Chapitres XVII

Dans un profond ravissement, Norbert entendit la voix flûtée de la femme qu’il aimait commencer à lire sur un ton monocorde:

Madame,

Je ne sais en quelle disposition d’esprit envers lui cette lettre vous trouvera mais je me dois de vous annoncer – si vous l’ignoriez encore – le décès de René de Triviers. (Christine fit une pause, afin de stabiliser sa voix, légèrement voilée à cet instant.)
Monsieur de Triviers m’a chargé de vous transmettre certaines affaires qu’il avait cru bon de vous confier en héritage, affaires qu’il tenait lui-même de son père, le chevalier de Grammont et dont je ne pourrais vous éclairer que de vive voix. Si d’aventure vous avez une idée de ce qu’il est advenu à l’homme qui l’accompagnait, je vous demande de le prier de se joindre à vous. (Christine jeta un sourire à son amant.)
Je me tiens à votre disposition en mon domaine d’Étrépigny, non loin de Charleville. Je vous prie de garder la plus grande discrétion sur cette affaire.
Faites vite car mes jours sont comptés.

Christine de Jussieu-Fronsac cessa sa lecture et tourna son regard vers Norbert. Elle reposa la lettre sur le bureau. Norbert était assis juste en face d’elle, dans la posture qu’elle commençait à lui connaître. Il fit balancer sa chaise sur les deux pieds arrière, en s’appuyant sur les accoudoirs, chercha le point d’équilibre avant d’atterrir lourdement. Il se caressa le menton, jeta les yeux au plafond, prit une large respiration et déclara:

– C’est signé?
– Oui, mais je sais de qui cela provient. Il s’agit d’un vieil ami de René, qu’on appelle Tape-à-Gaille. Je l’ai vu à quelques reprises. Il officie pour nous comme recruteur. René le tenait en grande estime. Je crois que c’était un ancien compagnon d’armes de son père.
– C’est ça, dit Norbert, je l’ai rencontré moi aussi. C’était avec Augustin – enfin René…
– Norbert, je dois te dire quelque chose… Il y avait une deuxième lettre. Cette lettre m’informait de la mort de Veyrand. Et il y avait un autre document qui l’accompagnait.
– Te voilà très mystérieuse mais… je crois que j’ai compris.
– Tu sais? C’est toi qui fais le mystérieux, plutôt.
– Augustin m’en avait parlé. Si c’est ce que je pense, cela l’amusait beaucoup. Quant à Tape-à-Gaille, c’est moi qui l’ai prévenu de la mort de René, mais il ne peut savoir où je me trouve. Il ne me surprend guère qu’à tout hasard il s’en remette à toi, si bien renseignée d’ordinaire, sourit-il béatement.

Piquée au vif par la révélation, Christine de Jussieu-Fronsac ne put réprimer un sourire plus narquois.

– Cela pourrait être dangereux pour toi. J’aime l’argent, tu sais. Et il y a beaucoup d’excitation à viser un but… plus prestigieux.

Norbert se tâta le menton du bout des doigts et se redressa brusquement.

– De l’argent, tu en as. C’est moi qui suis à nouveau impécunieux. Je ne reverrai jamais un sol de l’héritage de mes parents, encore moins avec mon nouveau nom.
– Mais mon argent est le tien, très cher. Tu en disposes. Je ne m’intéresse qu’à l’acquérir; le garder ne m’intéresse pas.
– Il te reste des reliefs de vieille noblesse, mon amour. Mais… Veyrand, il est mort? Cela est-il un fait certain?
– Le fripon a été passé à la planche. Les requins ont fini la besogne. Bonne affaire, en somme. C’était une mauvaise étoile.
– Personne ne peut le pleurer. Enfin, peut-être notre René-Augustin, …
– Il t’avait parlé du trésor, alors, René?
– Évidemment. Enfin, trésor, c’est un mot excessif. Il s’agissait du magot de son père. Il ne s’agit pas d’un plein coffre! Quand Grammont revenait au pays, il y cachait une partie de ses avoirs en cas de coup dur ou de nécessité.
– Que sais-tu exactement, Norbert?
– Mais tout, pardi! Je connais l’existence des trois manuscrits, la clef qui permet de les décrypter. Et je sais ce qu’on y décrypterait car je sais où est le magot!
– Tu peux me le prouver? Enfin je veux dire que si je te montre les manuscrits, tu peux en révéler le secret?
– Je l’affirme, en effet. Donne-les moi, je puis sans peine te le prouver.

Ninon se leva de son siège et alla ouvrir le tiroir d’un petit meuble où elle rangeait sa correspondance.

– Voici les fameux manuscrits, dit-elle. Il y en a trois maintenant. Je tiens dans cette main le dernier de la série. Il était en possession de Veyrand et je ne le connaissais pas. Tiens, lis.

Joins-y les deux premières dissipe le Néant
Creuses des tombes sinistres à répéter Mort de l’Amour.
Ad libitum restent la prime et quarte.

