Épilogue de « Norbert et ses pirates »

“C’est fini…” 

Dehors, l’orage grondait.    
Depuis un an, le temps semblait détraqué. Dans la soirée du 12 juillet 1788, un escadron de nuages noirs s’était rassemblé au-dessus de la Gironde, piaffant sans colère sur l’estuaire boueux. Il faisait chaud depuis trop longtemps déjà, si bien qu’on l’avait souhaitée puissante, cette malédiction en approche. Depuis les quatre coins de l’horizon, on avait pris plaisir à suivre la course indolente des nuages blancs, moutonnant en enclume, s’effilochant à la queue-leu-leu, happés par un œil tourbillonnant, disparus tout à coup dans un agglomérement obscur, dont les ourlets jaunâtres reflétaient les derniers rayons du soleil. Dame, c’est qu’il en faudrait beaucoup pour garantir l’ondée. On en avait contemplé tant, depuis quelques semaines, de ces amoncellements prometteurs, qu’on prévoyait la désillusion. On avait craché par terre, par dépit autant que par superstition: “Ce sera pour Blaye, comme d’habitude, il ne nous restera que la poussière et les départs de feu.” Pour vous dire, le vigneron n’avait pas suspecté la voracité de cette masse indécise, aux pulsations muettes et aux éclairs étouffés. Il était écœuré d’avance; il s’était couché sur une frustration rose, avec un dernier regard sur la mince bande de ciel, coincée entre la ligne des terres et la supercellule; il ne pleuvrait pas et c’était un grand malheur.

Le dernier voyage, celui qui dépasse l’horizon, que l’on soit pirate, homme de bien ou n’importe qui. Tous les hommes naissent libres et égaux en droits. Ensuite, cela peut changer, mais l’égalité nous rattrapera.

Quelques heures plus tard, l’exaspérante attente prendrait fin avec l’apocalypse. Poussés par les bourrasques, les cavaliers fantômes du ciel galoperaient en une course effrénée, suivant une ligne s’étirant de Poitiers à Anvers. Il y aurait le long de cet itinéraire un vent à décorner les bœufs, une pluie diluvienne accompagnée de grêlons, assez de précipitations en somme pour noyer dix récoltes et finir de ruiner le Royaume endetté.

On ne se plaindrait pas: au milieu de cette dévastation, comme les coups de griffe d’une bête furieuse, la tempête avait creusé deux sillons, exactement parallèles, qu’elle avait comblé de glace. Là, monsieur, il ne fallait plus parler de tempête ou d’ouragan, car les mots n’étaient plus suffisants pour décrire l’indicible. Plus de mille villages avait été détruits, pulvérisés, hachés menus sous une mitraille de glace. Il était tombé des grêlons gros comme le poing. Les paysans effarés, timides après l’assaut, n’avaient jamais vu ça: ils n’en mettaient pas trois dans leur chapeau! Ébahis, ils avaient couru jusqu’à la sacristie “monsieur le curé, monsieur le curé!”. Ils découvraient alors le toit crevé de leurs églises, les tuiles éparpillées, les ardoises fendues, les vitraux rongés jusqu’à leur os. Du détail à l’ensemble, les mains alourdies par leur funeste et glacé fardeau, les misérables avaient enfin pris la mesure de la catastrophe: les potagers anéantis, les champs dévastés, les granges lacérées, les lisières trouées – la misère assurée… Juste avant la famine. 

“Par ici, Sire!”

Il avait fallu trois jours pour que fondent les derniers boulets, moins pour que le Roi prenne les premières mesures. Lui, l’orage l’avait cueilli entre Versailles et Rambouillet, où il suait d’ordinaire, la main sur le pommeau, le jambonneau tendu, philanthrope et physiocrate. Le ventru souverain, perdu dans la contemplation de son joyau à seize millions de livres, avait à peine eu le temps de crapahuter jusqu’à la diligence. “Par ici, Sire”, puis un claquement sourd, un éclair jaune et blanc. Et un bruissement qui semblait celui d’une lointaine et gigantesque cascade, quelque Niagara qui allait crescendo. Le bruit des grêlons sur les arbres royaux était un déchiquetage paisible: bientôt ce serait le tonnerre, le roulement de tambours sur les toits de la bergerie et les vitres – oh, les vitres! elles cherraient d’un coup, effondrées, douze mille vitres brisées. Affolés, les mérinos de la reine bêlaient comme devant l’abattoir. Ils se mirent à pisser longuement, et même interminablement, chacun attendant que le précédent eut fini, comme si par ce relais l’espèce espérait atteindre et même dépasser l’évidente fin des temps – bref, survivre.

