Chapitres XVII

Norbert se glissa sans bruit dans la chambre de son amante. Il fallait n’être vu de personne, pas même d’Antoine. Il passa la porte qui séparait le petit cabinet de la chambre et se retrouva dans le bureau de Christine de Jussieu-Fronsac. Dans la bibliothèque, il actionna le petit mécanisme qui donnait accès au faux-fond du meuble. Mais l’espace était vide. Norbert referma la petite trappe. C’est seulement après tout ce manège qu’il s’aperçut que les deux lettres étaient posées sur la table, avec les trois manuscrits. Norbert les lut rapidement. C’étaient bien les indices du trésor, tels qu’Augustin Cronfestu les lui avaient détaillés.

Prime du Triangle gravir le Grand Morne
Poser deux Pieds crochus sur la Montagne de la Pichelotte.
Féconds sont Tierce et Sixtes, et la Dîme enrichit.

En second vient du Trio qui va à l’essentiel.
Voguer trois mois pluvieux vers Hispaniola fontaine de la Richesse.
Le second et septième séduisent la Fortune.

Joins-y les deux premières dissipe le Néant
Creuses des tombes sinistres à répéter Mort de l’Amour.
Ad libitum restent la prime et quarte.

Norbert ne put s’empêcher de sourire à la lecture. Il savait comment les déchiffrer et reconnut dans l’énigme la malice de son ami disparu. Dans les derniers jours de sa vie, Cronfestu lui avait narré la confection des manuscrits, en compagnie de son père, le chevalier de Grammont, peu de temps avant sa disparition.

– Nous n’allons pas tarder à savoir si la loyauté de Veyrand est telle que nous le croyons, avait-il déclaré d’un ton satisfait. Cette petite chose pourrait bien l’activer dans un sens intéressant. Et je donne tous mes avoirs si je n’ai pas raison…
– C’est impossible, général, Veyrand ne trahirait jamais. Je me porte garant de son honneur.
– De manière générale, je t’invite à ne jamais te porter garant de l’honneur des autres, avait répondu Grammont dans un sourire entendu. C’est le tien que tu joues, sans aucune carte en main.

Il est grand dans tous les sens du terme, le Royaume de France

Il avait fallu des années à Cronfestu pour reconnaître que son père avait raison. Grammont avait disparu trop tôt pour confondre son lieutenant, mais le stratagème était resté en place et avait produit ses effets.

Le double

Cependant, ce n’étaient pas les trois manuscrits qui intéressaient Norbert. Il n’avait rien à y apprendre. La réponse à ses interrogations devait se trouver dans les deux lettres.

La première qu’il lut était un bout de parchemin maladroitement encré, à l’écriture confuse et au français hésitant. La missive ne semblait pas avoir de destinataire. On y apprenait la mort de Veyrand, supplicié à la planche, et les raisons pour lesquels deux des manuscrits étaient joints à l’envoi.

La seconde était la plus importante. Elle était écrite de la main même de Tape-à-Gaille. Tremblant un peu, à l’affût de tous ses sens, Norbert en entreprit la lecture.

Madame,

Je ne sais en quelle disposition d’esprit envers lui cette lettre vous trouvera mais je me dois de vous annoncer – si vous l’ignoriez encore – le décès de René de Triviers.
Monsieur de Triviers m’a chargé de vous transmettre certaines affaires qu’il avait cru bon de vous confier en héritage, affaires qu’il tenait lui-même de son père, le chevalier de Grammont et dont je ne pourrais vous éclairer que de vive voix. Si d’aventure vous avez une idée de ce qu’il est advenu à l’homme qui l’accompagnait, je vous demande de le prier de se joindre à vous.
Je me tiens à votre disposition en mon domaine d’Étrépigny, non loin de Charleville. Je vous prie de garder la plus grande discrétion sur cette affaire.
Faites vite car mes jours sont comptés.

C’était bien cela. Tape-à-Gaille avait respecté scrupuleusement les instructions, et la lettre qu’il avait envoyée à Ninon la Mort était mot pour mot celle qu’il avait rédigée. Ninon était tombée dans son piège. Il avait réussi! Son plan était infaillible, il avait eu tort de douter de son ingéniosité.

Ninon avait reçu les deux lettres et les manuscrits quelques jours auparavant. Norbert était en sa compagnie lorsque le coursier était arrivé. La jeune femme les avait fait disparaître prestement, après l’avoir assuré sans qu’il lui demandât rien qu’il s’agissait de documents relatifs à ses propriétés. Elle avait donc menti.

Le soir, tandis qu’ils dînaient, Norbert avait évoqué le courrier sans succès. La marquise avait éludé. Elle avait parlé de ses projets, de ses rêves d’enfant. Norbert avait acquiescé à tout, promettant monts et merveilles, mettant à profit toutes les ressources de son éloquence et son imagination. Il avait roucoulé comme jamais, sans croire un mot de ce qu’il disait ou entendait. “Patience, se disait-il, je trouverai sans doute un moyen de foutre le camp, avec Antoine. Il y a bien un moment où l’appât du gain fera sortir cette vermine de son repaire. Je sais que je peux compter sur la passivité de La Pogne, il n’osera jamais me toucher. À un contre une, j’ai quand même une chance. Au pire, Tape-à-Gaille m’aidera dans l’entreprise, si elle arrive à Étrépigny.”

