Chapitres XVIII

C’est avec une pointe d’appréhension que Norbert, accompagné par la Marquise de Jussieu-Fronsac, passa sous le portail en fer forgé qui permettait de pénétrer dans le domaine. Petit domaine en réalité que celui de la Pichelotte: une gentilhommière en pierre de France, quelques dépendances dépareillées pour flanquer le bâtiment principal, enfin un jardin enclos par un haut mur de briques, traversé par un ruisseau qui avait donné son nom à l’ensemble et assurait l’irrigation du jardin potager.

Tape-à-Gaille s’y était installé à la suite d’un seigneur désargenté qui rêvait des Indes, près de quarante années auparavant. Depuis cette date, il n’avait presque plus jamais quitté son petit royaume, sinon pour de courtes escapades au service des Frères de la Flibuste. Il y avait vécu en la seule compagnie de Coco, son perroquet d’Amazonie, pour lequel on avait fait construire une grande serre. Il y restait durant des heures, abîmé dans une contemplation heureuse, tandis que l’oiseau voletait autour de lui. C’est dans cet état que Christine et Norbert le trouvèrent.

“Ah, fit-il en voyant Norbert, cela me fait quelque chose de vous rencontrer sans notre ami Augustin. Nous voilà à égalité, en somme; j’ai perdu Meslier, vous n’avez plus Cronfestu; il y a des pertes irréparables, n’est-ce-pas?”

La chapelle Notre-Dame de l’Arbrisseau telle que nos lecteurs et lectrices peuvent encore la voir

Norbert opina du chef. Il était étonné de la rapidité avec laquelle le vieux forban l’avait reconnu. Il n’en aurait pas pu dire autant, tant il avait du mal à se souvenir de tous les détails de leur unique rencontre. De plus, Tape-à-Gaille accusait maintenant tous les effets de l’âge, marchant voûté, à petits pas, et parlant avec la retenue désabusée de ceux qui économisent désormais ce qu’il leur reste de souffle.

– Je suis bien aise de vous voir, mes jours sont comptés, mon corps s’en va descendre où tout se désassemble. Connaissez-vous Ronsard? Je n’ai plus que les os, un squelette je semble… Ah, c’est admirable! On dirait que le grand poète l’a écrit pour moi. Enfin, j’ai fait bonne route sous ce vieux soleil: j’ai aimé, j’ai été aimé, et j’ai profité tant que j’ai pu. Cela est bon comme cela. Je suis maintenant seul, mon heure a sonné… Seul le devenir de mon volatile me préoccupe encore…
– Allons, dit Norbert, je vous trouve en bonne forme…
– Bast, point de flatteries ou de mensonge médical: nous ne nous ferions pas honneur. Je sais ce que je dis et je n’ai pas peur, même si je crois, à l’instar de mon ami Meslier, que l’état qui m’attend ce tantôt n’est pas celui que les religieux décrivent. Du néant suis sorti, au néant je retourne: c’est bon comme cela. Et donc…

Tape-à-Gaille fit une volte-face vers Christine.

– Et vous, Madame, qui ne dites rien, quelle beauté! Vous souvenez-vous? Nous nous vîmes pourtant à quelques occasions, mais vous étiez encore une enfant.
– Je me souviens, dit Christine, avec timidité.
– Ce cher Triviers, comme il vous aimait! Mais – vous excuserez ma franchise – l’avez-vous revu avant sa mort? En êtes-vous maintenant quitte de vos démons ou la colère vous habite-t-elle encore? Oh, notez, je la comprends, vous avez connu bien des vicissitudes…
– Cela est passé, répondit Christine, en prenant la main de Norbert. J’ai maintenant de bonnes raisons de vivre.
– Oui, fit le vieux. Enfin, l’amour est toujours une chance autant qu’un fardeau. Prenez-en soin: il vous comble, vous emporte et vous grandit; oubliez sa valeur: c’est un chien enragé qui vous mordra la main. Il faut persévérer, encore et encore. Persévérer dans la persévérance. Ah, vous n’en voudrez point à l’agonisant de faire des phrases. Mais suivez-moi, rentrons je vous prie, nous avons à causer.

L’énigme

“C’est bien cela: c’est bien le texte des trois manuscrits. Il n’y a rien de difficile à l’entendement, tout est écrit. Voyez: chaque tercet comprend trois vers bien distincts. Le premier indique le nombre et l’ordre de chacun des manuscrits: prime, seconde et tierce; le deuxième comprend la résolution de l’énigme à proprement parler – nous y reviendrons – et le troisième les termes qu’il convient de privilégier. C’est ainsi que nous comprenons, pour le premier manuscrit, qu’il faut extraire le troisième, le sixième et le dixième terme du vers. Cela nous donne donc tierce pieds, sixte la et dixième Pichelotte… Pichelotte, qui est comme vous le savez le nom du ruisseau qui traverse ma propriété… Ce seul point suffisait à la résolution de l’énigme.”

Norbert glissa une œillade convenue à Christine, qui lui répondit d’un sourire. Tape-à-Gaille décryptait les manuscrits exactement comme il le lui avait montré.

