Chapitres XV

“N’hésite pas à avoir la main lourde: cette viande est coriace, il nous faut l’attendrir!”

La puissante main de Fonterelle s’abattit sur la joue de Norbert.

– Oh, un soufflet, j’adore ça! conclut Ninon la Mort en battant des mains. Encore, et plus fort! Puis nous nous occuperons de La Pogne!

– À vos ordres, boss! répondit Fontenelle, qui n’en demandait pas tant. Une volée de coups s’ensuivit. Debout, entravé par des menottes en fer, plaqué le dos à la paroi du cachot, Norbert encaissait toujours sans broncher.

– Il me vient une idée, fit Ninon. Mettons le corniaud cul nul et donnons-lui la fessée, il l’a bien mérité.

On détacha Norbert, qui fut déshabillé, jeté à terre, empoigné par deux sbires qui le mirent à quatre pattes, la tête tournée vers le mur, de sorte que Norbert entendait les plaisanteries sans rien voir d’autre que les pierres taillées du mur du cachot.

– Regardez fit Ninon, on lui voit bien les testicules! Quelle est la taille du chibre, messieurs? Ce point est d’importance! Et cet œil froncé, quelle tentation! La chandelle, je vous prie, j’ai besoin d’un manche!

– Je vous en supplie, Ninon, au nom du ciel, ne me faites pas ça!

– Mais mon cher, je vous assure qu’on peut y prendre du plaisir! Ce n’est pas pour rien que l’église en interdit la pratique! Détendez-vous, tout va bien se passer, je connais mon affaire. Ce cher René ne vous l’a pas dit? Il vaut mieux ne penser à rien et pousser un bon coup: le plaisir est derrière, si vous me passez l’expression. Allons, mon cher, si vous ne l’avez pas encore fait, vous saurez du coup ce qu’il vous réservait! Bienvenue chez les sodomites! Pensez aux mousses, aux moines novices, aux filles publiques, au peuple livré à la merci des puissants! C’est leur lot quotidien! Pensez-y, morbleu, et ne ramenez pas tout à votre intimité: il ne suffit que d’accepter son sort pour s’en satisfaire! Donner du plaisir, voilà le meilleur moyen d’en prendre!

Norbert n’était pas de cet avis; il aurait voulu mourir. Il sentit avec effroi l’instrument de Ninon se frayer un cruel chemin dans son anus, pensa s’évanouir, ferma les yeux sur sa douleur et son humiliation. La cruelle lui trifouilla le fondement durant des minutes qui lui semblèrent des siècles.

– Et voilà, dit-elle en retirant la bougie: du sang et de la merde. Voilà ce que nous sommes, et vous en particulier.

– Tu me le paieras, sorcière!

– Hé là, pas de ça Lisette! Allez, encore un tour. Appelle ta mère, charogne, tu vas en avoir besoin! J’arrêterai quand tu pleureras sur ton sort, que tu la maudiras d’être né! En attendant je tourne; la merde et le sang ne me font pas peur: c’est là-dedans que nous naissons, et c’est là-dedans que nous mourrons tous! Et surtout, vil étron, tu ne t’avises jamais de me tutoyer, c’est compris? Et tu m’appelles maîtresse!

– C’est compris… maîtresse… Maman, au secours!

– Ah, c’est mieux, permets-moi d’insister pour m’assurer que c’est bien entré dans ton cul et dans ta tête. Et profite de l’occasion pour te visser ça dans le crâne: du sang et de la merde, tu es du sang et de la merde! Fonterelle, allumez la chandelle, je vous prie, je veux qu’il sente une autre chaleur l’envahir!

Le sort d’Édouard II

– Alors, qu’est-ce qu’il est, le bel enculé?

– Du sang et de la merde, maîtresse.

– Plus fort!

Norbert, qui n’était plus que souffrance et soumission, hurla à pleins poumons:

– Du sang et de la merde, maîtresse!