Double jeu

Revenue au château, la belle marquise s’engouffra dans le vestibule de l’entrée secondaire. Elle prit le chemin de la grande salle d’apparat et jeta un coup d’œil par la fenêtre. Norbert, La Pogne et Antoine jouaient au ballon dans le jardin: elle avait quelques instants de tranquillité.

Ninon monta dans ses appartements. Elle vit aussitôt que quelqu’un y était entré en son absence, car l’imperceptible couche de cendre qu’elle avait disposée devant la porte avait été piétinée et, dans son bureau, les cheveux qu’elle avait disposés sur les lettres et les manuscrits n’y étaient plus. Ce ne pouvait être que l’œuvre de Norbert. Un sentiment de colère et de pleine maîtrise envahit la jeune femme: celui-là, elle lui ferait la peau à son heure, mais il pouvait et devait encore la servir.

La soirée fut calme. On mangea, on but, on baisa ainsi qu’à l’ordinaire. Comme de coutume, lorsque Ninon sentit les premiers spasmes du plaisir de son amant, elle plaqua les deux mains sur ses fesses et le fit s’enfoncer encore plus profondément en elle. Son affaire faite, Norbert s’écroula à ses côtés, dans un râle de satisfaction. “Imbécile!” avait-elle pensé à ce moment.

Puis il s’était endormi. Pendant qu’elle le regardait ronfler sur l’oreiller, la belle marquise détaillait les opérations à accomplir, élaborer un plan global et tomber enceinte. La belle marquise avait donc laissé quelques heures de répit à son amant, y trouvant l’occasion de réfléchir à la suite des opérations: primo, déchiffrer ces maudits parchemins; secundo, neutraliser et faire parler Tape-à-Gaille; tertio, décider du sort de Norbert dès la grossesse avérée.

Dans cette optique, il lui sembla qu’un départ vers Chatou s’imposait. Elle se rapprocherait de Tape-à-Gaille, pourrait dans l’intervalle sonder les intentions de Norbert – cachait-il quelque chose ou était-il décidément si bête? – et, enfin, être fécondée. Elle appellerait l’enfant Henri.

Vers les cinq heures du matin, Ninon commença à manifester les signes du désir. Elle tournait et se retournait sans cesse. Norbert sentit la caresse de la peau tiède de son amante. Il pensa qu’il y en avait, quoi qu’il sût de sa partenaire, de plus désagréable et répondit favorablement à cette avance, qui finit dans un baiser. S’ensuivit un quart d’heure de folles cavalcades, qu’il conclut dans le râle de la somnolence.

– Ce n’est pas l’heure de te rendormir, mon chéri, dit alors la marquise. Je voudrais t’entretenir d’un projet.
– Ah?
– C’est à propos de mes affaires. Certaines d’entre elles m’appellent à Paris. J’y dispose d’une petite gentilhommière à proximité égale de Versailles et de Paris. Que dirais-tu de m’accompagner? Nous partirions avec Antoine et La Pogne… Il me semble que pour toi, ce serait aussi plus sûr: on parle tout de même assez de cette affaire de Saint-Bernardin. De plus, l’hiver s’annonce et ici, dans cet apparent paradis, ce n’est pas une saison plaisante, nous serions mieux là où le vent du nord ne nous glacera pas, même si celui d’ouest nous amènera de la pluie…
– Pourquoi pas, répondit Norbert, du moment que nous sommes à deux, mon amour, et qu’Antoine nous accompagne. Plus rien ne me retient ici. Et, pour ne rien te cacher, j’ai laissé des affaires en chemin, qui me préoccupent. Ce sont des engagements que j’ai faits à ce bon René, l’honneur m’impose de les assumer.
– Des engagements? Et quels sont donc ces engagements, Monsieur le Chevalier servant?
– Ils concernent un manuscrit que nous avons laissé à Beaune, chez un moutardier qui nous hébergeait et dont le fils était moribond. Je le soignai et de la sorte, gagnai la confiance de l’homme, qui accepta de garder l’ouvrage qui nous encombrait et qui faisait peur à Augustin. Je dois le récupérer. Et puis me rendre chez ce vieil ami, qui demeure en un petit village non loin des Pays-Bas. De là, j’ai promis de me rendre à Bouillon, où la presse est libre, pour en assurer sa publication au-delà des frontières. C’est une affaire de peu d’importance mais elle revêt une signification particulière pour moi. Cela ne devrait pas me prendre plus de deux semaines. Après cela, je serai quitte de tout. Si tu veux, tu peux m’y accompagner. On laisserait Antoine à Chatou et nous irions à deux. Je me suis beaucoup amélioré sur un cheval. Tes leçons et celles de ton palefrenier, le bon Christian, ont fait merveille. J’y ai pris goût et je ne ressens plus la crainte de ne pouvoir maîtriser ma monture.
– Je l’admets volontiers, mais où demeure précisément ton ami?
– Dans un petit village non loin de Charleville, qui porte le joli nom d’Étrépigny.
– Hmm, pourquoi pas? répondit Ninon. C’est d’accord. Nous irons à Étrépigny.

(à suivre)
Mais elle est longue, la route de Montmaur à Étrépigny, encore plus en faisant le détour de Chatou… Et au XVIIIème siècle, tout peut arriver – nos personnages à bon port, certes, mais aussi de nouveaux rebondissements… Qui lira saura!

Les chapitres XVIII seront mis en ligne le vendredi 7 mai 2021.
À quatre c'est carrément horrible.

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