Chapitres XVIII

Norbert ne sut jamais à quel point le voyage entrepris par la marquise de Jussieu-Fronsac lui fut pénible. Elle fut en tout point exquise tout au long du parcours, malgré les incessantes nausées qui l’assaillaient, et la difficulté qu’elle avait à supporter le corset, tant ses seins étaient douloureux. Enfin, elle était enceinte! Il ne restait plus qu’à attendre un peu, le temps de s’assurer que le bébé était bien accroché… dans l’intervalle, il fallait aller à Étrépigny, faire parler Tape-à-Gaille et mettre la main sur le trésor. Le plus difficile semblait être fait, puisque c’était Norbert lui-même qui lui avait proposé de se rendre chez Tape-à-Gaille. L’imbécile ne se doutait de rien, comme d’habitude. Pour un peu d’ailleurs, la crédulité du benêt l’eût presque rendu touchant.

C’est donc avec beaucoup d’enthousiasme que la Marquise de Jussieu-Fronsac accepta une halte à Beaune, chez le moutardier Tistet Giboulot, où nos deux héros récupérèrent l’encombrant manuscrit du curé Meslier. Ils y furent accueillis comme des rois, et l’on fit un grand festin. Les mets furent si riches et raffinés que la marquise en fut légèrement malade, mais Norbert constata avec un peu de dépit que cette indigestion n’était que passagère.

De là, la petite troupe fila sur Chatou, où ils laissèrent Antoine à la bonne garde de Mathurine, qui n’en demandait pas tant. Cependant, au grand dam de Norbert, son amante refusa de se défausser de La Pogne. “Il est mon garde du corps depuis toujours. Lui vivant, c’est la garantie que j’arriverai saine et sauve dans ton fameux village.”

C’était précisément cette certitude qui contrariait Norbert. Mais il eut beau présenter à sa maîtresse à quel point il était sans doute plus commode et opportun de voyager en couple, elle ne voulut rien entendre et le géant fut de la partie. Durant les dix jours qui séparèrent Chatou d’Étrépigny, Norbert tenta de se rapprocher de La Pogne. Ce fut en vain: le monstre ne desserra pas ses mâchoires difformes, pas plus qu’il ne lâcha la bride du cheval de sa maîtresse. Il se tenait à deux pas d’elle, et passait d’un cheval de trait à l’autre toutes les demi-heures car il était si imposant qu’il épuisait les bêtes prévues pour le transporter. Norbert abandonna l’idée de se débarrasser de la marquise durant le voyage.

Le piège

Arrivés à Étrépigny, Christine, Norbert et La Pogne furent reçus avec les honneurs par Tape-à-Gaille.

Vieilli, celui-ci semblait absent. “C’est un piège” lui avait glissé Norbert à l’oreille, mais le vieux monsieur n’avait répondu que d’un haussement d’épaules et avait redoublé d’égards à l’encontre de la belle Christine. Il l’emmenait partout, lui faisait visiter tous les recoins de la demeure, sans négliger le jardin ou l’admirable serre qui faisait le bonheur de son vieux perroquet, et l’intérêt de La Pogne, jamais aussi à l’aise qu’au milieu des légumes et des fleurs.

La chapelle Notre-Dame de l’Arbrisseau telle que nos lecteurs et lectrices peuvent encore la voir

La serre était un curieux bâtiment fait de cadres de bois brûlés, assemblés et sertis de grandes feuilles de verre transparent, qui déformaient à peine les rais de lumière qui venaient les frapper. Bien que l’automne était déjà avancé, il y faisait encore très chaud et l’air était rafraîchi par une petite fontaine, sorte de vasque dans laquelle s’élevait un jet qui cascadait dans une succession de coupelles de marbre verdi. “C’est l’eau de la Pichelotte, avait expliqué Tape-à-Gaille, nous en forçons une partie du cours, qui nous parvient par un petit tuyau, grâce à la différence de hauteur entre le point d’entrée et cette fontaine que vous voyez ici. De la sorte, du printemps à l’automne, la serre bénéficie de l’eau courante. Nous débranchons le système uniquement en hiver, afin d’éviter que les canalisations gèlent. Et regardez céans: l’eau que nous récoltons s’en retourne à son cours naturel après avoir alimenté le vivier. C’est véritablement très ingénieux. ”

Norbert était au comble de l’agacement: que signifiait cette avalanche de détails, que signifiait la distance que Tape-à-Gaille semblait mettre entre eux? Il regardait le vieillard voûté, penché sur une canne, s’esquinter à dévoiler tous les secrets de son domaine. Sans un mot bien sûr sur le trésor, que Norbert savait se trouver précisément dans les alentours immédiats de la fontaine, comme le lui avait expliqué Cronfestu en son temps. À quel jeu jouait-il?

Norbert ne tarda pas à se figurer que Tape-à-Gaille avait parfaitement conçu le danger et qu’il jouait la comédie. Il répondait à côté de toutes les questions, passait du coq à l’âne, semblait oublier ce qu’il avait dit quelques instants auparavant, alors qu’il était capable d’évoquer dans le détail des épisodes qui s’étaient déroulés des années auparavant. À deux reprises dans l’après-midi, il se retira pour faire une rapide sieste, laissant seuls ses trois invités.

