, elle invita Norbert à manger et commença à picorer. Cependant son hôte ne se décidant ni à lui adresser la parole ni à manger, elle se hasarda:

– Vous n’avez pas faim? Pourquoi ne touchez-vous pas à votre assiette? Faut-il donc que j’y goûte devant vous pour vous rassurer? Craignez-vous le poison?

Norbert entendait une petite voix lui dire de ne surtout pas répondre à cette entrée en matière mais ce fut plus fort que lui. Il se redressa sur le fauteuil de sa chaise, sourit à Jussieu-Fronsac et opina du chef.

– Je vois, dit la Marquise, et pour ne rien vous celer, je vous comprends. À votre place…

Alors, dans un geste souple qui révélait son adresse féline, la marquise se leva de sa chaise et vint se placer dans le dos de Norbert. Celui-ci ne broncha pas et ne tourna pas la tête, mais ce fut au prix d’un grand courage, car il était persuadé qu’elle pouvait lui trancher la gorge à tout moment. La marquise se rapprocha encore. Penchée au-dessus de lui, elle posa une main sur l’épaule de Norbert, comme s’il y avait entre eux coutume de geste tendre. De l’autre main, elle se saisit de la fourchette en vermeil, piqua un morceau dans la daube odorante et le porta à la bouche. Elle en préleva un petite bouchée du bout des dents et, après quelques secondes, la belle marquise déclara que le seul reproche qu’on aurait pu faire à la viande serait d’être bientôt froide à force d’être délaissée. Mutine, elle tendit la même fourchette sous le nez de Norbert et la lui fit presque entrer de force dans la bouche.

– Là, c’est bon, vous pouvez être rassuré, dit-elle. Faut-il que je rejoigne ma place ou dois-je, à l’instar des oiseaux, continuer à vous servir la becquée?

Norbert n’était évidemment pas en position pour répondre. Il avait un morceau de viande en bouche, personne devant lui et, s’il lui avait pris fantaisie de se retourner vers la Marquise, c’eût été au prix d’une indélicatesse car ses yeux se seraient retrouvés fixés sur la poitrine de la belle.

La jeune femme accentua encore ses frôlements, finissant par poser ses deux mains sur les épaules de Norbert… Lui, alors, ne savait plus où se mettre. Peur, oui sans doute, mais pas d’être empoisonné: non, ce qui lui faisait peur, c’était de paraître ridicule devant tant de beauté. Privé de femme depuis quelques mois, il avait ressenti une extrême émotion en la voyant paraître, et il considérait avec effroi que sa culotte pouvait révéler son trouble car depuis qu’elle s’était approchée, il bandait comme un âne. C’était un scénario qu’il ne s’était pas figuré et qui le mettait en grand embarras.

La fin des faux-semblants

À son grand soulagement, la marquise avait rejoint sa place. Norbert en profita pour se positionner de manière plus commode, car son sexe gonflé ne laissait aucun répit à l’étoffe.

– Me ferez-vous au moins l’honneur de taster ce que l’on vous a servi à boire?

Norbert prit son verre et but une petite gorgée.

– Comment le trouvez-vous? Pour ma part, il est tout à fait à mon goût. Savez-vous que c’est mon cher René de Triviers qui m’a initiée à ce plaisir? Ttt ttt, ne niez pas, je connais les liens qui vous unissent, et vous savez sans doute la place qu’il a occupée dans ma vie… Vous ne dites rien? Ah, très cher, je crois que voici venu la fin des faux-semblants: je sais qui vous êtes, je savais que vous participeriez à ce tournoi, même sous ce nom d’emprunt dont je n’ignore pas l’origine. Je sais pareillement que celui qui se faisait appeler Augustin Cronfestu est malheureusement mort. Je sais aussi que celui que je prenais pour le mien est en réalité votre fils, qu’il s’appelle Antoine et qu’il se languit chaque jour de vous revoir. Je sais tout, cher monsieur, et je peux vous affirmer que vous ne savez rien, ou pas grand-chose. Alors posez-moi toutes les questions que vous souhaitez, je suis là pour y répondre…

– Où est mon fils?

