Chapitres XV

“Vous ne mangez pas? Ce que je vous ai fait apporter ne vous plaît pas? Ah, monsieur, j’avais dans l’idée de vous inviter à dîner et voici où je vous retrouve: en prison! C’est la seule manière que j’ai trouvée d’arranger mon projet à la réalité.”

Norbert bouillonnait. Il ne manquait plus que cela, la visite de Ninon! Et cette créature vénéneuse lui donnait du mon cher et avait fait disposer des chandeliers et des mets fins sur la table! La belle était vêtue d’une robe de soie verte, qui s’accordait avec la couleur de ses yeux d’émeraude. Norbert ne pouvait s’empêcher de constater que c’était sans doute la plus belle créature qui lui avait été donné de croiser. Comme d’autres sont au premier abord sympathiques, tragiques ou revêches, Christine de Jussieu-Fronsac était désirable: c’était une rose hérissée d’épines, mais toutefois la plus belle rose qu’on eût rêvé de cueillir.

Cela faisait maintenant cinq jours que Norbert tournait en rond dans sa cellule. Celle-ci était pourvue d’une assez large ouverture et aérée car elle avait été prévue pour les prisonniers de marque, ayant assez d’argent pour l’arranger ou recevoir du monde. Depuis cinq jours, il y faisait les cent pas en permanence, interrogeant les gardiens sur les raisons de sa présence, sans succès; il n’obtenait pas plus de réponse au sujet d’Antoine.

– C’est vous, je suis certain que c’est vous!

– Allons mon cher, ne prenez pas ce ton accusateur. Je suis venue ici dans un geste d’apaisement, ayant appris votre mésaventure. Que ne vous êtes pas fait annoncer au tournoi? J’aurais pris des dispositions pour une rencontre plus précoce et plus confortable…

– Vous m’avez fait livrer! Et Antoine? Pourquoi m’a-t-on saisi et jeté aux fers?

– Aux fers, aux fers! Ceux-ci sont bien doux, avouez-le, et n’allez point trop vite, Monsieur Lachassaigne! ou Monsieur Rebuffat… Car il faut reconnaître que vous êtes une personnalité multiple et déroutante. Une question à la fois ou j’aurai du mal à vous suivre! J’imagine que c’est pour la même raison que la Justice a usé tant de temps à retrouver le responsable du drame de Saint-Bernardin. Ah, Monsieur, on peut dire sans exagérer que vous avez alors mis jusqu’au Saint-Siège en grand émoi. Vingt-trois moinillons partis en fumée, le même nombre rendu à l’apparence du lépreux ou du paralytique, vous rendez-vous compte de la perte générale, et pour la noble institution en particulier?

– Madame, je…

– Il suffit, dit Ninon. C’est moi qui parle, vous aurez la parole après! Vous êtes en prison, et non moi, qui seule dispose du moyen de vous en faire sortir!

– Nenni, Madame, bast ou fi, comme bon vous semble. Je suis ici jeté à bas, il ne me reste que la parole, je la prends. Si mes questions vous gênent, sortez au moment des réponses, je me les ferai tout seul. Et quant à en sortir, j’en fais mon affaire. Je n’ai rien à voir avec l’incendie de l’abbaye. Cette vieille bâtisse tombait en ruine, c’est un accident! Et est-ce de ma faute si les moines sont par nature et par nécessité dociles au point de se prendre véritablement pour les moutons du Seigneur? L’un saute, les autres suivent! Franchement, madame, si le père abbé eût été moins avare ou plus avisé, aurait-il parsemé son abbaye de couchettes improvisées, faites de paille et de bois? C’est un regrettable accident et je n’y suis pour rien. Je n’aurais pas de mal à me défaire de ces accusations sans fondement lorsque j’aurais été présenté à un juge…

– Vraiment? Vous croyez? C’est sans doute faire fi de la réalité… La Justice, c’est une lourde et terrifiante machine, qui s’ébroue sans prévenir et choisit la direction qui l’agrée, broyant tout sur son passage, à l’image de ces éléphants que l’on voit en l’Afrique. La question est souvent moins de rendre la justice que de l’arrêter. Vous êtes-vous déjà mis en travers du passage d’un de ces pachydermes? Les Romains s’y sont cassé les dents avant vous, la littérature en est pleine, vous semblez avoir beaucoup lu, vous ne me démentirez pas. Or je vous affirme que votre cas est jugé d’avance: la Justice a besoin d’un coupable et vous a choisi comme tel, donc vous l’êtes! Rome a parlé, la cause est entendue!

