Chapitres XVI

“Sarda comment, dis-tu?”

Les deux amants nus étaient couchés sur le lit. L’homme s’érigea, et avec le sourire né des satisfactions reçues et la certitude des suivantes, juste après avoir déposé un baiser goulu et sonore sur le ventre plat et ferme de la femme, proposa:

– Sardanapale. Triple renversement à la Sardanapale. Bien mieux que la brouette javanaise! Tu veux essayer?

Sur le flanc extérieur de son sein gauche, une tête de mort était dessinée

La femme, caressant pensivement du majeur droit le dessin d’une tête de mort entrelacée de deux roses qui ornait le flanc de son sein gauche, ne bougea pas autrement que par ce frémissement lent puis tout à coup, elle tourna son regard vers le mur. Ce n’était pas pour y contempler une des nombreuses petites peintures qui y étaient accrochées: la manière dont elle prit quelques secondes avant de répondre trahissait plutôt un besoin de vide. Norbert ne s’en aperçut pas. Son œil était fixé sur le plus beau cul qui lui avait été donné de contempler, rivé sur le creux parfait que faisait le dos, comme tapi au pied d’une dune. Norbert y posa la main: la peau était chaude et élastique, la taille fine, les fesses rebondies. Norbert laissa crapahuter ses doigts jusqu’au double poinçon, comme s’il voulait d’une seule main mesurer l’intervalle qui les séparait l’un de l’autre.

– Oh non, demain peut-être, là je suis si lasse.
– Moi non, regarde!

Ninon se retourna et sourit à son amant. D’une voix dévastée, elle dit:

– Oui, c’est gentil, mais ce coup-ci, ça ne me fait rien. C’est comme ça, je ne puis l’expliquer, mais ça ne me fait rien.
– Tu vas bien?
– Oui, je n’ai plus envie, c’est tout.

Norbert se recoucha et vint se lover contre les flancs de son amante. Il n’avait pas encore tout à fait abdiqué. Il voulait surtout lui faire sentir sa vigueur. Il sentit que son sexe était chaud sur la peau chaude et l’enlaça tendrement.

– Mais comment peux-tu dire ça, c’est si bon!
– Je ne sais pas, c’est comme si j’avais envie de pleurer tout le temps. Je suis comblée d’être avec toi. J’aime ton corps, ton odeur, le son de ta voix. Quand j’y pense, c’est le désir de toi qui me vient. Et pourtant, sans que je sache pourquoi, je n’ai plus envie. Oh, Norbert, rien que de pouvoir le dire, je suis bouleversée. Peux-tu me serrer dans tes bras? Je me sens si seule.
– Mais je suis avec toi!

Ninon prit encore quelques secondes avant de répondre.

“Je ne suis pas gentille!”

