Chapitres XVIII

L’horrible séance durait déjà depuis plus d’une demi-heure. On avait ligoté le vieil homme sur sa chaise, assis sur un cilice, de sorte que son propre poids lui était insupportable. Puis, avec délectation, Ninon la Mort avait ordonné à La Pogne de lui arracher les ongles de la main gauche. Le séide avait attaché le poignet du vieux à l’accoudoir et avait glissé les deux mâchoires de la pince en dessous de l’ongle. Un hurlement terrifiant s’était ensuivi. La Pogne avait alors exhibé son trophée, petite corne jaune translucide, qui dégouttait de sang. Ensuite, il avait arraché l’ongle de l’annulaire, puis du majeur. Norbert avait eu envie de vomir à chaque opération. Il n’osait pas regarder. La pensée qu’il pouvait croiser le regard de Tape-à-Gaille le terrifiait.

Norbert était anéanti.Il sentait la rage monter en lui, associée à un profond sentiment d’impuissance. À deux reprises durant le voyage, il avait tenté de s’enfuir. En vain. Finalement, Ninon lui avait mis le marché en main: s’il tentait encore quoi que ce soit, ce serait Antoine qui en ferait les frais. “Rien ne m’arrête, avait-elle dit, je te le prouverai à l’étape”.

Le soir même, Fonterelle était revenu chargé d’une bien curieuse prise, un enfant qui devait avoisiner les dix ans. “Regarde, lui avait-elle dit, ce petit paysan pourrait être ton fils”. Et elle l’avait étranglé sous ses yeux, avec un garrot qu’elle avait confectionné avec son foulard. Toute la nuit, Norbert avait pleuré tout ce qui lui restait de larmes; au matin, il avait creusé la tombe de l’enfant. Dorénavant il suivrait, la tête basse, définitivement brisé.

Arrivés à Étrépigny, Ninon, La Pogne et Fonterelle s’étaient dissimulés derrière un gros tilleul, non loin de l’entrée du domaine. Lorsque Tape-à-Gaille, méfiant, avait ouvert à Norbert, ils avaient déboulé comme des furies. Bousculé, le vieux monsieur avait été emporté dans la demeure par La Pogne, qui l’avait littéralement jeté sous son bras.

Le supplice

– Vas-tu enfin parler, vieux sapajou? Ou faut-il que nous te travaillions plus encore?

D’un signe du chef, Tape-à-Gaille signifia qu’il abdiquait. Il releva péniblement la tête, puis, comme si chaque mot lui coûtait un effort surhumain et que raccourcir le temps du discours était s’assurer de le terminer, il dit d’une traite: “Si c’est le trésor que vous cherchez, vous trouverez ce qu’il en reste dans la cache qui se trouve à trois pas de la fontaine, sous la dalle de pierre bleue, dans la serre. Allez-y voir, vous verrez bien que je ne vous mens pas…”

D’un geste, Ninon indiqua à Norbert d’aller vérifier. Fonterelle lui emboîta le pas. Les deux hommes entrèrent dans la serre, adossée à l’ancienne façade. Malgré la saison déjà avancée, il régnait dans l’immense bâtisse une ambiance tropicale. Un éclair bleu et jaune passa au-dessus de leur tête, produisant un bruit qui ressemblait à un grincement. Les deux hommes sursautèrent et virent un magnifique perroquet se poser sur une des poutres de l’édifice.

– Dieu est amourrr, Dieu est patience, Dieu est justice!
– Qu’est-ce donc que cela? dit Fonterelle.
– C’est Coco, le perroquet de Tape-à-Gaille, répondit Norbert en se soulevant la lourde dalle. Il vit ici, il est parfaitement inoffensif. Venez m’aider, je vous prie, cette dalle est affreusement lourde. Fonterelle se rapprocha de Norbert mais il ne l’aida point. La tête relevée vers le perroquet, il paraissait inquiet. L’oiseau, une patte en l’air, semblait se gratter une oreille imaginaire, à la manière des chats. Lorsqu’il reposa sa patte, il fit redresser les plumes de son cou et entonna à nouveau sa sempiternelle mélopée:

– Dieu est amourr, Dieu est patience, Dieu est justice!
– Ah, sacré volatile, s’il pouvait se taire! Il veut sans doute nous attaquer!
– Dieu est amourrr, Dieu est patience, Dieu est justice!
– Et cette voix, peste! On dirait que cet animal me fiche une sacrée trouille!Il va nous attaquer, pour sûr.