Norbert prit quelques secondes pour réfléchir, puis reprit la parole.

– Que me voulez-vous? Où est Antoine? Et qu’avez-vous donc de si important à me proposer? Vous n’êtes pas venue céans pour mes beaux yeux!

– Il faut reconnaître que les yeux ne sont pas ce que je préfère chez un homme, répliqua malicieusement Ninon. Mais disons que j’ai quelques appuis et que je dispose d’informations propres à vous disculper ou vous confondre, selon la voie que vous choisirez. Ah, monsieur, que souhaitez-vous? Souhaitez-vous vous placer en travers du chemin du pachyderme ou éviter sa trajectoire irrésistible?

– Je ne crains pas les éléphants, madame. J’attends le mien avec une résolution pareille à celle des légionnaires de Scipion. Ah certes, oui: votre alternative est claire, mais il y a une autre possibilité…

– Et laquelle donc?

– Ouvrir les rangs, laisser passer la bestiole, l’encercler, la harceler de traits et, sans qu’elle en prenne conscience, lui mettre les tripes à l’air, comme firent les légionnaires à Zama!

– Certes. Mais encore faut-il avoir les moyens de fuir au moment où la bête s’effondre. Vous n’êtes ce me semble pas en position de le faire…

– Je dispose d’argent!

– Que nenni mon cher, vous n’avez plus rien: la Justice a placé vos biens sous séquestre, vous êtes sans ressource, sans le moindre sol! Heureusement somme toute que vous avez le soutien irréfragable d’une marquise!

– Une marquise, parlons-en! Un pirate qui se cache sous les dehors respectables de la noblesse!

– Ces jours sont loin déjà, fit la marquise d’un ton rêveur. C’était un autre temps. Je fus certes au contact de la flibuste, mais sans plus et contre mon gré: c’est le destin qui m’avait placé entre leurs mains. Lorsque j’en suis sortie, j’ai repris mon prime état.

– Vous pensez que tout va très bien, vous errez en votre jugement. Je dispose, Madame la Marquise, d’assez d’éléments pour vous confondre. Et vous serez jugée de surcroît pour enlèvement d’enfant!

– Monsieur Lachassaigne, vous n’y êtes point du tout! Vous voilà accusé d’un crime affreux, soit avoir réduit la très prestigieuse et lucrative abbaye de Saint-Bernardin en cendres, expédiant au paradis la fine fleur de son haut clergé, et vous imaginez distraire un juge avec une affaire d’enfant dérobé? Vous ferez rire avant que l’on vous pende!

Norbert baissa la tête. Cette maudite bonne femme avait sans doute raison. Cependant, si elle était venue, c’était forcément parce qu’elle voulait s’assurer de quelque chose, ou le lui demander. Il valait sans doute mieux se taire et attendre de la voir dévoiler son jeu, voire faire mine d’y entrer.

– Je me rends à ce que vous me dite et vous écoute désormais avec la plus vive attention…

De son côté, la marquise de Jussieu-Fronsac jouait serré également. D’une part, elle craignait malgré tout de voir ses activités interlopes révélées – car elle serait pour le moins inquiétée et n’aurait d’autre choix que de les arrêter, d’autre part, tout godelureau qu’il était, Norbert avait été l’ami de Triviers – qui d’autre que lui pourrait la mener au trésor?

– J’ai mis du temps à comprendre certaines choses. Je sais qui vous êtes, je sais que Veyrand nous a tous bernés. En quelque sorte, nous avons subi le même sort, non? Ah, Norbert – permettez-moi cette fantaisie, il me plaît de vous désigner par votre prénom, à la manière des corsaires! – ah Norbert, nous n’avons d’autre choix que de faire la paix et dissiper les malentendus. Je vous confesse bien volontiers que ce n’est pas exactement pour vos beaux yeux que je suis là. Il m’a fallu de savantes manœuvres pour y arriver, savez: j’ai graissé la patte à tout ce que Gap contient de puissants. On peut même dire que j’ai donné de ma personne! Donc je peux vous faire sortir discrètement. Nous verrons plus tard pour votre pactole mais je vous garantis de vous faire évader sur le champ! À moins que vous ne préfériez dîner auparavant? Je vous accompagnerais volontiers dans ces agapes, je me sens soudain en appétit, et vous convaincre à quel point mon cuisinier, maître Jean le Sylpho, réussit ses terrines!

