Chapitres XVII

Norbert se réveilla avec un mal de crâne atroce. Il vomit quelques traits d’une bile jaune et verte puis, tremblant, il se recoucha sur sa paillasse. Il faisait froid dans la cellule et l’homme tremblait de tous ses membres. Dans un suprême effort, il se leva, alla jusqu’à la porte et appela son gardien:

– Fonterelle, par pitié, de l’eau, de l’eau, je vous prie…
– Tu boiras quand j’en aurais reçu l’ordre. Ah, tu fais moins le faraud, n’est-ce-pas, monsieur le géniteur! Je me demande bien ce qu’elle te trouve, va, avec ton aiguillette nouée. Maintenant, fous-moi la paix, ou je te mets une raclée dont tu te souviendras!

Brisé, les épaules basses, Norbert s’en retourna vers la banquette de bois. La cellule était faiblement éclairée par une petite ouverture doublée par des grilles, mais elle était si profondément engoncée dans le mur qu’il ne pouvait même pas les toucher du bout des doigts. Le mobilier se composait d’un bat-flanc sur lequel était jeté un matelas rempli de paille humide et d’un tabouret qui lui servait également de table, raison pour laquelle s’y trouvait encore le broc d’eau croupie, l’assiette vide et la cuiller de son dernier repas. Norbert tenta d’en boire une gorgée mais le goût infect de l’eau, entre la poussière mouillée et le pain rassis, provoqua un autre haut-le-cœur. L’odeur douceâtre de la bile lui emplit les narines mais il put limiter son hoquet.

Il reposa la tête et, les mains sur le visage, se mit à pleurer doucement, d’un sanglot muet et inattendu. Norbert sentait un liquide ruisseler le long de ses tempes, parcourir les creux de ses mâchoires, chercher le trou des oreilles. Du bout des doigts, il s’essuya les joues. C’est seulement lorsqu’il eut porté le bout des doigts à la bouche qu’il perçut le caractère salé du liquide qui lui inondait le visage. Il comprit qu’il était en train de pleurer et cette prise de conscience l’emmena vers un plus profond désespoir. Il produisit bientôt une sorte de râle, un bourdonnement de la gorge qui, de mélopée, se transforma en plainte.

Norbert craquait.

Il ressentait à nouveau la brisure intime et incernable qui l’écartelait, à Nieuport, lorsqu’il était en proie à des crises d’angoisse. Malgré tout ce qu’il avait subi depuis la disparition d’Antoine, il avait été épargné par ce mal;, maintenant, il le reconnaissait. Il se mit en boule et, tremblant, se laissa gagner par la crise. Il sentit une sourde douleur lui serrer la poitrine, comme si son cœur était sur le point d’exploser. Il en conçut une peur panique, qu’il combattait en s’agrippant au bois de la couchette. Il ne parvenait plus à respirer. Bientôt, sa vue se brouilla et les quelques sons qui perçaient les murs de la cellule gagnèrent en force, de sorte qu’il avait l’impression qu’on lui vrillait les tympans et que sa tête allait exploser. Il tomba évanoui.

La coupe

Depuis une semaine, tous les soirs, Norbert était extrait de la cellule, amené dans la chambre de Ninon. Elle l’y attendait, presque toujours nue, mais dans des postures et des états d’esprit différents. Elle lui ordonnait parfois: « Déshabillez-moi, mais pas trop vite ». Mais rien n’y faisait, il n’y arrivait pas. C’est pourquoi Ninon le forçait à boire les mélanges aphrodisiaques qu’elle concoctait à son usage et qui le rendaient malade, en plus du champagne censé lui donner de l’ardeur et qui, en telle quantité, n’arrivaient qu’à le faire roter malgré tous ses efforts de maintenir un semblant de dignité face à tant de malignité. Ces bruits qu’il ne parvenait pas à empêcher accentuaient le côté piteux de sa virilité que rien, décidément, ne semblait pouvoir réveiller. Il craignait par dessus tout l’instant où l’ordre tomberait: « Et maintenant, vous… Déshabillez-vous! »

L’échec quotidien reconnu et moqué, Ninon congédiait son incapable amant. Il était rejeté au cachot, où il grelottait souvent jusqu’au petit matin avant de s’endormir pour quelques courtes heures d’un sommeil tant agité qu’inconfortable.

Il est grand dans tous les sens du terme, le Royaume de France

Ninon la Mort jouissait avec volupté de la puissance qu’elle exerçait sur lui. C’était ce qu’elle préférait dans son pouvoir total. La mort qu’elle dispensait avec largesse la satisfaisait d’une décharge de plaisir qui la parcourait de la tête aux pieds mais elle savait que cette sensation était d’autant plus intense qu’elle arrivait au terme d’un long jeu de tortures et d’épuisement. Norbert était sous son joug; elle disposait de lui. Elle aimait lui faire donner le fouet, avec ce qu’il fallait de retenue pour ne pas le faire saigner. Parfois, quand elle le voyait à bout, elle éprouvait l’étrange désir de le réconforter, de cesser là ce jeu méchant et inutile. Elle éprouvait alors le meilleur des plaisirs de la cruauté, qui est de ne pas y céder. Ninon la Mort voulait voir crever Norbert, mais pas trop vite. Elle avait gagné. Il s’agissait de profiter de sa victoire et de la compléter par ce qu’elle voulait par dessus tout: un fils issu de ses entrailles. Un fils comme Henri, qui s’inquiéterait d’elle, et bien mieux qu’Antoine, lequel ne semblait plus s’inquiéter de son père, il est vrai à cent lieues de s’imaginer ce qui se tramait dans les recoins obscurs du château, qu’on lui avait dit hantés par des fantômes terrifiants. Il n’osait depuis plus s’y aventurer (à quelques reprises, il avait semblé à l’enfant terrorisé que des cris de plainte et des supplications, en effet, montaient des profondeurs de la nuit).