Pendant ce temps, Norbert était enfin parvenu à déplacer la dalle. En dessous se trouvait bien une cache, soit un trou comme une entrée de puits, tapissé de briques rouges, qui recelait un petit sac de jute. Norbert l’exhuma et dit à son acolyte d’en vérifier lui-même le contenu.

Hésitant, semblant toujours craindre une attaque de l’oiseau, Fonterelle jeta un regard furtif.

– C’est bien cela. Eh bien, c’est bon, ne traînons pas. Cet oiseau de malheur ne me dit rien qui vaille.
– Dieu est amourrr, Dieu est patience, Dieu est justice!
– Vas-tu te taire, satanée bestiole!

À ces mots, Fonterelle fit feu en direction du perroquet. Le mousquet cracha son plomb dans un nuage de fumée bleutée et l’oiseau s’abattit au sol, raide mort. “Je l’ai eu, dit-il, cette sale bête ne pourra plus nous attaquer”. Il se dirigea vers la dépouille et y jeta un coup de pied. Puis, il se pencha sur sa victime et déplia une aile. “Tout de même, dit-il, une sacrée bestiole…”

Fonterelle n’eut pas le temps d’en dire plus ou de se retourner car il sentit un courant assourdissant lui parcourir l’échine. Surpris par cette soudaine sensation, il aperçut une pointe d’épée qui lui sortait du thorax, à la hauteur du sternum. Ébahi, Fonterelle voulut crier, mais aucun son ne sortit de sa gorge, ce qui l’étonna plus encore. Il eut l’impression fugace d’être devenu parfaitement sourd. Mais cette pensée l’effleura à peine: un poids énorme s’abattit soudain sur ses épaules, sa tête bascula vers l’avant, entraînant tout son corps dans la chute. Le temps d’ouvrir les yeux, il reprit connaissance au contact du carreau de terre cuite. Il ne pouvait plus bouger. Une bave sanguinolente lui emplit la gorge, envahit sa bouche, bientôt suivie d’un filet de sang. Que lui arrivait-il? C’était étrange. Il n’éprouvait aucune douleur. Il vit très distinctement Norbert passer à côté de lui, une épée à la main, après avoir enjambé son corps. Fonterelle comprit que Norbert avait dû trouver l’arme dans la cache, tandis qu’il était lui à se préoccuper de l’oiseau. Il voulut crier pour prévenir, mais aucun son ne sortit de sa gorge. Alors, comme un écho qui s’amplifiait, il entendit la voix de Ninon qui criait à La Pogne de l’attraper. Attraper qui encore? “Ne le laisse pas s’échapper!”. Fonterelle sentait le froid du carreau qui lui engourdissait la joue, ce qui n’était pas désagréable. Il y eut un bruit de course. Puis quelqu’un dit:

– La Pogne, pour l’amour de Dieu, je t’offre le salut. Ce n’est pas trahir que de choisir la vertu. Souviens-toi, La Pogne, et pose cette arme.
– Ne l’écoute pas. Empare-toi de lui, je le veux vivant!
– Nous allons nous battre, La Pogne! Je ne le veux point, et toi non plus.

Fonterelle fit un effort désespéré pour comprendre ce qui se passait. Oui, c’était cela, Ninon et le saisonnier se disputaient les faveurs de La Pogne. Mais pourquoi? Tout s’estompait. Il ressentit un profond engourdissement, une sorte d’ivresse qui le faisait tournoyer, monter son corps jusqu’au faîte de la charpente. Il y voyait mieux. Oui, il voyait presque, oui, c’est comme s’il voyait les deux hommes face à face. Le saisonnier, le géniteur, le type qui couchait avec la marquise était en face de La Pogne. Il lui disait quelque chose mais il n’entendait pas. Un bruit d’oiseau, le tournoiement, un moment dans la mêlée, les épées qui s’entrechoquent. Garder les yeux ouverts, ne plus bouger, rester immobile, cesser de tournoyer. Il y a quelque chose qui l’a saisi par les pieds et qui le fait tournoyer. Il sent que les doigts de ses mains s’accrochent au pavé lisse. Il ne bouge pas: il tournoie. C’est un triste jeu de lumière et d’ombre, de bruit et de silence, de peine et d’apaisement. Quelqu’un le saisit par les cheveux. “Cet imbécile est mort”, dit la voix à l’instant précis où Fonterelle cesse d’entendre.