– Ceci ne m’éclaire nullement sur ce que vous voulez de moi…

– À proprement parler, peu, car je fais appel à la science du médecin que vous êtes. Je m’inquiète fort pour Antoine: il refuse pour ainsi dire de s’alimenter. Vous êtes son père, non? J’en suis sûre maintenant. Il faut que vous m’accompagniez et que vous le rameniez à la raison, sinon il va se laisser dépérir. Or s’il mourrait, j’en mourrais également.

– Vous avez tenté de m’occire, vous avez enlevé mon enfant et vous venez me demander, comme si de rien n’était, d’échapper à un procès que j’attends de pied ferme… Et le tout pour le bien d’Antoine?

– Mais que pouvais-je savoir qu’il était vôtre? J’errais depuis des années à la poursuite de mon fils, je le retrouve, on me l’assure: j’ai repris mon bien en toute logique. Vous auriez fait de même! Et c’est ce que vous avez fait, d’ailleurs! Ce n’est qu’après que j’ai compris. Et je vous attends depuis plus d’un an! Et que faites-vous dans l’intervalle? Vous vous laissez sans doute convaincre par Triviers que je suis la dernière des créatures, sous semez la désolation dans les lieux les plus éminents de notre Sainte-Mère l’Église, vous assommez mon factotum, vous vous prêtez à des machinations insensées, vous vous inscrivez dissimulé sous je ne sais quel nom au tournoi que j’organise! Vraiment, n’eût-il pas été plus commode de vous faire annoncer autrement? Vous seriez simplement venu… Ah, ouvrez les yeux et votre cœur, Norbert, je ne suis pas celle que vous croyez. J’aime Antoine comme si c’était mon fils et je ne veux que son bien. Il n’a jamais été maltraité, que du contraire, d’autant que je le croyais mon fils! Et vous êtes son père! Je vous dois un aveu: voilà quelques mois que j’ai retrouvé votre trace, il était dans mes intentions, le tournoi achevé, de faire le voyage de Marseille pour vous y retrouver, en compagnie d’Antoine! Il ne rêve que de vous revoir…

– Asseyez-vous, madame, nous causerons mieux.

– Vous avez raison! Nous sommes à Gap et il faut donc consommer, répondit la Marquise dans un large sourire.

Norbert sourit et s’assit. Il y avait du Cronfestu dans la saillie de Christine de Jussieu-Fronsac, c’était évident. Norbert aimait déjà son répondant.

Invitons nos lecteurs et lectrices à tenir la chandelle…

Le dîner commença, seulement éclairé par la lueur des chandelles.

On parlait de quelque chose mais Norbert ne savait plus de quoi. Distrait par la beauté, il ne pouvait s’empêcher de relever les détails qui rendaient la jeune femme si désirable. On l’eût dit faite pour les étreintes. Elle avait les épaules larges, était robuste sans être forte, hâlée comme une paysanne, souple comme une liane, avec quelque chose de Flora dans le regard, la Méditerranée en plus… rien à voir avec les blanchâtres et étiques créatures de la noblesse! Elle devait détoner dans les salons!

– Je vous trouble, n’est-ce pas? je connais les hommes! Ce merveilleux breuvage ne vous monte pas à la tête? Il me semble qu’il fait si chaud dans cette cellule… Allons, Monsieur Lachassaigne, nous disposons de si peu de temps. Vous êtes libre si vous le voulez.

Libre, Norbert savait que ce n’était pas le cas, en cellule ou à Montmaur. Mais le jeu en valait la chandelle.

– J’accepte, Madame. Sauver Antoine m’est essentiel et vous m’apparaissez considérer son destin sous l’angle d’une mère, cela ne peut que me renforcer dans cette détermination.

– Vous savez que vous pouvez me tutoyer? Je m’appelle Christine…

La marquise se leva à son tour. Elle s’approcha de Norbert et le prit par le bras. Et le pacte se conclut sur un baiser furtif et sur cette phrase en apparence si banale en son impératif:

– Suivez-moi.

Voici Norbert littéralement aux mains de celle qu’il n’avait jamais cessé d’appeler en son for Ninon la Mort. Où mènera la route qu’ils emprunteront? Bien malin qui pourra le dire, car comme titrerait un estimé collègue, demain, aujourd’hui sera hier. Faites vos jeux, rien ne va plus!

Les chapitres XVI seront mis en ligne le vendredi 23 avril 2021.
Si la vérité ne vous dérange pas même quand elle vous chagrine, le quatre s'indiquera.

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