– En sécurité. Vous le verrez bientôt, je vous l’assure. Cependant, j’ai pensé qu’il ne fallait pas brusquer les choses. Vous comprenez, Antoine a traversé une période difficile… Il pense que sa mère est morte et que vous l’avez abandonné. Il est parfois tellement… emporté. Il m’a fallu des mois pour venir à bout de sa colère d’abord, de sa méfiance ensuite… Je ne veux pas le brusquer, ou provoquer chez lui un émoi qui serait difficilement maîtrisable. Je voulais donc d’abord m’entretenir avec vous. Votre facile et brillante victoire, que j’espérais ardemment, m’en a offert le prétexte.

La marquise marqua une pause, accompagna du doigt une ciselure de son verre en but un court trait de vin, avec un claquement de langue digne du bas-monde.

– Voyez-vous, fit-elle, toute cette histoire repose sur un malentendu. Vous auriez dû vous présenter plus tôt… Ah, mais ce corset décidément m’étouffe et rend impossible toute conversation soutenue, je suffoque.

Brusquement, la marquise se releva et alla présenter son dos à Norbert.

– Voudriez-vous m’obliger? Délacez je vous prie cet objet qui m’oppresse, je ne puis supporter le corset plus d’une demi-heure!

Tétanisé, Norbert s’exécuta. Tentant de se concentrer sur sa tâche, il délaça le cordon de soie qui serrait le corset en s’efforçant de ne rien relever de ce qui le troublait chez la marquise: un cou long et puissant, mis en valeur par les cheveux relevés, inséré sur des épaules qui semblaient aussi souples que robustes. La belle, en sa maturité, éclatait de vigueur et de beauté. Norbert dut s’y reprendre à deux fois pour atteindre son objectif, et ce fut au prix de la toucher, car il dut glisser ses doigts entre la peau et le corset.

– Ah, c’est mieux comme ça! Je vous félicite, monsieur, vous avez bien fait les choses. Vous êtes doué pour déshabiller les femmes! Mais ce n’est pas le propos: où en étions-nous?

– Nous parlions de mon fils… Vous semblez l’avoir trouvé bien difficile.

– Certes. Mais on ne peut pas lui en tenir rigueur. N’est-ce pas difficile d’être arraché à sa famille? Oh, mon cher monsieur, ne le prenez pas pour vous: je sais également ce que c’est. J’ai vécu plus de dix ans chez les flibustiers… Savez-vous que mes parents ont été tués devant moi, petite fille? Sans Triviers… Ah lui, il aimait les enfants! C’était un cœur en or. J’imagine que c’est lui qui m’a transmis ce goût. J’ai toujours aimé les enfants… mais je vous embête, vous aussi, vous aimez les enfants, votre parcours en atteste.

Norbert avait repris ses esprits. Il jeta un œil noir sur la marquise.

– Si nous allions au but, chère madame, répondez-moi franchement: Antoine est-il ici, et pourrai-je le voir?

– Assurément. Il est céans, comme aurait dit Triviers en son apprentissage des bonnes manières à une petite fille difficile, bref il est bien ici dans ce château. Et demain, dès l’aube, je lui annoncerai votre arrivée. Vous serez alors libre de vos gestes. Vous pourrez repartir avec lui, en votre hôtel de Marseille, ou ailleurs, si bon vous semble, à Nieuport, par exemple… Nieuport, non? Vous n’avez pas l’air convaincu. Marseille alors, chez vous, rue du Baignoir. On m’affirme que vous vous y plaisez, ayant effacé de votre présent les images de ce que vous n’y aimiez pas dans votre passé.

– Comment…

– Mais je vous le dis, mon cher, je sais qui vous êtes. Vous avez laissé derrière vous mon contremaître pour mort et une abbaye en flammes! Pensez-vous donc que vous étiez passé inaperçu?

Les raisons de la colère

– Pourquoi avoir enlevé mon fils?

– Je ne savais pas que c’était votre fils. J’étais depuis plus de huit ans à la recherche du mien. C’est Veyrand qui seul responsable du fait. Je ne l’ai pas enlevé: j’ai repris un enfant que je croyais mien. Moi, si j’avais su! Folle que j’étais, persuadée que vous étiez, Triviers et vous-même, complices de l’enlèvement! Quant à la suite, je ne sais pas ce que Triviers avait imaginé mais, seriez-vous venu vous présenter tout de suite, je vous l’aurais rendu. Car quelques jours furent assez pour me rendre compte que j’avais été jouée… C’est à ce moment que j’ai commencé mes recherches… mais il m’a fallu beaucoup plus de temps pour vous identifier. Puis la préparation du tournoi. Et pour ne rien vous celez, malgré la profonde affection que je nourris pour Antoine, j’avais bien l’intention de me manifester. Ah, monsieur, car il n’y a pas un jour où je ne caresse l’espoir de revoir mon enfant, même si c’est hors de raison. Et donc, il m’est impossible de ne pas me mettre à votre place. Vous êtes courageux, inconscient également… C’est peut-être la même chose, en tous les cas, c’est admirable. Ce n’est pas mon affaire de vous le dire, mais vous l’avez bien mérité!

