Chapitres XIX

“À la vérité, je me demande si toute cette histoire a encore un sens. Enfin, mon chéri, tu comprends, je veux dire que nous ne serons pas plus riches en mettant la main sur ce fameux bijou.”

Norbert, couché nu sur le lit, s’étira. Il commença par poser un baiser dans le creux du dos de son amante puis, délicatement, il lui mordilla la peau tandis qu’elle insistait: “Tu entends ce que je te dis? Je me demande si c’est une bonne idée d’aller quérir ce bijou.” Norbert cessa sa tendre morsure et vint se replacer à côté de sa partenaire.

– Tu ne m’en voudras pas de penser que c’est là une réflexion de nanti. Mais c’est opportun de considérer que cela ne nous rendra peut-être pas plus heureux. Dans le fond, nous avons ce qu’il nous faut. Moi, je m’en fous en tout cas. Quant à déterrer un cadavre… les enterrer n’est déjà pas ce que je préfère dans l’existence, à dire vrai.
– Je ne sais pas ce qu’il m’a pris. J’aurais dû le dire à Tape-à-Gaille.
– Il n’est pas trop tard: sa chambre est à côté. Peu lui chaut, je pense. Sa mission est achevée, s’il en avait une. René lui a demandé de faire certaines choses, il les a faites, cela lui suffit pour partir serein.
– Tu crois que…
– Oui. Mais la réponse est toujours oui. Ce que je ne sais pas toujours, c’est quand. Mais il me semble assuré que le vieillard est au bout de son chemin. Il n’y a qu’à l’écouter. Je ne discerne aucune coquetterie dans l’annonce de sa disparition proche. C’est une affaire de jours, sinon d’heures.
– C’est étrange, on dirait qu’il n’a pas peur…
– Ce n’est pas une âme tourmentée. C’est un homme qui a accompagné tant de frères au tombeau, qui n’espère plus rien de la vie; je crois qu’il est paisible. Il sait que son mal va s’arrêter. Sa mort est la fin de sa souffrance.
– Il va peut-être retrouver ceux qu’il a aimé…
– Ce n’est pas ce qu’il opine. Il partage les idées de son ami le feu curé, qui professait que Dieu était une invention humaine, au bénéfice des puissants et à l’arrangement des lâches. Voilà le paradoxe: c’est sans doute maintenant, dans les heures qui précèdent son passage, qu’il peut à loisir convoquer son passé, c’est maintenant qu’il retrouve ceux qu’il a aimés, maintenant qu’ils sont auprès de lui. Voilà pourquoi il est serein: il est dégagé de tout; il profite d’eux, en quelque sorte.
– Mais il va mourir, c’est tellement triste…
– Crois-tu? La mort est souvent injuste, quand elle frappe trop tôt, mais lorsqu’elle couronne une vie bien remplie, elle en est aussi le point d’orgue. J’en ai déjà devisé avec lui, c’est ce qu’il pense. Il l’attend.
– Tu me dis qu’il n’a pas peur et qu’il n’est pas triste?
– C’est du moins ce qu’il affirme. Et je ne vois pas de raison d’en douter.

Christine de Jussieu-Fronsac se leva d’un bond, éblouissante dans sa beauté nue. Norbert ne se lassait pas de la contempler, il aimait tout en elle.

– Tu t’en vas, dit-il, tu ne restes pas?
– Il faut que je lui parle, dit-elle. Je m’habille.
– Dommage, répondit Norbert, mais je t’accompagne.

Les larmes de Christine

La main sur le montant, l’autre sur la poignée, Norbert ferma la fenêtre.

– Ah mes amis, s’il n’y avait cet épuisement, je l’eus fait moi-même. On ne devrait mourir qu’au printemps, les agonies seraient moins froides. Enfin, vous êtes bien aimable, allez, dit Tape-à-Gaille qui fit un petit signe de la main, puis la laissa retomber sur le drap. Norbert vint se replacer auprès du lit, à côté de Christine. Tendrement, il lui prit la main et lui tendit un mouchoir. La marquise ne cessait pas de pleurer. Cela lui avait pris lorsqu’elle était entrée dans la chambre, lorsqu’elle avait aperçu la petite tête bonnetée de Tape-à-Gaille, ratatiné sous ses couvertures.