Christine arracha à demi le papier que Norbert venait de lire, dans un petit geste agacé. Elle indiqua à Norbert qu’elle se trompait de manuscrit. Celui qu’il venait de lire était celui qui était en sa possession depuis longtemps et que Veyrand ne connaissait pas. “Je l’ai pris à La Buse. Il s’en fichait. Il détestait Grammont. Il savait que je l’avais pris… Tu sais, je me doute que le trésor n’est pas sans fond. Tous les flibustiers cachent tout ou partie de leurs richesses, comme les écureuils, et pensent qu’on ne pourra jamais les déterrer. Et jamais tout leur magot à un seul endroit: ce serait risqué. Mais ça m’excitait de le trouver. Veyrand, c’était son obsession. Plutôt que de courir sus à l’Espagnol, de vivre de bonnes prises, il a passé son temps à chercher. Il n’a jamais trouvé. Il ne pouvait pas comprendre. Toi tu sais qu’il y a trois manuscrits, car René te l’a dit, mais Veyrand l’ignorait.”

La moitié

Norbert se redressa et vint caler ses coudes sur ses genoux, le buste penché en avant, les yeux plantés dans ceux de sa bien-aimée, il s’octroya un moment de silence avant de parler.

– Je veux la moitié.
– Comment?
– La moitié, je veux la moitié du petit pactole. C’est très simple, il me faut la moitié car je n’ai plus d’argent. Je dois veiller à mes enfants, penser à l’avenir. Si j’ai la moitié, cela me suffit.
– Tu me proposes un marché?
– Non, Christine, ce n’est pas un marché que je propose; c’est un partage.

Il est grand dans tous les sens du terme, le Royaume de France

Norbert regarda fixement Christine dans les yeux et poursuivit:

– Et s’il t’arrivait quelque chose? Tu as vu ce qui m’est arrivé avec Saint-Bernardin. Tous mes biens ont été saisis et j’attends qu’on me pende. J’ai besoin de pouvoir me retourner en cas de problème.
– Mais tu sais où est caché ce trésor?
– Oui, je te le répète.
– Et pourquoi ne l’as-tu pas récupéré, si c’était si simple?
– Ah ça. Eh bien, d’une part je n’en avais pas besoin, d’autre part, c’était une promesse que j’avais faite à René, sur son lit de mort. Or j’essaie toujours de tenir mes promesses. Et puis, comme tu sais, ce n’était pas ma priorité.
– Et si je refusais?
– Je serais libéré de ma promesse et j’irais le chercher seul. Et, revenu, je te proposerai la part qui te revient, soit la moitié.
– Mais tu n’as même pas les manuscrits!
– Je n’en ai pas besoin, te dis-je, je sais exactement où aller. Le tout est de faire vite.

Christine repoussa furtivement l’idée que Norbert lui tendait un piège. Elle ne voulait pas y penser. Depuis qu’il était entré dans sa vie, il y avait quelque chose de nouveau en elle, et cette petite voix qui lui disait toujours de se méfier, de n’avoir confiance en personne, lui intimait maintenant l’ordre doux et vertigineux de se livrer entièrement à cet homme qu’elle ne connaissait que peu, mais qui lui semblait révéler la meilleure part qui était en elle, comme jadis le faisait René de Triviers.

– Je te donne tout, dit-elle, et je ne veux rien en échange, cela te va?
– Non, la moitié me suffit. C’est à prendre ou à laisser, répondit Norbert dans un grand sourire.
– C’est d’accord. Mais tu me révèles le secret des manuscrits! Et nous allons à deux retrouver Tape-à-Gaille. J’ai pensé qu’on pourrait se rendre à Chatou avec Antoine. Nous ferons le voyage pour Étrépigny à deux, une fois qu’il sera installé. Toute cette agitation autour de Saint-Bernardin finirait par m’inquiéter, et mes affaires m’appellent à Paris, je pourrais attendre encore un peu avant de m’y rendre, mais l’occasion fait le larron, comme on dit.
– Impressionnant! Tout est prévu!

Le vrai trésor

Norbert prit Christine par la taille et l’enlaça. Un long baiser unit les deux amants. La jeune femme y mit un terme et glissa quelques mots à mi-voix à son amant.

– Je n’ai pas besoin de ce trésor, tu sais. Je suis riche pour cent vies tant que tu restes à mes côtés. Le reste m’importe peu. Oh, Norbert, je ne sais pas ce qui m’arrive, je me sens portée par une force irrésistible, qui m’enlève du sol et me rend meilleure, comme si j’étais touchée par la grâce. Ah, Norbert, je te dois cet état, je suis si heureuse! Quand partons-nous?
– Demain, si tu veux. Il ne faut pas traîner. La mauvaise saison arrive…

Christine sortit des bras qui l’enlaçaient. Elle tira sur le cordon qui la reliait à l’office. La Pogne arriva presque aussitôt.

– Ah, dit Ninon à son fidèle serviteur, te voilà, La Pogne. Fais préparer le départ, je te prie. Nous partons pour Chatou, où nous passerons la mauvaise saison. Une petite escorte… pas plus de dix. Mathurine et Justin peuvent rester ici s’ils le souhaitent. Nous nous dirigerons plein nord.
– D’accord, boss.
– Fais savoir à Chatou que je veux qu’on prépare un voyage que nous ferons juste après, mais à trois seulement, Norbert, toi et moi. Nous irons à Étrépigny.

(à suivre)
Mais elle est longue, la route de Montmaur à Étrépigny, encore plus en faisant le détour de Chatou… Et au XVIIIème siècle, tout peut arriver – nos personnages à bon port, certes, mais aussi de nouveaux rebondissements… Qui lira saura!

Les chapitres XVIII seront mis en ligne le vendredi 7 mai 2021
À trois c'est plus bizarre.
À quatre c'est carrément horrible.

Laisser un commentaire