Chapitres XVI

D’une vigoureuse poussée, Norbert fut introduit dans la chambre à coucher de Ninon la Mort. Celle-ci l’attendait, mollement étendue sur le lit, nue comme au premier jour, en train de lire un ouvrage finement relié.

– Ah, mon cher, dit-elle à Norbert, je vous attendais, lisant quelques pièces rimées de circonstance. Mais entrez, mettez-vous à l’aise, ôtez ces vêtements. Voulez-vous que je vous cite la Princesse de Conti pour vous mettre en train?
Les cons et les vautours ont cette ressemblance,
Qu’ils se paissent de cru, et au vif ils vont tous;
Ensemble leur nature a cette différence,
Que l’un fond sur sa proie, et l’autre fond dessous.

N’est-ce pas cocasse? Eh bien, Norbert, venez-y voir, je suis toute fondue moi aussi. Approchez, vous dis-je!

Norbert jeta un œil effaré aux quatre coins de la pièce. Il n’y avait personne d’autre que Ninon et lui au milieu de cette chambre ornée de tentures noires, taillées dans un velours ourlé de fils d’argent. L’homme n’avait pas encore dégrafé le premier bouton de son pourpoint que la belle vénéneuse s’en occupait déjà. Se collant à lui, elle lui glissa à l’oreille: “Ah mon cher, j’ai tout ce que vous pourriez désirer: une langue de feu, des mains de fée, un con de braise. Faites de moi ce que vous voulez, Norbert: insultez-moi, frappez-moi, forcez-moi, mettez-moi à genoux… Vengez-vous, Norbert, vengez-vous!”

Sur le flanc extérieur de son sein gauche, une tête de mort était dessinée

Sur ces mots, Ninon la Mort plaqua une des mains de Norbert sur son sein gauche. Celui-ci était rond et ferme, et sur son flanc extérieur y était délicatement dessinées une minuscule tête de mort et deux roses entremêlées.

L’amour, la mort

– Eros et Thanatos, Norbert, l’amour et la mort. Tout est là. Aimez-vous mon sein, Norbert, ou préfères-tu égarer tes doigts en un autre endroit que la pudeur m’empêche de nommer?

Norbert sentit alors avec effroi que la prétendue pudique lui posait simultanément la main sur son sexe déjà humide, de telle manière qu’il pensa qu’elle n’attendait que cela et qu’il était là, en fait, comme un godemiché vivant ou pire, comme le taureau face à la vache. Cette pensée le paralysa radicalement. Il sentit qu’elle posait son autre main sur son propre entrejambe résolument flasque. Le pauvre homme était en prime toujours incapable d’articuler le moindre son.

– Mmh, je te connais, tu sais. Mais tu n’as pas l’air bien gaillard ce soir. Nous pouvons si tu veux nous livrer à des jeux en guise d’ouverture. Uses-tu du fouet?
– C’est que…
– Ah monsieur, expliquez-vous, ou poussez votre avantage!
– Je me sens, comment dire, comme tétanisé… tout cela est un peu brusque. Ne pourrions-nous pas nous allonger, deviser un moment, attendre si je puis user de cette métaphore que la marée monte pour commencer à nager? L’excès de franchise…

Ninon la Mort lui jeta un regard noir.

– L’excès de franchise? Te souviens-tu du marché, Norbert? Fais ton affaire et tu auras la vie sauve! dit-elle d’un ton rogue. Tu es ici pour me foutre, sacrebleu, eh bien fous, comme tu veux mais fous, et profond, tétanisé ou non! D’ailleurs ton mot est grotesque. Le tétanisé bande tous ses muscles et durcit jusqu’à en mourir…
– Ce n’est pas si facile. Et rien ne garantit qu’une fois sera suffisante! J’ai besoin…
– Besoin de quoi? Faut-il que je la mette en bouche?
– Surtout pas! Enfin pas tout de suite, pas comme ça, de but en blanc… J’ai plutôt besoin de temps, de me sentir à l’aise…
– De te sentir à l’aise? Mais tu es plus délicat qu’une pucelle, ma parole!

Norbert sentit une sueur glacée qui lui glissait entre les deux épaules. Il n’osait demander à Ninon de se taire ou de se rhabiller.

– Mais regarde-moi, sacrebleu, ne suis-je pas irrésistible?
– Ce n’est pas le problème! Je me sens… traqué. Je me sens forcé comme un cerf au moment de l’hallali… Je me sens comme un animal qui…
– Un bougre d’animal sans queue! Bébert la grenouille! Oh, mais je sais ce qu’il te faudrait, Bébert, nous y parviendrons, il n’y a pas à sortir de là.

En deux bonds, Ninon fut à la porte. Norbert, qui à cette dernière phrase s’était dit qu’en effet, il n’y avait pas à sortir de là, mais à y entrer, pouvait admirer la ligne parfaite de ses fesses, mais il avait envie de tout sauf de cela. Il se sentait parcouru d’une terreur innommable et, malgré tous ses efforts, il sentait bien qu’il n’y arriverait pas et plus il le sentait, plus il redoublait d’efforts, et plus il redoublait d’efforts plus il sentait que non, c’était impossible, décidément impossible, qu’il n’y arriverait pas et que là aussi, il n’y avait pas à sortir de là, s’il n’y arrivait pas, il n’y arriverait jamais, ou en tout cas pas comme ça. L’ordre de la baiser faisait de lui un déserteur de l’amour.