Dans la tombe d’Isabelle
Pour qui somnole cet or
Pour honorer sa mémoire
Ou alors pour être un soir
Volé par Ninon la Mort
Et qui seconde la belle

– Excusez-moi, bredouillait-elle, excusez-moi, je ne sais pas ce qu’il m’arrive.
– Madame, il n’y a aucune raison de pleurer, je vous assure. Consolez-vous!
– C’est, c’est la première fois…
– Certes, vous n’eussiez pas votre parcours… Cela est peut-être cause de vos larmes, précisément…
– Mais ce n’était pas moi! Ninon n’est plus. Vous le direz à René, n’est-ce pas, vous lui direz?
– Mais comment voudriez-vous? Je suis mourant, Madame, je ne le verrai bientôt plus. Vous, vous avez encore, tant qu’il vous restera un souffle de vie, vous aurez le loisir de le voir et de lui parler. Je ne peux rien emporter là où je vais, pas même la promesse de votre rédemption, puisque je me rends précisément nulle part.
– Et si c’était vrai, si le paradis existait, vous lui diriez?
– Madame, si le paradis existait, je crois que je manifesterai mon dépit par le silence.
– Je m’en veux tellement. Je suis maudite.
– Madame, il n’y a pas plus d’enfer que de paradis, sinon ici; le juge suprême, c’est votre conscience. Vous n’êtes pas maudite, vous êtes malheureuse.
– Ah, je jure que…
– Ne jurez pas, je vous en supplie. Je n’ai pas fait tout ce chemin pour mourir tel qu’auprès d’un curé… Je ne suis pas un mouton et n’ai nul besoin de pasteur… Et vous, Norbert, qu’en pensez-vous? – Oh moi, vous savez, je préfère ne pas penser à tout ça. Mais je crois que Christine a un conseil à requérir.
– Voilà, nous y sommes, dit Tape-à-Gaille. Eh bien demandez, cela ne m’engagera pas beaucoup…
– Je voudrais savoir ce que vous feriez à ma place…
– À votre place ? Mais c’est impossible, je n’ai jamais été à votre place, comment voudriez-vous que je vous donne le moindre avis?…
– C’est un point précis sur lequel je voudrais votre avis. Le pectoral, iriez-vous le chercher?
– Pour rien au monde.
– Assurément?
– Je vous l’affirme. Rentrez chez vous, madame, cultivez des choses simples, ne vous laissez pas envahir par la colère, vivez selon les principes de la philosophie plutôt que selon le dogme. Vous trouverez le chemin, la… Dans un suprême effort, Tape-à-Gaille avait levé un bras décharné, qu’il tendait vers la fenêtre. Sa respiration était de plus en plus faible, il était difficile de l’entendre, il murmurait à peine. Christine de Jussieu-Fronsac lui saisit la main. Elle pleurait de nouveau abondamment. Tape-à-Gaille demanda à boire, Norbert versa une petite tasse de tisane et le fit boire avec d’infinies précautions.
– Merci, dit le mourant. J’en suis au point où tout liquide a le même goût. Il me plaît de penser que je viens de boire un verre de mes chers coteaux de Meuse.
Puis, il tourna difficilement sa tête vers Christine. Il poursuivit.
– Ah Madame, oui, indéniablement, il faut vivre en paix. Au bout de chemin, il y a la lumière! Ah, la lumière! C’est comme l’amour, c’est le principe fondateur, la voie!

Tape-à-gaille ne bougeait presque plus, sa voix était presque inaudible, mais les yeux du vieillard brillaient d’un éclat ravivé. Il reprit, en direction de Christine:

– Il y a encore pire que la colère, il y a la haine. C’est un tourment qui vous ronge, vous corrompt tel un acide. Le courage, c’est d’être résolu à vivre sans haine, celui qui y parvient est un homme libre… Vous m’entendez… Tape-à-Gaille releva la tête, tourna la regard vers Christine, qui lui serrait la main. Il desserra cette étreinte et porta ses deux mains en direction du plafond, les bras tendus, soupira comme s’il criait… “la lumière, la lumière…”. Puis ses deux bras retombèrent, inertes.

Christine s’abîma dans les pleurs, réfugiée dans les bras de Norbert. Celui-ci la consolait autant qu’il le pouvait. Cette lamentation dura deux bonnes minutes. Enfin, lorsque la belle marquise reprit ses esprits, elle entendit une voix lui dire: “C’est fini? Enfin, j’espère que la leçon vous a servi; dans certains cas, il est bon de ménager ses effets. Mais cessez de braire, je ne suis pas encore tout à fait mort.”

Tape-à-Gaille regarda les deux amants interloqués en souriant. “Allez, dit-il, laissez le vieil homme à son destin. J’ai mal, je suis fatigué, je désire être seul. Faites ce que bon vous semble. Demain, vous me trouverez mort, je ne tricherai plus. Vous rirez peut-être de cette dernière farce, qui n’aurait pas déplu à mes amis. Je suis le dernier à partir, vous savez ce que je désire, Norbert. Je veux qu’on ne fasse aucun mal à mon perroquet. Et je veux du vin, de la musique, à manger pour tous, et des enfants qui courent en riant.”

FIN

Non, ce n’est peut-être pas fini. Il y aura un épilogue. Plus tard, bien plus tard… Mais il ne vous faudra que quelques semaines d’attente pour en savoir le fin mot. Promesse de pirate.

L’épilogue sera mis en ligne en juin 2021
Se laisser griser par la 3e nuance
Avoir peur du noir même si l'on se coupe en 4

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