La chapelle Notre-Dame de l’Arbrisseau telle que nos lecteurs et lectrices peuvent encore la voir

Au regard que lui adressa Tape-à-Gaille, Norbert comprit qu’il serait absous de son crime par le vieillard. Lorsqu’il était revenu, empoigné par La Pogne, le vieux lui avait souri. “Tu as fait ce que tu as pu, mais je le devine, le courage est encore à venir”. Puis, bravache, il avait toisé Ninon.

– Tu es une misérable, et ce géant ne vaut pas mieux. Vous êtes indigne de la Flibuste, soyez maudits! Pourquoi? Je t’ai écrit, Ninon, pour t’en avertir. Je t’ai écrit que Triviers était mort, et tu connaissais son héritage. Tu sais tout, Ninon, et tu ne comprends rien. La colère t’aveugle, tu es sans pitié, tu ne te laisses aucune chance. Tout était pour toi. Cela n’était pas nécessaire…
– Pas nécessaire, reprit narquoisement la marquise, et si tout cela était de mon goût? Si j’y prenais plaisir… y as-tu pensé? Maintenant, vieux cochon merdeux, je veux te voir crever, mais avant, il me faut un autre renseignement. Car tu ne m’endors pas avec tes imprécations. Ce n’est pas le trésor de Grammont que je recherche, du moins pas celui-là, non, ce que je veux, c’est savoir où Grammont a caché le pectoral de Cortès. Le bijou qu’il a pris à l’empereur et dont plus personne n’a entendu parler, deux une demi-livre d’or pur, autant d’argent, garni d’émeraudes et de rubis. Il est caché ici quelque part, j’en suis sûre.
– Plutôt mourir que de révéler quoi que ce soit.
– Ah, dit la Marquise, cette exclamation vaut un aveu. Le vieux sagouin sait donc quelque chose! Eh bien c’est accordé, tu vas mourir, mais auparavant, tu vas parler. Oh, il n’est même plus nécessaire de te travailler. Voici le pacte: tu parles et je te promets une mort rapide; tu ne parles pas et je te promets la mort la plus atroce que tu puisses imaginer – et je te promets autre chose… je te promets que ce cher Norbert, le protégé de ton ami Triviers, mourra devant toi, dans les souffrances que tu endureras juste après lui. Alors?
– La chapelle Notre-Dame de l’Arbrisseau.
– Comment dis-tu?
– C’est une chapelle non loin de Chimay, à Salles. C’est là qu’est enterrée Isabelle, que Grammont avait tant aimé. Grammont l’a fait enterrer avec le bijou. Notre-Dame de l’Arbrisseau.
– C’est bien, dit la Marquise en se retournant vers Norbert, je tiens parole. Eh bien, monsieur le chevalier, je vous laisse faire. De votre habileté dépendra sa souffrance. Abrégez, je vous prie, conclut-elle en lui tendant le couteau.
Les yeux brouillés de larmes, Norbert enfonça l’arme entre deux côtes, sur le flanc gauche du vieillard.
– Bien, bien, c’est un joli coup. Le médecin connaît son affaire. Deux morts dans le quart d’heure, c’est un beau tableau de chasse. Te voilà désormais des nôtres, tu en es digne, tu as attrapé le goût du sang, je n’ai même pas dû t’obliger à trucider cet abruti de Fonterelle, comme j’allais te l’ordonner, tu t’en es chargé tout seul. Tant que tu m’obéiras et me serviras, et tu sais de quelle façon je l’entends, tout ira bien pour toi… C’est trahir que choisir la vertu. Mais assez parlé, je me laisse attendrir, ma parole! nous partons aussitôt. Le pectoral de Cortès nous attend.

(à suivre)
Eh oui, allons à Chimay, où le pectoral de Cortès vous attend, avec la fin très proche de cette aventure, si toutefois pectoral il y a. Tous les chemins mènent non pas à Rome, comme l’entend le dicton, mais à Notre-Dame de l’Arbrisseau, petite chapelle qui subsiste encore de nos jours. Et là, soyons d’une clarté sans équivoque, inutile d’y creuser car en tout état de cause, vous n’y trouverez pas le pectoral.

Les chapitres XIX seront mis en ligne le vendredi 14 mai 2021, au beau milieu du pont de l’Ascension.

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