Chapitres XIX

Eh bien voilà, c’était le prix à payer, se dit Norbert, perdu dans ses pensées, cheminant au pas à quelque distance de Ninon et La Pogne. Je me suis moi-même maudit. J’avais peur. Je me suis accroché à tout ce qui faisait de moi un homme, en vain. J’ai perdu beaucoup de temps. Cela n’a servi à rien… Je voulais être un pirate, j’en suis devenu un… Par conséquent mon état est tant changé que je ne suis plus l’homme qui le souhaitait. Changer d’état ne veut sans doute rien dire. Je voulais être un pirate or j’ai tout fait pour ne pas le devenir. J’ai respecté ma parole et la chose vivante, et me voici un tueur, et me voici parjure. Je suis pirate. Le sort a résolu ma contradiction…

Égaré dans ces pensées confuses, Norbert se redressa sur sa selle, soulageant son dos et son cerveau. Le trio avait prudemment évité de passer par la ville et arrivait en vue de la chapelle par les campagnes et son réseau de haies. C’était une bâtisse grise et austère, isolée, se dressant au regard comme une grange orgueilleuse, pareille de tous côtés; il fallait s’en rapprocher davantage pour dissocier la façade de l’ensemble. Norbert vit que Ninon l’indiquait du doigt à La Pogne. La jeune femme se tourna vers lui. D’un mouvement fluide, son geste passa du rappel du silence à l’invitation à se rapprocher.

Ce fut la fin. Ce geste – cet index tendu sur les lèvres closes, cette main qui descend vers le sein droit, qui passe en dessous et remonte ensuite à la hauteur de l’épaule, ces quatre doigts qui s’infléchissent, montent et descendent au rythme du poignet en une danse captivante – marqua la fin. Ou alors (sans doute Norbert voulait-il encore s’illusionner sur son libre-arbitre) vaut-il mieux parler de début que de fin: le début commença donc tout de suite après cela, lorsqu’il interrompit ses pensées, comme on se réveille en sursaut d’une courte sieste et que, sans plus se poser de questions, il obéit à l’injonction silencieuse.

Norbert ne se poserait plus de question. Tel le cobra face à son charmeur, il vint se placer à un pas de sa belle maîtresse. Ninon était désirable. Il voyait ses larges épaules onduler comme une houle paisible, sa main gantée posée sur le pommeau de la selle, son bras tendu vers l’objectif. Ce n’est pas ce que l’homme regardait, car la posture de la femme, cambrée sur l’animal, suggérait qu’elle pourrait adopter exactement la même position si elle venait se planter sur lui. Oui, c’était plutôt le début, car Norbert sentit tout à coup son désir naître. “Je bande, nom de Dieu, je bande!” se dit-il. Il posa une main déjà satisfaite sur son entrejambe. Il sentit que sa bite était dure comme du bois, vigoureuse, insatiable. Norbert sourit pour ne pas hurler. Il se sentait jeune, conquérant, invincible.

Les diaboliques

Ce fut ensuite aussi simple qu’un jeu d’enfants. La porte de la chapelle s’ouvrit sans bruit. On entra dans l’unique pièce, pavée de blanc et noir. Au mur, des deux côtés, des ex-voto avaient été disposés. C’étaient pour la plupart des remerciements à la Vierge, pour avoir sauvé un être aimé. “Sottises, dit Ninon, aucune valeur.” Aucun de ses deux compagnons ne lui eût donné tort. Ninon marchait comme un chat, ses bottes ne faisait aucun bruit. En deux pas de balourd, Norbert fut à ses côtés. Il lui prit le bras et, sans lui laisser le temps d’esquisser le moindre geste, l’amena à son entrejambe. Norbert sentit la main de son boss se déplier là où il l’avait menée. Ninon tâta fermement la marchandise et sourit. Leurs regards se croisèrent. Ils surent qu’ils étaient amants. Enfin. “Pas tout de suite, ordonna Ninon. Le trésor d’abord.”

Dans la tombe d’Isabelle
Pour qui somnole cet or
Pour honorer sa mémoire
Ou alors pour être un soir
Volé par Ninon la Mort
Et qui seconde la belle

De l’autre côté de la chapelle, La Pogne s’était mis à genoux. Il donnait de vigoureux coups de pic sur une dalle de pierre bleue, gravée d’un cœur. Ce cœur était presque effacé car les implorants avaient l’habitude de le frotter d’un tissu imbibé d’eau bénite; en dessous de la dalle devait être le tombeau d’Isabelle de Croÿ. Norbert et Ninon virent le géant se relever, le pic semblant un fétu dans ses gigantesques mains.

– Je n’y arrive pas de la sorte, dit-il, je n’obtiens que des éclats, la pierre est trop épaisse, elle s’écaille plutôt qu’elle ne se brise… Sur ces mots, il redressa son pic au-dessus de sa tête et dans un geste rageur d’une verticalité radicale, il abattit l’instrument au milieu du cœur. Un claquement sec s’ensuivit, et l’on vit une fissure zébrer la pierre en son travers. Deux coups secs, assénés aux deux extrémités, achevèrent de disloquer l’assemblage, ce qui permit à la Pogne d’y introduire la pointe du pic. Il souleva la demi-pierre comme si cet effort ne lui coûtait rien. Norbert qui l’avait rejoint tenta de l’aider, mais il ne put bouger l’autre morceau, même d’un quart de pouce. La Pogne s’en chargea avec une expiration moqueuse. Les deux hommes étaient maintenant en face d’une surface de terre sablonneuse, parsemée de quelques petits cailloux bleus, damée par le poids de la pierre tombale. “C’est ici, j’en suis certain”, dit La Pogne. Le géant se baissa et gratta la terre. Ses gros doigts révélèrent bientôt la surface brute d’un cercueil fait de planches de chêne. La Pogne dégagea grossièrement la boîte et planta son pic à côté, pour faire levier. En deux ou trois coups, le cercueil fut exhumé, posé sur le carrelage bicolore, fracturé et profané.

