Chapitres XVI

Si, à ce moment précis du drame dont nous tentons humblement, aidé par le lecteur, encouragé par la lectrice, de former l’écheveau, on avait pu interroger séparément Norbert Lachaissaigne et Christine de Jussieu-Fronsac sur le premier mot qui leur venaient à l’esprit, sans doute les deux eussent-ils répondu que c’était fusion, et cette unanimité eut témoigné de leur sincérité et de l’étrangeté du lien qui les unissait tout à coup. À proprement parler, ils n’eussent pas évoqué la rencontre de deux personnes que tout devait séparer, mais la troublante unicité de la passion, qui est à l’égoïsme ce que la reconnaissance de l’altérité est à l’amour.

La passion foudroyante les avait saisis comme l’aigle la marmotte et les emportait maintenant vers des paysages inconnus, aux points de vue saisissants et vertigineux. À quelques instants, la conscience de leurs individualités les reprenait, par exemple lorsque leurs corps harassés par les exercices propres à l’amour les laissaient essoufflés et pantelants, ou que le plaisir spécifique à leur sexe les distrayait un moment de la satisfaction et de l’exploration de celui qui leur était offert, mais bien vite, les deux amants communiaient dans l’extase de la possession de l’autre et convolaient derechef vers une gémellité parfaite. Comment cela était-il advenu? Nul ne le savait – la question les aurait d’ailleurs fait rire: ils étaient à un stade de sentiment où ils n’éprouvaient nul besoin de justifier, d’inventer ou de donner une cohérence à ce qui leur arrivait. Comme le nouveau-né qui pousse son premier cri et, étant tout instinct, s’abouche au sein maternel les yeux fermés, ils étaient innocents de leurs sentiments et de leur histoire; ce qui leur arrivait d’extraordinaire leur semblait évident et, pour tout dire, relevant de la seule logique possible. Le temps même semblait avoir pris des contours étranges, en cela qu’il n’était plus dissocié entre le passé, le présent et le futur, puisque ces trois abstractions commodes et imprécises s’estompaient dans un isotrope où seule la vérité unique dictait ses lois élastiques – rien qui ne s’établisse ou qui ne dure: la marche du temps s’était suspendue au moment précis de leur fusion, comme une parenthèse. Il y avait eu un avant, bien sûr, qui était leur passé d’orphelins de l’autre, mais il n’en subsistait rien que l’idée d’une vague errance, en quelque sorte un état antérieur où ils n’auraient pas plus été eux-mêmes que l’homme contemplant l’embryon qu’il a été; il y aurait peut-être un après, mais cela leur était inutile puisque une projection dans l’idéal n’eût rien apporté à leur félicité; quant au présent, aboli par le licenciement des deux sentinelles qui l’emprisonnent et le torturent, il était rendu à son immanence et flottait, irrésolu et sans conscience, entre l’espace et le temps.

Le partage d’Antoine

Cependant, il n’y avait rien que de concret autour des deux amants. Si leurs têtes, leurs cœurs et leurs sexes lévitaient dans des ouates ineffables, ils ne semblaient pas s’en rendre compte. Les deux amants gardaient une idée très précise de leurs vies et de leurs nécessités. En premier lieu, ils se partagèrent Antoine.

Par un étrange processus d’attachement, le jeune garçon, après avoir lutté contre l’oubli et l’abandon de toutes ses forces, était maintenant relié à son ancienne ravisseuse par un lien indéfectible. Il en allait également pour La Pogne, qui lui passait tous ses caprices et manifestait envers lui une patience qu’on n’eût jamais soupçonnée. Le petit garçon semblait avoir intégré que sa nouvelle mère était dorénavant la Marquise de Jussieu-Fronsac, au point qu’il l’avait à plusieurs reprises et en présence de son père appelé de la sorte.

Un moment gêné par le souvenir de Margriet, Norbert en avait hypocritement pris son parti et ne voyait plus que des avantages dans l’oblitération de la figure maternelle historique. Dans le fond, cela ne le dérangeait pas d’être définitivement débarrassé du souvenir de la vraie mère d’Antoine, car si Norbert était un homme d’une fidélité exemplaire à ses principes et à ses engagements, il était paradoxalement capable de faire un trait aussi définitif que subit sur des choses ou des personnes qui avaient cessé de l’intéresser. Et si Antoine était fait du même bois que lui? C’était son fils après tout. L’interrogation et la réponse étant fort commodes, il s’en contenta une fois pour toutes. De la sorte, Margriet fut une seconde fois enterrée à la va-vite, oubliée, reléguée dans les oubliettes de la mémoire. Antoine ne sembla pas en souffrir, il ne posa d’ailleurs jamais aucune question à ce sujet, tout à la joie de pouvoir profiter de son père et de celle qu’il appelait sa mère.