Le bois-bandé

Ninon ouvrit et hurla dans le couloir qu’on devait lui apporter la bouteille. Puis elle referma la porte, s’enroula dans une couverture et retourna se coucher sur le lit.

– Tu m’y rejoindras quand tu seras capable. Maintenant, retire tes vêtements, fais vite!

En baissant les yeux, Norbert commença de se déshabiller. Durant toute l’opération, il fut suivi par un œil indiscret, ce qui le mettait à la torture.

– Oh, ne fais pas la mijaurée, dit Ninon, je te connais. T’en souviens-tu?
– Oui, fit Norbert.
– Oui qui?
– Oui, maîtresse!
– C’est bon, je vois que tu t’en souviens. Eh bien, c’est peut-être ce genre d’excitant qu’il te faut?
– Non, non. Je vous assure, tout va bien se passer, vous êtes très belle. Disons que tout cela est un peu nouveau pour moi. Je suis intimidé mais cela va aller, je vous l’assure.
– C’est dans ton intérêt.

Norbert fit un effort pour ne pas lui demander de se taire, mais il savait qu’il risquait gros. On frappa à la porte. Ninon dit qu’elle arrivait en passant une robe de chambre, ouvrit et saisit un flacon qu’on lui tendait.

– C’est quelque chose qui vient des îles. On appelle ça du bois-bandé. C’est du rhum arrangé, très efficace. Il vient de la plantation Clément. On ne trouve pas meilleur. Goûte, et largement.

Norbert but au goulot une gorgée d’un liquide qui lui sembla brûlant. Il ne parvint pas exactement à en détailler la composition mais les saveurs aigre-douces du breuvage ne lui déplurent pas. Immédiatement, il en prit une seconde et franche gorgée. En son for intérieur, il se dit que cela lui donnerait du cœur à l’ouvrage. Allons, courage! Après tout c’était vrai qu’elle était superbe en sa maturité, certes peut-être un peu moins fraîche que la fille du Mas-Rebuffat, le coin de l’œil émeraude commença à se griffer un peu, mais un lieu commun lui vint à l’esprit: cette femme avait la beauté du diable. Et avec ce diable il avait conclut un pacte. Ah oui, elle avait de l’allure, et en d’autres circonstances, également voulues, certes n’aurait-il eu aucune peine à passer à l’acte, mais…

– Alors, dit Ninon, le bois-bandé mérite-t-il son nom?
– C’est bon, dit-il, j’en sens bientôt les effets. Il faudrait que je puisse me coucher pour… enfin, je crois que quelques caresses pourraient m’inspirer.
– Des caresses, tiens donc! il ne manquait plus que cela. Enfin, va pour les caresses! Comment dois-je m’installer?
– Euh, couchée… sur le ventre.
– Sur le ventre? Et ma figue, vous en faites quoi?
– Tu te couches sur le ventre et tu ne poses pas de question! osa tonner Norbert, enhardi par les deux gorgées d’aphrodisiaque alcoolisé. Je veux voir ton cul, catin!
– Ah, fit Ninon, enfin!

La jeune femme vint se coucher sur le lit et enfouit sa tête dans l’oreiller. Ne sachant que faire, Norbert avala une telle lampée qu’il dut faire trois mouvements de glotte pour l’avaler puis asséna une violente claque sur le postérieur de Ninon.

– Ah, c’est bon! j’adore! Je vois que c’est à la fin commencé, c’est le genre de caresse qui me plaît, fit-elle.
– Tais-toi, rugit Norbert, je veux que tu te touches, dans cette position!

La jeune femme, la tête toujours enfouie dans son oreiller, entreprit de se caresser. Ce spectacle n’inspirait en rien Norbert, qui essayait de gagner du temps. Il buvait de plus en plus avidement, tétant au goulot le doucereux breuvage. Le goût sucré, qu’il imaginait tenir de la vanille ou de la mangue, l’écœurait de plus en plus, et conjugué au resserrement de son estomac, engendra un irrépressible hoquet. Norbert porta sa main à la bouche mais trop tard. Il lâcha la bouteille vide et courut vers la fenêtre. Mais s’étant pris les pieds dans le tapis, il chut lourdement, tout en vomissant une bile orange qui jurait avec les couleurs délicates de l’objet.

– Non mais regardez-moi ça, dit la jeune femme qui avait cessé de se caresser. Le pourceau, il y en a partout, avec ça, et sur mon tapis persan!
– Dé… désolé, dit Norbert.

Mais l’alcool trop fort bu trop vite aggravait ses effets. Norbert, ayant tenté de se relever, s’effondra dans les vomissures, inerte. La dernière pensée qui lui traversa l’esprit comme la balle qui déchire la tête du soldat à l’heure de la bataille fut que pour baiser Ninon, il faudrait qu’intervienne un miracle. Dans les choses de l’amour, on peut s’attendre à tout, même à ce qui touche au miracle.

(à suivre)
L’amour finira-t-il par triompher? (Merci à une consœur prénommée Barbara pour nous avoir soufflé cette phrase sublime.) Et quel est son chemin? (Quand nous parlons de chemin, vous le verrez, nous savons ce que nous disons.) Peut-être plus important encore, quand verra-t-on déchiffrée l’énigme de Grammont et découvert le trésor des pirates? (Si le sexe vous obnubile, vous n’y pensiez plus, mais nous, si.)

Les chapitres XVII seront mis en ligne le vendredi 30 avril 2021

Laisser un commentaire