Chapitres XIX

La Marquise de Jussieu-Fronsac avait de plus en plus de mal à cacher son impatience. Trouver le magot de Tape-à-Gaille avait été un jeu d’enfant, puisque Tape-à-Gaille l’avait fait dissimuler sous l’autel de l’ostensoir, mais elle s’était à peine intéressée au contenu du sac qui renfermait le reliquat de Grammont. “De misérables pécunes pour de misérables nécessiteux”, avait-elle dit d’un ton sans appel, comme elle refermait le lacet qui en assurait la fermeture. Dédaigneuse, elle l’avait jeté à côté du pilier qui encadrait la porte d’entrée.

Maintenant, elle trépignait sur le damier noir et blanc qui couvrait le sol de la chapelle de l’Abrisseau. Devant elle, La Pogne et Norbert se relayaient depuis une bonne heure, agenouillés devant leur ouvrage. Ils avaient descellé une grande dalle de pierre bleue, couverte d’une inscription presque effacée par le piétinement des fidèles, et grattaient maintenant la terre battue.

– Eh bien, où en sommes-nous? Il me semble ne pas voir la fin de l’entreprise! Eh quoi, La Pogne, où est donc ta vigueur?
– Je m’efforce, boss, je m’efforce…
– Mais creuse plus vite, morbleu! Nous n’avons pas la nuit. Il fait froid et ça pue ici dedans! À la vérité, je ne me sentirai en sécurité que quittée cette fichue principauté. Le trésor et bast!
– Je crois que je vois quelque chose, dit Norbert, voilà. Nous en sommes à la boîte, il doit s’agir du cercueil.
– Laissez-moi regarder, laissez-moi regarder! Ah, c’est lui, c’est cela, explosa la marquise. Le pectoral! Enfin! Je touche au but. Ouvrez le cercueil, vite!

Les deux hommes se regardèrent. La lumière de la torche jetait une ombre dansante sur les murs de la petite chapelle, qui sentait la pierre froide et humide. L’endroit était inquiétant, mais plus encore la marquise, car l’éclat des flammes luisaient dans ses yeux noirs, y révélant son exaltation farouche, ainsi toujours qu’à l’heure du crime.

Les cris de Ninon la Mort

Avec précaution, Norbert ouvrit la boîte. Un spectacle lugubre s’offrit à lui: une momie aux yeux cavés semblait dormir, avec une grimace de mandibules décharnés. Il ne restait pour ainsi dire rien de ce qu’avait été autrefois le beau visage d’Isabelle de Croÿ. Vêtu d’une longue robe blanche, le cadavre avait les bras croisés sur la poitrine, les mains posées sur ce qui semblait une sorte de pourpoint métallique. Ninon approcha la torche: un éclat jaune illumina la pièce. De l’or, souffla-t-elle, de l’or! Il y en a plus dans cette pièce d’orfèvrerie que tout ce que j’ai vu réuni jusqu’à présent. “C’était donc vrai, un vrai trésor! Poussez-vous, place!”

Dans la tombe d’Isabelle
Pour qui somnole cet or
Pour honorer sa mémoire
Ou alors pour être un soir
Volé par Ninon la Mort
Et qui seconde la belle

Les poussant de la botte et de la torche, la Marquise de Jussieu-Fronsac prit la place occupée par Norbert et La Pogne. Elle fourra la torche dans la main de ce dernier. Le geste sec et précis témoignait de son urgence. Sans la moindre mesure, elle arracha le pectoral des bras de la morte. Sa voix tremblait légèrement: “Ce n’est pas exactement ce à quoi je m’attendais… Il manque de l’argent, il manque les pierres précieuses…” Du doigt, Norbert lui indiqua qu’il y avait un sac, disposé entre le flanc du cadavre et la paroi du cercueil. Elle l’ouvrit: il y avait là autant pour quatre livres de pièces d’argent, noircies par l’attente, plus une vingtaine de grosses pierres précieuses, des émeraudes principalement.