Le soir, Antoine couchait sous la protection de La Pogne. Ils ne se quittaient plus, les deux ayant trouvé en la compagnie de l’autre le meilleur gage de sécurité; le petit garçon profitait de l’ombre familière du géant pour y trouver le sommeil, le géant en disgrâce jouissait de l’immunité que lui donnait son statut de confident du petit. Consciente du danger, Ninon n’avait pas encore réussi à faire cesser cet agaçant manège, bien qu’elle eut multiplié les cajoleries et les propositions à dormir dans la chambre à côté de la sienne.

Ce soir-là, la vénéneuse marquise était dans son bureau. On lui avait apporté une lettre au grand galop. Plus exactement, le coursier lui avait tendu un paquet, qui contenait deux lettres, ainsi que deux manuscrits qu’elle avait immédiatement reconnus. Elle avait tout remballé sur le perron et avait continué son examen dans son bureau, au premier étage du château. Là, le dos à la fenêtre, elle avait pris connaissance de la première missive. C’était une lettre de ce soudard de Tape-à-Gaille qui l’avertissait de la mort de René de Triviers. Rien qu’elle ne sût déjà, sinon que Tape-à-Gaille lui annonçait qu’il avait des affaires à régler avec elle. Il l’enjoignait également, si elle savait où il était, de venir avec Norbert. La marquise réfléchit et en conclut qu’ils se connaissaient. C’était probablement Norbert qui l’avait averti de la mort du vieux. Enfin Tape-à-Gaille concluait d’une phrase qui signifiait que sa vie touchait à son terme. Il faudrait faire vite si elle voulait l’attraper vivant.

La deuxième lettre était un bout de chiffon, signé d’un nom incompréhensible, qu’elle avait supposé être d’origine néerlandaise. Rédigée de la main d’un frère de la flibuste, elle expliquait les circonstances de la mort de Veyrand. Quant aux deux manuscrits, c’étaient les documents qui étaient aux mains de Veyrand, dont on lui transmettait la copie. Mafumba les lui avaient extorqués quelques minutes avant son supplice, et les flibustiers se les étaient partagés. Mafumba, persuadé que la clef du secret se trouvait chez Ninon, était à sa recherche… Et Tape-à-Gaille, ingénument, en bon corniaud qu’il était, lui avait envoyé le tout, sans en comprendre l’importance.

La peur

Ayant pris connaissance de son courrier, Ninon se dirigea vers un porte-document, qui occupait un coin du bureau. Elle en sortit un manuscrit et le déposa sur la table. Ensuite elle disposa les deux autres en dessous et les contempla longuement.

Prime du Triangle gravir le Grand Morne
Poser deux Pieds crochus sur la Montagne de la Pichelotte.
Féconds sont Tierce et Sixtes, et la Dîme enrichit.

En second vient du Trio qui va à l’essentiel.
Voguer trois mois pluvieux vers Hispaniola fontaine de la Richesse.
Le second et septième séduisent la Fortune.

Joins-y les deux premières dissipe le Néant
Creuses des tombes sinistres à répéter Mort de l’Amou
r.
Ad libitum restent la prime et quarte.

Ninon s’avoua vaincue après un quart d’heure de cogitations. Elle ne comprenait pas un traître mot de l’énigme et son agacement était au comble. Il fallait trouver! Or sans arrêt, son esprit se fixait sur l’idée que Mafumba pouvait surgir d’un moment à l’autre. Ninon ouvrit la fenêtre de son bureau. Dans le lointain, elle voyait des paysans s’occuper à leurs travaux. Et si Mafumba, sournois et imprévisible, était au milieu d’eux? Ninon l’avait toujours craint comme la peste, éprouvant pour lui un étrange sentiment de méfiance et de dégoût, un sentiment inconnu qu’elle envisageait peut-être être la peur.

Tout à coup, comme elle relisait pour la vingtième fois les trois petits feuillets, Ninon la Mort eut une révélation. Elle descendit dans les souterrains du château, une torche à la main. Une idée plus précise lui vint, d’autant plus tentante qu’il lui fallait sans trop tarder s’en aller à Chatou où des affaires importantes l’attendaient. Arrivée devant la cellule de Norbert, elle intima l’ordre à Fonterelle de lui ouvrir et de l’accompagner. Ils entrèrent à deux dans la cellule.

– Debout, dit Ninon. Ce soir, tu dors dans un lit. On va te donner une chambre, bien close, où tu resteras cloîtré et où je ne te visiterai pas, ceci d’autant que je suis dans mes mauvais jours; je doute que cela te mette en train. Tu as trois jours pour manger ce que tu voudras et recouvrer des forces. Un voyage nous attend. Nous irons à Étrépigny.

(à suivre)
Mais elle est longue, la route de Montmaur à Étrépigny, encore plus en faisant le détour de Chatou… Et au XVIIIème siècle, tout peut arriver – nos personnages à bon port, certes, mais aussi de nouveaux rebondissements… Qui lira saura!

Les chapitres XVIII seront mis en ligne le vendredi 7 mai 2021.

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