– En es-tu vraiment certain, Norbert? Pourquoi es-tu venu ici? Pour moi? Nenni, ma foi, comme diraient les Francs-Comtois. Tu es venu pour ton fils. Je ne suis tout au mieux pour toi qu’une distraction, Norbert, une simple distraction. D’ailleurs, que me demandes-tu? Mon corps, Norbert, tu ne veux que mon corps. C’est la seule chose qui vous intéresse, vous les hommes!
– Mais…
– Tu ne me connais pas, Norbert, de moi que sais-tu? Rien. Ne le nie pas. C’est la vérité: tu ne sais rien de moi. Triviers t’en a dit, tu t’es figuré des choses; tu connais Ninon la Mort, tu fréquentes désormais la Marquise de Jussieu-Fronsac, tu m’appelles Christine; maintenant tu t’imagines me posséder parce que je t’offre mon cul. De quel cul s’agit-il, Norbert? Et qui possède qui, Norbert, qui possède qui? Penses-tu que cette question signifie quelque chose?
– Je ne sais pas si la question veut dire quelque chose. En tout ça, si tu voulais couper mes élans, c’est une réussite… dit Norbert d’un ton qui trahissait son ébahissement. Posséder quelqu’un, cela veut dire quoi? Quand je baise, je ne possède pas: je baise, c’est tout! Ai-je mal fait quelque chose? Ai-je dit quelque chose qui t’a blessé? Une maladresse du corps ou du verbe?
– Norbert, c’est ce que je disais, enfin…
– Ah, Christine, tu m’agaces, quel est le problème?
– Ce n’est peut-être pas posséder qui compte; peut-être que ce qui compte, c’est offrir. Et pour l’amour, il faut que chacun des deux s’offre à l’autre, entièrement, pareillement, symétriquement. Du moins est-ce mon idée. Ce n’est pas une question de consommation; il ne s’agit pas uniquement de plaisir ou de gastronomie. Tu ne te figures pas, j’espère, que je ne compte plus mes amants? Tu n’es pas le premier et tu n’es pas le meilleur! J’aime les hommes et le plaisir, Norbert, et tu viens tout gâcher. Personne ne m’avait jamais vue si dénudée. Tu me consommes, je te consomme, mais nous sommes seuls à table, chacun de notre côté.
– Ah ça, je peux affirmer le contraire! Et si tu veux que je te consomme, ma bouche peut t’offrir d’autres plaisirs…
– Cesse de plaisanter, Norbert, je ne vais pas le supporter…
– Pfft, Christine, que vas-tu te figurer? Je ne comprends rien à ton propos!
– Je pressens le malentendu, Norbert. Tu fais semblant d’oublier qui je suis. Pourquoi, je n’en sais rien. Peut-être veux-tu filer en douce avec ton fils et me joues-tu la comédie? Je me méfie. C’est trop. Tu ne prends pas la mesure: tu dis que je suis gentille. Je ne suis pas gentille, Norbert, je ne suis pas gentille du tout! Je pourrais sauter du lit, me saisir d’un poignard et t’égorger comme un goret. Tu te figures, ça? Tu sais que c’est vrai, pourtant. J’ai voulu ta mort.
– Je te fais confiance. J’ai vu combien Antoine, s’il se dépérissait de mon absence, te sait gré de m’avoir appelé et qu’au fond, il t’aime et que tu l’aimes, peu importe si cet amour est né d’une méprise ou d’une violence. Comme si l’amour n’était pas parfois méprise ou violence! J’ajoute que tu m’héberges, me dorlotes et me câlines. Et tu voudrais que je te dise méchante! De toute manière, si tu voulais m’éliminer, tu aurais pu le faire avant. Tu as essayé, d’ailleurs, jadis et naguère, je te le rappelle! Que peux-tu attendre d’autre que moi, je me le demande bien, en vérité. En attendant que ma fortune me revienne, je suis pauvre, on m’a mis à la place de saint Job, je dépends de toi, et tu voudrais que je prenne la fuite, et pour aller où, nom de Dieu?

“C’est comme une malédiction!”

– Mais j’ai tué Norbert, et j’ai vu tuer! Je vis dans un château dont les douves sont remplies du sang de ceux que j’ai fait tuer, et j’y vis seule! C’est comme une malédiction. On m’a volé mon enfant, Norbert. Cela, tu peux le comprendre. Et ne vas pas t’imaginer quoi que ce soit! Henri n’était pas l’enfant de l’amour. Ce porc, ce pourceau, cet étron de La Buse, c’est lui qui m’a forcée, Norbert, tu comprends? Moi, je me demandais si j’étais amoureuse de lui, et lui, il m’a forcée. Et je ne te dirai pas que c’est l’acte de naissance de Ninon, ce serait faux. Je n’ai jamais chercher à me venger de ça. Il en avait l’occasion, il l’a saisie, qu’attendre d’autre d’un flibustier? Non, Ninon était là avant, Norbert, bien avant, cela ne m’a fait ni chaud ni froid. J’ai attendu qu’il finisse en m’arrangeant pour que les choses aillent vite. Je savais comment faire, Norbert, ce n’était pas le premier, et ce n’était pas la première fois!
– Mais je ne vois pas le rapport. Nous sommes au lit, à deux. J’ai retrouvé mon fils, j’ai passé des moments divins dans tes bras, je ne peux rien espérer de mieux. Moi, je voudrais que ce moment durât toute l’éternité.
– Ah non, s’il te plaît, épargne-moi le prêchi-prêcha et les phrases. Tu n’es pas Ronsard! À combien de femmes les as-tu déjà dites, Norbert? la partition doit être bien connue! Combien, dis, combien?
– Euh…
– Combien?
– Mais comment ça, combien! Tu veux un chiffre, je ne compte pas, figure-toi… Allez, calme-toi…
– Mais je suis calme, hurla Ninon. Parfaitement calme!
– Certes. Bon, je crois que j’ai compris. Tu n’es effectivement pas très gentille…

Norbert n’obtint pas de réponse. Il attendit quelques instants et tenta d’enlacer Ninon. D’un coup de coude, elle le repoussa.