Le soir, il fit donner un grand repas – seul La Pogne s’abstint de toucher aux viandes – et l’on servit des vins fins – mais ni Norbert ni la Marquise ne parurent pressés d’y goûter. Après des discussions décousues, Tape-à-Gaille évoqua encore les charmes de sa propriété, et la peine qu’il avait à devoir bientôt s’en séparer.

“Je suis à la fin de mon chemin. Tout ceci vous appartiendra bientôt, comme le voulait mon ami Triviers. Ah, Madame la Marquise, c’est un grand contentement pour le vieillard que je suis de suivre les dernières volontés de mon grand ami et de veiller à ce que ses biens vous reviennent. Il y tenait tant. Et je me réjouis de vous trouver en si aimable compagnie, car il avait une très haute estime de votre compagnon, Monsieur Norbert… Norbert…
– Rébuffat, dit Norbert, Norbert Rébuffat.
– Un nom qui fleure bon sa Provence et le soleil, enfin! Mais trêve de bavardages, je suis bien aise de vous voir, Madame la Marquise, car nous avons des affaires à régler. Mais peut-être préférez-vous que votre escorte s’éloigne quelque peu? nous pourrions nous isoler.
– Cela ne sera pas nécessaire. Je ne me sépare jamais de La Pogne. Quant à Monsieur Rébuffat, je nourris pour lui une confiance absolue. J’en réponds sur ma vie. Vous pouvez donc y aller.
– Bien, donc je voulais vous voir – euh, comment dire? – oh, et puis fi, allons droit au but. Je sens le froid du soir qui me gagne: il est temps de dire adieu à ce ciel, à ces vieux arbres qui ne me reverront plus, à ces petits oiseaux qui chantent. Je ne veux pas être enterré dans le cimetière de la paroisse; il est dans un fond, il est froid et humide, et l’ombre de l’église s’étend sur toute sa surface comme un crêpe. Je désire être enseveli dans ma serre, au bord de ce ruisseau dont j’aime l’harmonieuse chanson. Le trou est y déjà à moitié, car c’est là que j’y avais dissimulé le trésor que Monsieur de Triviers m’avait laissé à la garde.
– Il n’y est plus? demanda Ninon, d’une voix qui ne laissait paraître aucune émotion.
– Ah pour cela, non. Je l’ai mis en sécurité. C’est que, voyez-vous, je n’étais pas sûr de vous revoir de mon vivant. J’avais fait préparer un courrier pour vous, lequel vous informait de l’endroit où je l’avais remisé…
– Mais vous savez que je suis en possession des trois manuscrits! Pourquoi ce bouleversement?
– Oh, les trois manuscrits… C’était une face montée par Grammont et Triviers pour confondre l’un ou l’autre. Il ne faut pas être grand clerc pour comprendre que le trésor se trouvait à la fontaine de la Pichelotte. J’ai donc cru bon de le mettre en sécurité.
– À n’en pas douter, vous avez bien fait. Et donc?
– Ce n’est pas tout, Madame la Marquise, ce n’est pas tout. Le trésor n’est pas celui qu’on croit. En effet, Madame, je puis maintenant vous le révéler, le véritable trésor consiste en un bijou légendaire, qu’on connaît sous le nom de pectoral de Cortès.
– C’était donc vrai! Moi qui croyais que c’était une invention de mon cher Triviers…
– Point du tout. Grammont a arraché ce bijou à une armada espagnole qui s’en retournait à Cadix. Personne n’en a jamais rien su, en premier le Roi, qui eût certainement réclamé sa juste part dans la prise… C’était une prise trop importante, pensez: des livres d’or et d’argent, des pierres précieuses serties sur tout le pourtour… de quoi s’offrir deux armées! C’est pourquoi, lorsqu’il est revenu en Europe, Grammont a dissimulé le bijou dans le tombeau de la seule femme qu’il eût jamais vraiment aimée. Cette dame s’appelait Isabelle de Croÿ-Chimay d’Arenberg. Son corps repose dans la chapelle qui a été construite pour accueillir sa dépouille. Il s’agit d’un petit édifice religieux, à une ou deux lieues de la cité, que l’on appelle la Chapelle Notre-Dame de l’Arbrisseau, car un inconnu y avait planté un tilleul…
– Grammont?
– Bien sûr. C’est l’arbre qui symbolise l’amour conjugal, avec ses feuilles en forme de cœur.
– Et donc, le trésor…
– C’est là qu’il se trouve. Courez vite le chercher, et revenez-moi avant que j’en aie fini de ce monde!
– Qu’en penses-tu, mon aimé?
– Ma foi… Si c’était le souhait d’Augustin… Il nous faut aller à Chimay. Le pectoral de Cortès nous attend.

(à suivre)
Eh oui, allons à Chimay, où le pectoral de Cortès vous attend, avec la fin très proche de cette aventure, si toutefois pectoral il y a. Tous les chemins mènent non pas à Rome, comme l’entend le dicton, mais à Notre-Dame de l’Arbrisseau, petite chapelle qui subsiste encore de nos jours. Et là, soyons d’une clarté sans équivoque, inutile d’y creuser car en tout état de cause, vous n’y trouverez pas le pectoral.

Les chapitres XIX seront mis en ligne le vendredi 14 mai 2021, au beau milieu du pont de l’Ascension.

Ne suivez pas le guide cliquable en 4 (conseil aux âmes sensibles)

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