– Donc, en procédant de la sorte, nous obtenons… Prime creuses; second trois; tierce pieds, quarte sinistres – qui signifie également à gauche, comme vous le savez sans doute, qui parlez l’occitan…
– Si je vous suis, il y a cependant un problème, dit Christine en souriant, je ne vois ni quinte, ni cinquième, pas plus qu’il n’y a d’octave ou de huitième…
– C’est bien exact. C’était une trouvaille de Triviers pour épaissir le mystère. Il faut bien lire “ad libitum restent la prime et quarte”, en d’autres mots, tant qu’il vous plaît prenez la première et la quatrième, vous comptez donc jusqu’à quatre et vous recommencez, cela vous donne de la sorte: quinte à; sixte la; septième fontaine; huitième de; neuvième l, qui est l’élision de le ou de la, dixième Pichelotte. Cela nous donne “creuses trois pieds sinistres à la fontaine de la Pichelotte”. C’est pourtant simple, non?

Les deux amants n’ayant répondu à cette dernière affirmation que par un sourire, Tape-à-Gaille continua:

“Certes, enfin, nous avions peur que cela soit par trop évident. De toute façon, Grammont, Triviers et moi-même connaissions l’endroit et n’avions pas besoin de cela. C’était un piège, comme vous le savez sans doute… Il s’agissait de confondre les traîtres. Las, Grammont est disparu trop vite. Je suis devenu malgré moi le gardien d’un grand secret inutile. Enfin, cela m’a valu la satisfaction de jouir de cette merveilleuse propriété. Car ne haussez pas les sourcils d’étonnement, ici, je ne suis que le dépositaire, le prête-nom… C’est Grammont qui avait acheté la Pichelotte, qui appartient en réalité à René de Triviers. C’est lui qui a eu l’idée de la serre. Il avait dans l’idée d’y faire pousser des plantes… Sa mort est une perte irréparable pour la science des plantes. (Tape-à-Gaille se tourna vers Norbert.) Nous en sommes convenus à sa dernière visite, le trésor, du moins ce qu’il en reste, va à Christine; quant à vous, Norbert, ce domaine est désormais vôtre. Votre ami y tenait beaucoup. Il se pensait responsable des malheurs qui se sont abattus sur vous. Je suis ravi de constater que les choses se sont un peu arrangées. Enfin, vous trouverez tous les papiers dans mon secrétaire. Quant au trésor, il faut que je vous dise quelque chose, mais allons d’abord exhumer ce que Grammont m’avait laissé… Cela représente tout de même des avoirs intéressants… Je sais que vous n’en avez pas besoin, Madame la Marquise, mais Triviers tenait tant à ce que vous en ayez possession et vous pourriez refaire vos écuries tant à Chatou qu’à Montmaur sans l’épuiser. René m’a également chargé d’un message pour vous. En réalité, ici ne réside qu’un part je dirai presque infime du trésor. Il y a ailleurs une pièce beaucoup plus prestigieuse. Un pectoral de grande valeur. Il s’agit d’une pièce unique, représentant le mariage du soleil et de la lune. C’est une pièce d’une valeur inestimable, ornée d’émeraudes et de rubis, que Grammont a dérobée aux Espagnols.
– Le pectoral de Cortès! dit Ninon d’une voix rêveuse. Triviers m’en avait parlé mais il ne m’avait pas dit qu’elle était en sa possession. Je pensais que c’était une de ses inventions.
– Point du tout, ce bijou existe bel et bien. Mais Triviers n’était pas intéressé par la richesse. Il estimait qu’il avait assez pour vivre avec ce que je détenais. Et puis, il avait une raison particulière de ne pas s’en emparer. Enfin, en plus du fait que lui et moi étions les seuls à connaître l’endroit où Grammont l’avait caché.
– Mais quelle était cette raison? intervint Norbert.
– Le pectoral de Cortès se trouve dans la tombe d’Isabelle de Grammont, la mère de René de Triviers. Elle est enterrée dans la chapelle que le général a fait construire pour elle. C’est moi qui en ai supervisé la construction, quelques années après sa mort. Cette chapelle est appelée Notre-Dame de l’Arbrisseau, en raison du petit tilleul que l’on y a planté. Elle se trouve à Salles, non loin de Chimay. Je pense qu’il est bon que vous le sachiez. Triviers voulait que ce fût le cas, d’ailleurs.
– Bien, fit Christine de Jussieu-Fronsac, je propose que nous nous rendions sur place. Cela fait maintenant trop longtemps que le pectoral de Cortès nous attend.

(à suivre)
Eh oui, allons à Chimay, où le pectoral de Cortès vous attend, avec la fin très proche de cette aventure, si toutefois pectoral il y a. Tous les chemins mènent non pas à Rome, comme l’entend le dicton, mais à Notre-Dame de l’Arbrisseau, petite chapelle qui subsiste encore de nos jours. Et là, soyons d’une clarté sans équivoque, inutile d’y creuser car en tout état de cause, vous n’y trouverez pas le pectoral.

Les chapitres XIX seront mis en ligne le vendredi 14 mai 2021, au beau milieu du pont de l’Ascension.
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