-Et vous, qu’allez-vous faire alors?

La marquise partit d’un petit rire navré.

– Oh moi, vous savez, c’est sans importance. Disons que ce château va me sembler bien vide sans ce bon petit diable. Viendrez-vous me visiter? Je ne puis que l’espérer…

Le silence se fit. Norbert osait à peine regarder la marquise, dont les yeux se baignèrent bientôt de larmes contenues.

– Je vais vieillir seule, j’en sens déjà les prémices en mon corps, ne protestez pas, c’est notre destin commun. La sénescence s’installera, sournoise; je penserai aux jours pleins avec une nostalgie qui aboutira sans doute à l’apaisement. Je penserai à Henri, mon fils, à Antoine, que je crus mien.Viendrez-vous me le montrer? Aurais-je de ses nouvelles? Comme il va me manquer! Ah, mais je suis cependant si heureuse pour lui. La vie n’est pas facile, il faut parfois savoir s’effacer. Oh, comme je m’en veux de toute cette histoire.

– Madame, vous avez enlevé mon fils et vous m’avez livré à votre tueur, avec instruction de nous occire, Augustin et moi!

– Augustin? Ah oui, René. C’est vrai: j’étais aveuglée par un désir de vengeance et je vous prenais pour les affidés de Veyrand… Mais dites-moi, chez monsieur, dites-moi une chose avant de me faire le moindre reproche… Durant tout ce temps où vous m’avez poursuivie, au prétexte que je vous avais volé votre enfant, durant toute cette année, pourriez-vous m’affirmer que jamais vous ne m’avez souhaité le même sort? On vous vole votre enfant, monsieur, et vous êtes une bête sauvage. Vous même étiez prêt au meurtre s’il était échu. Je le fus tout également, il est vrai, et je ne cherche en aucun cas à vous le dissimuler! Et à ce que je sache, vous n’êtes pas mort!

– J’y ai laissé trois dents, tout de même! dit Norbert avec un sourire malicieux.

– Connaissez-vous monsieur Fauchard? C’est notre spécialiste des dents. Il fait des merveilles. Je peux vous recommander. Je prendrai vos frais à ma charge.

– Je vous remercie. Cependant ce n’est pas précisément un sujet que je voulais évoquer avec vous.

La marquise de Jussieu-Fronsac quitta encore la table. Elle vint s’asseoir auprès de Norbert, en posant une fesse sur la table, comme si elle montait en amazone. Plus troublante que jamais, elle jeta un regard distrait à l’argenterie et aux mets, maintenant froids. Comme si c’était la réponse à la longue délibération intérieure que Norbert lisait en elle, elle s’empara d’une petite fourchette et planta dans sa bouche un demi-abricot confit – puis elle vint s’asseoir sur les genoux de Norbert. En l’espace d’une seconde, elle l’enlaça et lui octroya un baiser appuyé. Comme l’homme se laissait faire, elle introduisit sa langue dans sa bouche, en furetant dans tous les coins. Pris de vertige, Norbert sentit une grande bouffée de chaleur l’envahir et il se fit la réflexion, qu’il jugea aussitôt idiote, qu’il adorait l’abricot. La main ferme de Christine de Jussieu-Fronsac, posée sur son entrejambe, lui révéla un retour d’érection.

– Je propose que nous remettions la suite de cette discussion à demain, conclut-elle, nous avons présentement d’autres choses de la première urgence à nous dire. Suivez-moi.

Voici Norbert littéralement aux mains de celle qu’il n’avait jamais cessé d’appeler en son for Ninon la Mort. Où mènera la route qu’ils emprunteront? Bien malin qui pourra le dire, car comme titrerait un estimé collègue, demain, aujourd’hui sera hier. Faites vos jeux, rien ne va plus!

Les chapitres XVI seront mis en ligne le vendredi 23 avril 2021.
Si décidément rien n'est simple et que tout se complique, le trois s'imposera.

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