Une promesse d’émeute

Mais qu’est-ce qu’un rapport de scientifiques? Que valent des réunions d’experts? L’organisation d’une loterie? À quoi servent les mesures prises contre l’agiotage, l’interdiction des exportations de blé? Et la colère de Necker face aux spéculateurs, à quoi bon? Le Royaume est frappé de stupeur et d’effroi. La récolte s’annonçait médiocre, elle sera lamentable. Il n’y a plus un pommier debout. C’est une affreuse calamité… Non sire, c’est un cataclysme! 

La tempête laisse derrière elle son odeur de malédiction et une promesse d’émeutes. Premiers parmi les lucides, les juifs du Royaume peinent à se rassurer, ils pressentent sans doute que l’ultime impact leur est promis; puisque l’exaspération va d’ordinaire de pair avec la haine et l’imbécillité.
Et pourtant, à part de sporadiques échauffourées, le royaume se tient plus ou moins tranquille durant les semaines suivantes. C’est un miracle qui s’explique aisément: il n’est pas temps de lever les fourches, sinon pour sauver de récoltes ce qui peut encore l’être. La besogne avant la complainte: destin des paysans. Alors on ratisse jusqu’au dernier grain des champs rabotés par la verse, comme touchés par une étrange pelade; on cueille des fruits gâtés; on assomme des cochons affamés. On se hâte, on se cramponne à l’espoir de semailles inattendues; hélas, les fenils ne sont remplis qu’à moitié. La disette avance son museau pointu quand les derniers espoirs sont douchés. 

“Je crois plutôt qu’il s’est endormi”.   

Deux grosses gouttes tombèrent sur le sentier de dolomie. Elles parfumèrent d’un coup l’air asséché. Une femme parla d’ouvrir la fenêtre, on ne pouvait lui donner tort, on ouvrit.

Dans la pièce, le marquis de Montmaur suait sous la perruque. Les années n’avaient pas altéré son port d’aristocrate. Même face à son père agonisant, il tenait à son rang. Crucifié par le chagrin futur, tétanisé à l’idée de perdre celui qu’il avait le plus aimé et haï, il était comme à Fontenoy, impassible face au drame. Ah, s’il avait été seul! Et tous ces péquenauds dans l’antichambre.

Comme d’habitude, Augustin était tout à son inverse. Il se fichait comme d’une guigne de l’étiquette. Il faisait les cent pas dans la pièce. À intervalles réguliers, il s’en absentait car dans le vestibule, tout ce que le village comptait d’indigents et de notables attendait la nouvelle. C’étaient les amis de son père, il les aimait comme des frères. “Pour l’instant, il dort”. 

On savait pourtant qu’il n’y avait plus d’espoir. Cent ans presque, et monsieur Norbert était si fatigué, si las, si vieux. Ah certes, jusqu’à l’été précédent, on eût pu le croire immortel. Vieillard sobre et chenu, trottant beau, il cheminait dans les allées de son petit royaume, veillant méticuleusement sur ce que lui avait laissé son ami Louis. Potager, verger, prairie fleurie …
– Pour le plaisir des papillons; ah non, on ne tue rien pour rien, n’est-ce pas, Norbert?   
– On ne tue rien pour rien, Louis, rien pour rien. Pour manger ou pour se défendre, c’est tout.
– C’est tout Norbert, c’est tout. À propos j’ai pensé…

Et Louis, ses immenses mains, qui lui avaient valu son surnom oublié d’une époque mythique dont plusieurs versions couraient, sans jamais savoir qu’elle était la plus vraie (ou la moins erronée), ses immenses mains posées sur la boule de sa fourche à dents plates, détaillait ses projets. Il avait la manie du siècle, qui était d’acclimater des plantes du Nouveau Monde. Pommes de terre, tomates, haricots, maïs, piments divers, il essayait tout, se souvenant avec une précision étonnante des modes de culture qu’il avait jadis observés chez les indigènes. À trois reprises, les deux amis avaient fait le voyage des Amériques, heureusement sans mauvaise rencontre. “Il n’y a pas de plus précieux trésor, avait dit Louis, en faisant rouler de petits tubercules dans ses mains d’étrangleur. Ce sera notre remède contre la famine.”

De fait, l’entreprise avait été un triomphe. Grâce aux soins acharnés de son ami, Norbert fut bientôt à la tête d’un domaine florissant. Son jardin de plantes médicinales était renommé dans toute la contrée, et les inépuisables ressources de ses serres et potagers avait fait reculer la misère. Louis avait raison, il fallait diversifier les cultures pour atténuer les risques. On ne manquerait plus jamais de rien. 