– Hé, hé, hé, ricana-t-elle, hé, hé, hé, hé! Bon, ne traînons pas! On fout le camp!
– Un instant, Christine, dit Norbert. Je veux remettre tout en place. Il s’agit de la mère de notre cher René.

La marquise ne jeta même pas un regard à son interlocuteur. Les bras tendus, elle admirait le bijou:

– Notre cher René! c’est bien le temps de l’évoquer… Cette grelue est passée depuis dix ou quinze lustres, je m’en soucie comme d’une guigne. Elle peut être la mère de n’importe qui, du diable ou du bon dieu, je ne vois qu’un vieil amoncellement d’os. Nous foutons le camp, te dis-je! Tiens, regarde ce que j’en fais.

Sur ces mots, la Marquise de Jussieu-Fronsac envoya un crachat sonore sur le cadavre profané, s’exclama “Et voilà pour la mère Triviers!” et éclata d’un rire inquiétant.

Norbert se rembrunit.

– Christine! Quelle mouche te pique? Tu t’égares! Il ne coûte rien de plus de respecter ce qui a vécu et aimé! Et donné le jour à celui qui fut mon ami!
– Oh oh, une rébellion? Les masques tombent… reprit la marquise sur un ton sarcastique. Eh bien, d’accord, monsieur Rébuffat, vous l’aurez voulu… La Pogne, débarrasse-moi de ce gueux! J’ai trop souffert la présence de cet imbécile. Il a accompli ce que j’attendais de lui, je n’en ai plus le moindre besoin. Tue-le!

La Pogne resta aussi immobile que muet. Christine de Jussieu-Fronsac planta son regard dans le sien. Cependant, là où le géant baissait d’habitude immédiatement les yeux, il osa affronter son regard.

– Cela suffit, émit calmement le géant, plus personne ne me commande.

Et, avant qu’elle eut le temps d’esquisser un geste, La Pogne fit deux pas vers sa maîtresse. Il lui arracha le pectoral et le jeta derrière lui, où se trouvait Norbert médusé.

– Misérable traître! hurla-t-elle, tentant de se saisir de son épée. Comme La Pogne en avait déjà saisi le fourreau, elle n’eut pas le temps de dégainer. D’un coup sec, il arracha l’arme de la ceinture et l’envoya rejoindre le pectoral. La marquise était désarmée.

Comprenant qu’elle ne pouvait rien faire, la jeune femme changea immédiatement de stratégie. D’un geste ample et brutal, elle arracha son pourpoint noir, dénudant sa poitrine comme on offre son cœur à la pointe de l’épée.

– Tue-moi, La Pogne, oui, tue-moi. Ah, tu m’as trahie. Plus rien ne m’importe, tue-moi! Tue-moi, je t’en supplie!…

La Pogne fit un pas en avant. Norbert, qui s’était relevé, lui cria de ne pas le faire. La Pogne s’arrêta un instant devant sa maîtresse et, tandis qu’elle le regardait d’un air mauvais, il lui asséna une gigantesque gifle.

– Je ne tue plus personne, dit-il d’une voix blanche.

Stupéfaite, Christine de Jussieu-Fronsac s’affala sur ses genoux, inondant ses mains de pleurs jaillis de nulle part. Au travers de son regard brouillé, elle crut apercevoir Norbert s’approcher de la Pogne et poser sa main sur son épaule.

– Merci, dit-il, merci. Je n’oublierai pas. Jamais. Merci.

Christine de Jussieu-Fronsac vit le fruste visage de la brute s’illuminer d’un franc sourire. Elle comprit aussitôt que La Pogne avait changé de camp, définitivement, irrémédiablement. Pour donner le change, les mains sur les genoux, elle perçut immédiatement qu’elle devait paraître désemparée, démunie, innocente. Elle s’abîma dans un désespoir de façade, ne lésina ni sur les halètements ni sur les larmes de crocodile. C’est qu’elle avait encore une petite dague cachée dans son pourpoint.