Sur le flanc extérieur de son sein gauche, une tête de mort était dessinée

Tendre et souriante dans ses robes de taffetas, la marquise de Montmaur retrouvait avec délectation les satisfactions de l’amour maternel. L’arrivée de Norbert, qui ne lui tenait pas grief des avanies subies (non par grandeur d’âme, d’ailleurs, mais tout simplement car il était incapable d’éprouver la moindre rancune), l’absolvait de sa mauvaise conscience et lui garantissait des sentiments sans arrière-pensée. Il y avait donc moyen de vivre en paix avec son passé! Elle regardait en son miroir la tête de mort qu’elle avait fait graver sur le flanc de son sein gauche comme un souvenir amusant d’un caprice qu’elle était loin d’approuver aujourd’hui. “Il faudra, se disait-il, que j’y ajoute deux roses qui l’étoufferont comme mes mauvais démons le furent quand la vie me rendit enfin ce qui se dérobait toujours.” L’une s’appellerait Norbert, et l’autre, Antoine.

Par conséquent, Ninon la Mort ne hantait plus les sombres couloirs du château. Cela était pour la jeune femme une grande libération, car Christine de Jussieu-Fronsac était sans doute la personne au monde qui détestait le plus Ninon la Mort. En effet, il y avait toujours eu dans l’ombre de la tueuse une petite cendrillon en larmes, qui n’osait éponger le sang versé, de peur d’être découverte (ce qui eût décuplé la cruauté de Ninon la Mort, elle le savait parfaitement). Ninon partie, Christine de Jussieu-Fronsac pouvait donc enfin aimer sans douter, risquer sans craindre, étreindre sans briser; elle ne s’en privait pas et cela lui conférait une force qu’elle ne soupçonnait pas. Elle se souvenait alors avec émotion des leçons de son cher Triviers, qui avait toujours professé qu’il n’y avait de grandeur que dans la bonté, de bonheur que dans l’élégance; il lui semblait que Norbert lui avait été envoyé pour le lui rappeler.
Du reste, elle n’y pensait pas en ces termes, claquemurée dans son bonheur.

La chance de s’appeler Rebuffat

Il en alla de même de Norbert Lachassaigne que pour Margriet ou Ninon la Mort. Une semaine après leur coup de foudre, Madame la Marquise reçut la visite d’un sien informateur marseillais. Celui-ci l’informa que le sieur Norbert Lachassaigne avait été désigné comme coupable de l’incendie de l’abbaye de Saint-Bernardin. Il était activement recherché et tous ses biens, y compris ses nombreux domaines, avaient été saisis en vue d’être vendus dans le cadre des mesures attendues de réparation, puisqu’on estimait le coût de la reconstruction à une somme avoisinant le million de livres… Norbert se félicita de s’être déplacé à Gap en vue du tournoi: cela lui avait sans nul doute évité l’arrestation. “Cela t’allait très bien de t’appeler Rebuffat, lui avait dit la marquise, et nous pourrions également te choisir un nouveau prénom, pour plus de sécurité.” Mais Norbert refusa tout net, arguant du fait que c’était la seule chose qui lui restait de ses vrais parents.

La Marquise de Jussieu-Fronsac fit alors appeler tous les hommes de loi qu’elle tenait sous sa coupe, afin qu’ils fabriquassent en grand nombre et en formes variées toute une série de documents entérinant l’existence de Norbert Rébuffat, né en l’an de grâce 1694 à Pignerol et diplômé de la faculté de médecine de Bologne. Ce maquillage les tint une quinzaine, ce qui fut l’occasion pour les deux amants de fous rires mémorables, nés de la nécessité d’inventer un passé au soi-disant carabin savoyard.

C’est ainsi qu’en quelques jours, Norbert Lachassaigne disparut définitivement de la circulation.

Afin d’éviter toute indiscrétion, Justin et Mathurine entrèrent au service de Montmaur, en qualité de contremaître (le précédent, un nommé Fonterelle, ayant aussi mystérieusement que rapidement disparu) et de cuisinière. Quant au petit Augustin, il fut placé avec sa mère dans le village voisin de Furmeyer, où elle s’employa à des travaux de couture: il était convenu que le petit garçon resterait à ses côtés jusqu’au moment où il serait en âge de scolarité, aux alentours de sa huitième année. Seule infidélité à la Marquise, Norbert ne pouvait s’empêcher, une fois ou deux par semaine, d’aller visiter l’enfant. Puis, un mois plus tard, dans la chapelle du château, on fit célébrer des épousailles discrète: Norbert Rébuffat était maintenant et très officiellement l’époux de la marquise Christine de Jussieu-Fronsac, châtelaine de Montmaur. Dans les choses de l’amour on peut s’attendre à tout, même à ce qui touche au miracle.

(à suivre)
L’amour finira-t-il par triompher? (Merci à une consœur prénommée Barbara pour nous avoir soufflé cette phrase sublime.) Et quel est son chemin? (Quand nous parlons de chemin, vous le verrez, nous savons ce que nous disons.) Peut-être plus important encore, quand verra-t-on déchiffrée l’énigme de Grammont et découvert le trésor des pirates? (Si le sexe vous obnubile, vous n’y pensiez plus, mais nous, si.)

Les chapitres XVII seront mis en ligne le vendredi 30 avril 2021
Pour continuer dramatiquement, trois mots: allez page 3.
Pour continuer brutalement, quatre mots: dégustez la page 4.

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