Et jadis et naguère vous tirent en arrière

Durant plus de trente ans, durant les crépuscules d’été, Norbert avait rejoint son ami, couché dessous les roses. Il restait là, assis, devisant seul, lui donnant des nouvelles du domaine et des plantations. Il ne tournait jamais ses regards en arrière, se préoccupant seulement du présent et du futur. Quand on lui faisait remarquer son grand âge, il répondait d’une pirouette: “J’ai rayé de mon vocabulaire jadis, naguère et autrefois, ce sont des mots qui vous tirent en arrière”. 

Souvent, malgré qu’il se le reprochât, il ne pouvait s’empêcher d’éprouver une orgueilleuse satisfaction lorsqu’il rapportait à Louis les progrès de leur programme de développement. Lecture, saine alimentation, progrès raisonné, chaque victoire les assurait du triomphe final; quant aux revers de fortune, ils étaient l’occasion de faire triompher leurs théories, à l’épreuve du réel.
– Des grêlons gros comme le poing, tu t’imagines? Enfin, probablement un peu plus petits que ton poing, mais quand même. On rapporte que des provinces entières seraient dévastées, que le budget du royaume sera amenuisé d’un décime, inouï!

Un vent léger bruissait dans la tonnelle.

– Tout ça sur de mauvaises récoltes. Au vrai, rien de bon qui s’annonce. Enfin, je ne m’inquiète pas trop… Vu la sécheresse, nos productions seront médiocres, mais nous devrions avoir de quoi tenir jusqu’à la saison suivante, pour autant que le temps ne nous soit pas trop défavorable… Mais il faut que je te laisse, mon vieil ami, j’entends que l’on m’appelle. Je ne veux pas me faire disputer. Le bonsoir, Louis, à demain! Oui, oui, on arrive, on arrive!
– Vous étiez encore là-bas!
– Mais certainement, pardi, où aurais-je pu être ailleurs? Me voyez-vous m’enfuir, à mon âge, et dans mon état?
– Vous êtes incorrigible, et vous nous enterrerez tous!    
– Dieu ne vous entende point, ma bonne Anne-Josèphe, j’en mourrai de chagrin! 

Le lendemain, il en savait un peu plus.

– Les nouvelles sont pires qu’annoncées, Louis. La Beauce et l’Orléanais sont dévastés, Berry et Poitou ont tant souffert aussi. À coup sûr, cela va influer sur le prix des boisseaux. Je pense que je vais prendre des mesures immédiates pour limiter les effets de l’enchérissement dans le canton, à commencer par augmenter considérablement la capacité de nos entrepôts. Ceci nous prémunira des usuriers. Ceux-là sont des vautours inutiles.

Norbert s’affaira durant tout l’été. À la fin d’octobre, comme un vent aigre arrachait les dernières feuilles aux arbres, il tint un dernier congrès aux roses.

– Enfin, nous avons fait tout ce que nous pouvions. Grâce à quelques contacts en terre germanique, j’ai fait commander cent quintaux de blé. Ils devraient arriver dans le courant du mois de janvier et nous assurer une soudure acceptable. Je ne survivrais pas à la survenue d’une disette. À propos, j’ai fait pailler les plantations, tu peux être rassuré jusqu’au prochain printemps… 

Ultime hiver, dernier printemps

Or l’hiver fut affreux. Dès le mois de novembre, un froid polaire était descendu du septentrion, figeant dans l’attente un interminable trimestre. La Seine, la Loire, le Rhône, le Rhin étaient pris par les glaces; la vieille Meuse n’était plus un fleuve; il avait gelé durant 86 jours consécutifs. De son bureau, Norbert avait vu s’allonger la file des quémandeurs. Optimiste comme à son habitude, le bienfaiteur avait tablé sur des vicissitudes passagères. Il avait fait distribuer la plus grosse partie de ses réserves, persuadé que les céréales commandées outre-Rhin lui garantissaient de pallier les conditions exceptionnelles. Il se trompait: rien ne vint jamais et il se ruina doublement, car il ne put se résoudre à suspendre l’aide aux nécessiteux et continuait d’acheter à prix d’or les denrées dont tout le monde manquait.    