– Pardonne-moi. Je ne sais pas ce qui me prend. C’est à cause d’Henri. Mon fils est mort, je ne le reverrai jamais. Pourquoi faut-il donc toujours que j’y pense quand un bonheur me prend? Je voudrais m’ouvrir le ventre pour me punir… Et toi, tu viens et tu gâches tout…
– Qu’ai-je donc à voir avec ton malheur? Et ne fut-il pas complet, ce malheur? Pourquoi dès lors refuser ce qui s’offre à toi?

“Je te déteste!”

À ce moment, Ninon se releva comme si elle avait été piquée par une abeille. En une fraction de seconde, elle fut à ses vêtements, dont elle tira un petit poignard. Elle vint le placer à la pointe du menton de Norbert. Celui-ci, sans se déparer de son calme, poussa délicatement son poignet, de sorte qu’il n’était plus menacé par l’arme. Ninon fit un saut en arrière et revint, toujours aussi souplement, à la position debout. Elle se tenait nue devant Norbert. Celui-ci, ébloui, n’avait pas mesuré le danger, tant il était à l’admirer. À ce moment précis, il eût donné le monde pour une étreinte. Il ouvrit les bras en signe d’apaisement et d’invitation.

– Je te déteste, tu m’entends, je te déteste! Fous le camp! Décampe! Retourne dans la chambre rose! Ce soir, je dors seule, proféra Ninon.

Ulcéré, humilié, Norbert obéit à l’injonction et quitta la pièce sans se retourner. Ainsi finit une histoire d’amour qui n’avait, en réalité, jamais commencée. Dans sa chambre, la tête dans les mains, Christine pleurait à chaudes larmes. Norbert pensa qu’elle convoquait ces sanglots sur elle et l’illusion qu’il avait eue, qu’au fond ils pourraient s’aimer, lui apparut tel un mirage trompeur. Aimer Christine, c’était pactiser avec Ninon. Cela revenait à dompter une panthère, certes la plus belle d’entre toutes, mais la panthère est un animal sauvage et féroce, et pour l’apprivoiser, il s’en rendait à présent compte en ouvrant la porte de la chambre rose, il aurait fallu un miracle que seul un amour sincère et paisible aurait pu amener. Il y avait cru, l’espace d’un moment. Il y croirait peut-être encore plus tard avec une autre, qui existait quelque part, il le savait car il se jugeait capable d’aimer vraiment. Il se mit au lit en échafaudant mille stratagèmes d’évasion et de conquête. Cette fois, son plan se déroulerait sans anicroche. Un jour, il serait libre et aimé. Un jour, puisqu’il aurait l’amour, il serait heureux, et l’espérance lui permit de s’endormir tranquillement (ceci d’autant qu’il avait verrouillé la porte et déplacé un meuble pour la caler). Il allait faire de beaux rêves. Dans les choses de l’amour, on peut s’attendre à tout, même à ce qui touche au miracle.

(à suivre)
L’amour finira-t-il par triompher? (Merci à une consœur prénommée Barbara pour nous avoir soufflé cette phrase sublime.) Et quel est son chemin? (Quand nous parlons de chemin, vous le verrez, nous savons ce que nous disons.) Peut-être plus important encore, quand verra-t-on déchiffrée l’énigme de Grammont et découvert le trésor des pirates? (Si le sexe vous obnubile, vous n’y pensiez plus, mais nous, si.)

Pour continuer brutalement, quatre mots: dégustez la page 4.

Les chapitres XVII seront mis en ligne le vendredi 30 avril 2021

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