– C’est bien: la leçon est apprise, ce me semble. Du sang et de la merde! Saperlipopette, cela me plaît. Bon, assieds-toi à table et causons! Que diriez-vous d’une frugale collation? Nous ferions un petit souper aux chandelles. L’endroit est si charmant!

Ninon la Mort désigna une chaise à Norbert, d’un geste qui n’appelait aucune contestation. Celui-ci s’assit avec d’infinies précautions.

– N’en fais pas tant, ce n’est pas la mort, que diable! Tiens, en parlant de mort et de diable, connais-tu l’histoire d’Angleterre? Oh, note bien que je ne nourris aucune sympathie particulière pour cette grande nation… Ne dit-on pas que Dieu a créé la France car il était de bonne humeur, et que considérant son œuvre trop parfaite, il créa ensuite l’Angleterre pour que nous ayons une idée de l’enfer? Mais bon, certaines histoires sont éclairantes – à ce propos, ça va, le séant? – et donc, il y eut un roi… Je pense qu’il s’agit d’Édouard II. L’inverti avait des amants, des projets, une couronne. Mais il avait aussi une femme, nommée Isabelle, qui était éperdument amoureuse d’un seigneur – Mortimer, Blake, je ne sais plus son nom. Les deux amants conçurent le projet d’éliminer le roi et y réussirent. Édouard II fut emprisonné dans une geôle au château de Berquelet, un nom comme ça. C’est là qu’il mourut… Sais-tu comment? On lui enfonça un tison incandescent dans le fondement. Il faut dire que c’est par là qu’il avait péché. Il paraît que c’est une mort longue et atroce… Pour l’avoir vu pratiquer sur un prêtre espagnol, je n’ai aucun mal à me le figurer. L’imbécile refusait de nous céder un ciboire d’argent. C’était son destin: les desseins du Seigneur, eux, sont impénétrables! Tu ne manges pas? J’aurais sans doute dû prévoir autre chose… Des huîtres, peut-être?

– Je n’ai pas très faim, à la vérité… maîtresse.

– Il te faut prendre des forces, voyons, je nourris de grands projets pour toi.

– Mais je voulais juste récupérer mon fils, sanglota Norbert à demi, je n’ai jamais fait de mal à personne!

– Jamais? Mais qui peut dire ça? Souffrir ou faire souffrir, tromper ou être trompé, mais n’as-tu donc jamais aimé?

– Ce n’est pas ce que je voulais dire. Et puis, qu’est-ce que cela à voir? Aimer, ce n’est pas souffrir ou faire souffrir: c’est avoir quelque chose à perdre.

– Ah, Norbert, mais quelle âme généreuse! Quelle réponse pleine d’esprit! Et moi qui ne te prenais que pour du sang et de la merde! Mais n’est-ce pas ce que tu es avant tout?

– Si, maîtresse.

– Bien, je ne veux plus t’entendre à présent, sinon quand tu auras la parole. Où en étais-je? Édouard II, mon curé espagnol. Ah oui, j’y reviens… Et donc, mon cher Norbert, voici ce que je te propose. Repartir avec Antoine, il n’en est pas question – pour cela, il fallait gagner la rencontre, c’est trop tard. Repartir sans lui n’est pas possible non plus. Déjà, tu n’es pas en état de gambader, ensuite, je n’ai aucune raison de te faire confiance: tu vas courir partout raconter ton infortune. Ce n’est pas que je craigne pour ma renommée mais je préfère rester discrète, tu comprends? Les meilleurs affaires se font dans l’ombre. Enfin, à part la chose, évidemment, que je préfère en pleine lumière, pour l’exaltation des corps et des sens. Comment forniques-tu, Norbert? voilà une question qui m’intéresse.

– Je vous demande pardon, maîtresse?