Pendant ce temps, les deux hommes devisaient, comme deux vieux complices qui se retrouvent, des années plus tard, les cheveux blanchis et se jaugent du regard.

– Je me rends compte que je ne connais même pas ton nom. Il me semble que tu vaux mieux que ce sobriquet de La Pogne…
– Louis. Ma mère m’avait prénommé Louis…
– Louis, je crois que ceci est le début d’une merveilleuse amitié.

Mais Norbert avait à peine fini ces mots qu’il vit une ombre se jeter dans le dos de La Pogne, qui hurla de douleur. La jeune femme venait de poignarder son sbire.

Chancelant, La Pogne se retourna. Accrochée à son dos immense, Ninon la Mort tourna avec lui, si bien qu’un instant, elle ne put plus voir Norbert. Celui-ci avait précipitamment ramassé le pectoral de Cortès et, sans hésiter, il en frappa de toutes ses forces la tête de Ninon, qui s’effondra sans une plainte, inanimée.

– Ce n’est pas très grave, la navrure est superficielle, comme en témoigne le peu de sang qui s’écoule de la plaie. Je vais te soigner, dit-il à l’inanimée.
– Il ne faut pas demeurer céans, répondit La Pogne en se relevant. Ces bijoux sont maudits, il ne faut pas les emporter. Il ne faut pas les emporter.
Norbert hésita un instant. Il trouvait quelque chose de raisonnable à l’inquiétude de La Pogne, mais il se demandait si cela n’était pas un reste de superstition. Cependant, à y regarder de plus près, respecter cette demande ne lui coûtait pas grand-chose. Que lui apporterait la possession de ce trésor? Il était déjà hors du besoin.
– Quoi serait-ce qui nous ferait maudits, Louis: posséder ou avoir profané? Si c’est la profanation, il est trop tard pour y revenir, rien ne nous coûte donc plus d’emporter le butin. En revanche, si c’est la possession, il y a sans doute autre chose à envisager… Voici ce que je propose. De toute façon, le premier prêtre qui passera se rendra compte qu’une dalle a été soulevée et le tombeau ouvert, il trouvera le trésor et l’emportera. L’Église a déjà assez de ce qu’on lui donne et n’a pas besoin de notre aide pour se trouver des moyens d’être maudite… Emportons tout. Nous jetterons les bijoux au fond d’une mare, où personne ne les retrouvera jamais. Et puis nous retournerons à Chatou chercher Antoine, nous y verrons bien ce qu’il convient de faire de Christine. Si elle a recouvré la raison dans l’intervalle, nous aviserons.
La Pogne opina du chef. Il tendit sa torche et illumina le beau visage de la Marquise de Jussieu-Fronsac. Les yeux avaient perdu leur indicible éclat, la mâchoire s’affaissait mollement, trahissant la perte de conscience: il n’y avait plus rien dans les traits ou l’expression qui rappelait l’aventurière sans peur et sans pitié qu’elle avait été. Norbert se rapprocha. Avec gentillesse, il tendit la main vers la jeune femme. Il lui caressa la joue. Il avait pitié, malgré tout.

– Tout va bien, Christine? Réponds-moi, tout va bien?
– Mon bébé, mon bébé, je suis en train de perdre mon bébé…, dit-elle, hagarde, les yeux fixés dans le vide.
– C’est à cause d’Henri, dit Norbert à La Pogne. Le coup lui a fait perdre ses esprits. Maintenant, elle revit son cauchemar. J’espère que cet état n’est que passager. Nous nous débarrasserons du trésor en chemin à la première occasion. Ce n’est pas le plus urgent. Il faut y aller, j’ai grande hâte de retrouver mon fils.

FIN

Non, ce n’est peut-être pas fini. Il y aura un épilogue. Plus tard, bien plus tard… Mais il ne vous faudra que quelques semaines d’attente pour en savoir le fin mot. Promesse de pirate.

L’épilogue sera mis en ligne en juin 2021
Avoir peur du noir même si l'on se coupe en 4

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