– C’est bien cela, souffla Ninon. C’est le pectoral de Cortès. Quelle merveille! Quel poids! Regardez à côté, ce n’est pas complet. On m’avait parlé d’un mélange d’or et d’argent, de pièces précieuses… or je ne vois que de l’or, ce n’est pas normal.

Sans un mot, La Pogne empoigna le cadavre momifié. La morte était vêtue d’une robe blanche – sa robe de mariée, probablement. Elle était coiffée d’une couronne de fleurs grisâtres. La chair avait fondu sur les os, révélant leurs arêtes et saillants sous une peau de parchemin jaunie. Les doigts crispés du cadavre se terminaient par des ongles démesurés, ce qui donnait l’impression qu’ils avaient continué de pousser après la mort. La Pogne souleva le corps et retira un sac qui se trouvait entre celui-ci et la paroi du cercueil. Il l’ouvrit. Puis, le vida sur le sol. Une centaine de pièces grisâtres se répandirent sur le sol, parsemées de pierres précieuses.

– L’argent, les bijoux, les émeraudes… Enfin!

Ninon se tourna vers Norbert et lui commanda, haletante, “maintenant, maintenant!” À pleine bouche, elle l’embrassa, en se collant à lui; Norbert n’eut plus qu’à se laisser aller.

On ne sut jamais ce qu’Isabelle de Croÿ pensa du sort que lui réserva La Pogne (aussi ne peut-on dire quatre) mais ce fut un quart d’heure d’intenses délices pour nos trois protagonistes.

Au dehors, la lune borgne brillait de son œil blafard. Un vent glacial rebondissait sur les parois de la chapelle et faisait trembler les dernières feuilles du tilleul.

– Il ne faut pas que cet arbre voit le prochain printemps, dit Ninon. Coupez-le.

Norbert se dirigea vers son cheval. D’une des fontes, il tira une petite hache, en estima le taillant du pouce et, sans un mot, il attaqua l’écorce. La Pogne vint derrière lui et appuya de tout son poids sur le tronc. Norbert se sentait bien. Il suffisait de se laisser aller pour se sentir vivant. Car c’était lui qui maniait l’outil, lui qui décidait de la vie et de la mort, lui qui avait le pouvoir, en ces quelques minutes, de défaire cinquante années d’efforts continus. Tchoc, tchoc; les copeaux volaient, réguliers, un coup de biais, un coup à l’horizontale; tchoc, tchoc.

– Bon, ça vient?
– Je sens qu’il commence à bouger, dit la Pogne, on dirait qu’il flotte un peu. Encore un effort!

Norbert ne disait rien. Il était concentré sur son ouvrage. Il veillait à la répétition de ses coups, pensant plutôt à celui qui suivrait, variant les angles d’attaque. Tchoc, tchoc.

– Ah, la tête du curé, demain! s’amusa Ninon. Quel dommage de ne pouvoir y assister!…
– C’est bon, tu peux arrêter, dit La Pogne, je vais le faire tomber.

Norbert cessa. Il se releva, passa une main sur le bas du dos, endolori. La Pogne, les bras tendus, poussait de toutes ses forces.

– Mets encore un coup, là, il est en tension, dit La Pogne à Norbert. Tchoc, tchoc. Les fibres de l’arbre cédèrent sous deux coups précis. Le tilleul prit une inclinaison et, pesamment, sous la poussée de La Pogne, commença sa descente.

– Encore! Tchoc, tchoc. Tape à côté, là, comme pour le déhancher. Tchoc, tchoc. C’est bon, je l’ai, il est parti. La Pogne accompagna l’arbre jusqu’au sol. Les branches du houppier, déjà larges, empêchèrent le tronc de s’y poser.
– Une bonne chose de faite, dit Ninon. Du feu, maintenant.

La Pogne sortit un briquet de sa poche. Il enflamma l’amadou. Une mince fumée blanche, tout de suite suivie d’une flamme claire, annonça l’opération suivante. La Pogne fit une sorte de boulette, qu’il disposa juste en dessous de la pointe de flèche, et y mis le feu.

– Allez, allez, ne traînons pas.

La Pogne fit un signe de la tête. Il prit son arc et se dirigea vers la chapelle. Il entra. Sans viser, il tira vers le plafond. Il vit distinctement la flèche enflammée s’y ficher. Puis sortit. Il fit un deuxième signe de la tête à Ninon, qui s’était déjà remise en selle.

– Je crois que nous formons une bonne équipe tous les trois. Filons, les gueux ne vont pas tarder. Il nous faut avoir passé la frontière avant l’aube.

Et, dans la nuit noire et venteuse, tournant le dos à l’enfer brûlant qu’ils laissaient, nos trois compagnons reprirent leur chemin d’errance, de mort et de désolation.

FIN

Non, ce n’est peut-être pas fini. Il y aura un épilogue. Plus tard, bien plus tard… Mais il ne vous faudra que quelques semaines d’attente pour en savoir le fin mot. Promesse de pirate.

L’épilogue sera mis en ligne en juin 2021

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