– C’est un point de détail, à la vérité, je te laisse toute fantaisie, pour autant que tu sois vigoureux. Je m’endors dans les bras d’un amant tiède, il me plaît même qu’ils fussent un peu brutaux. Je sais tout, Norbert, je sais qu’Antoine n’est pas mon fils. Ce bâtard de Veyrand m’a roulé, il m’a fallu du temps pour le comprendre. Henri, que j’aimais plus que tout au monde, était mon fils, pas Antoine. Je suis tombée dans le piège. Et donc, j’ai pensé, comment expliquer, j’ai pensé qu’une bonne manière de résoudre mes problèmes – et ceux d’Antoine qui se sent si seul – était de lui faire un petit frère et de remplacer mon Henri. Alors naturellement, j’ai pensé à toi. Ton fils, le mien désormais, est beau. Tu es bel homme, tu as de l’esprit, du courage ou de l’inconscience, tu tiens plus à la vie qu’à ton cul: ces qualités proviennent d’une robuste lignée… Et donc, je ne vais pas y aller par quatre chemins, Norbert, voici ma proposition. Soit tu me fais un enfant, je te laisse la vie sauve et tu verras ton fils… Soit c’est le pal, tel qu’Édouard II le connut intimement.

Ruiné!

Norbert leva difficilement les yeux vers Ninon la Mort. Celle-ci, parfaitement détendue dans son juste-au-corps noir, était sans doute très belle, mais elle ne suscitait aucun désir en lui. L’idée d’un coït avec elle lui donnait envie de vomir. Hélas, il valait mieux le lit que le cercueil.

– J’accepte… maîtresse, vous aurez ce que vous voudrez.

– Très bien, Paris ne s’est pas fait en un jour… Il nous faudra sans doute un peu de temps pour arriver à nos fins. Dans l’attente, nous reviendrons si vous le désirez dans ce donjon, mais pour d’autres jeux: je vais donner l’ordre de te préparer un bain de siège ainsi qu’un séjour plus confortable. Tu as choisi la vie, Norbert, nous allons nous entendre! Reprends de ces délicieux légumes! Il y des artichauts. Regarde combien ces concombres sont de grande proportion… Ah, il ne s’agirait pas de les couper en rondelles!

Invitons nos lecteurs et lectrices à tenir la chandelle…

Dédaigneusement, Ninon la Mort jeta dans son assiette un de ces oblongs légumes et le croqua avec appétit.

– Dommage que ce ne soit plus la saison des asperges… Je les adore, cela goûte un peu la pisse, dit-elle. Allons, je te laisse, nous en parlerons demain. Enfin parler… Tu vas surtout me baiser, Norbert, et comme il est nécessaire! Ah, dernier point, j’allais oublier, s’exclama Ninon en atteignant la porte du cachot, il y a eu une dénonciation… Des rumeurs bruissent. Il paraît qu’on recherche un certain Lachassaigne. C’est un riche, très riche Marseillais. Il est impliqué dans l’incendie d’une abbaye dans lequel plusieurs ecclésiastiques trouvèrent une mort atroce, soit par défenestration, soit par brûlure. Il se dit qu’on entendait les malheureux hurler jusque dans les villages voisins! Depuis le criminel se terre. Enfin, c’est bientôt du passé: ses biens ont été saisis et lui, au terme d’un procès prestement expédié, condamné à la pendaison pour ses forfaits. Il n’est que de le trouver: la potence est prête. Seul un miracle, ou l’intervention d’une personne puissante, de noble extraction et assez riche pour épicer les juges, pourrait l’empêcher d’entendre de la part du bourreau ces mots d’apparence banale: suivez-moi.

Voici Norbert littéralement aux mains de celle qu’il n’avait jamais cessé d’appeler en son for Ninon la Mort. Où mènera la route qu’ils emprunteront? Bien malin qui pourra le dire, car comme titrerait un estimé collègue, demain, aujourd’hui sera hier. Faites vos jeux, rien ne va plus!

Les chapitres XVI seront mis en ligne le vendredi 23 avril 2021.

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