Le 20 mars, comme il s’apprêtait à fêter le retour du printemps, à peine inquiété par le retard de la sève, ses entrepôts, d’ailleurs vides, furent attaqués par des brigands. C’étaient une bande de chauffeurs, lesquels  torturèrent abominablement son contremaître en lui rôtissant la plante des pieds. Le malheureux dut être amputé suite à l’attaque. Souffrant de douleurs atroces, il se pendit dans le courant du mois de mai, brisant définitivement le moral du vieillard. 

Après cet épisode, Norbert ne sortit quasiment plus. Et pourquoi d’ailleurs l’aurait-il fait? Les rosiers de son ami Louis n’avaient pas survécu à l’hiver: sa tombe était une désolation. Et Norbert se laissa gober par la nostalgie. “C’est fini. Je n’en puis plus. Toute cette misère m’éreinte. J’ai à peine le courage et la force d’en jouir, ce sera mon dernier printemps.” 

En juin, la jeune femme qui était chargée de veiller sur lui, une jeune et belle paysanne liégeoise du nom d’Anne-Josèphe Terwagne, se résolut à appeler ses deux fils, Antoine de Jussieu, marquis de Montmaur, et Augustin Rébuffat, ci-devant médecin à Grand-Gallargues. “Ils viendront, avait dit Norbert, ils savent qu’ils doivent venir alors ils viendront. Dans leurs genres respectifs, ce sont des hommes de devoir et de constance. Il n’est pas nécessaire de leur préciser de se hâter, j’attendrai le temps qu’il faudra.”

“Cette fois, c’est bien fini, il a cessé de respirer”.

L’orage était passé avec la dernière nuit. Une odeur suave de terre chaude embaumait maintenant la grande demeure. Il faisait calme, paisible, bienfaisant. C’était un moment de répit, une matinée suspendue entre la perspective de la chaleur lourde ou la promesse de la douceur; il faudrait attendre la mi-journée pour s’en faire une idée précise. 

La jeune femme reposa le petit miroir sur la table de chevet et, sans un mot, quitta la pièce. Seuls y restèrent Antoine et Augustin, empêtrés dans leur semblable désarroi. Debout face à leur père, de chaque côté du lit, ils contemplaient le corps sans vie de celui qui en avait vécu plusieurs, avec pour seul bagage une avidité sincère et une générosité sans bornes. Un bien exigeant géniteur qui n’avait jamais cessé, même à un âge avancé, de les fasciner et de les inspirer. 

– C’est étrange, je voudrais dire quelque chose, et j’en suis incapable, dit Augustin.
– C’est bien la première fois qu’un pareil cas se produit, répondit Antoine. Papa aura fait des miracles jusqu’au bout.
– Certes. Et j’en constate un autre, dit encore Augustin, dans un demi-sourire.

Car il assistait à l’impensable: sous le masque blafard du blanc de céruse, le très guindé marquis de Montmaur laissait discrètement apparaître son chagrin. Il y avait une petite larme qui se frayait un chemin sur ce visage hiératique, figé par le fard et les apprêts. Cette larme sur son visage signifiait beaucoup plus qu’il n’en pouvait dire et révélait son secret. 

Par la fenêtre ouverte parvenaient les bruits enchanteurs du verger. Les oiseaux s’étaient remis à chanter. Et leurs trilles emmêlées formaient une construction sonore et liquide qui jaillissait en cascades, parfaitement agencées. Augustin porta le doigt à son oreille.

– Tiens, dit-il, il y a quelque part une linotte, derrière les moineaux et les pinsons.
– Oui, du chardonneret aussi, et du verdier, papa les aimait beaucoup.
– Oh, et voilà compère le merle, comme il aurait dit. Mais, attends, il y a autre chose encore, il y a un autre oiseau…
– Un loriot, c’est le chant du loriot, conclut Antoine. Le préféré de papa.
– Allons, répondit Augustin, papa aimait trop les oiseaux pour avoir des préférences. Son préféré, c’était toujours le dernier qu’il avait entendu.

Les deux hommes arrêtèrent leur conversation. L’intensité des chants redoubla. Tout à coup, un bel oiseau noir vint se poser sur le rebord de la fenêtre. C’était Chochotte, le petit choucas que Norbert avait apprivoisé et qu’il gâtait de petites friandises. L’animal venait sans doute chercher les grains de maïs que le vieil homme avait pour coutume de lui donner. Les deux hommes virent l’oiseau sautiller sur la pierre bleue, frapper le bord de la fenêtre à petits coups de bec puis, après quelques brusques hochements de tête, aller se poser, en un coup d’aile qui semblait un bond, sur la tête du lit où gisait leur père. Chochotte regarda le corps inerte, poussa un petit cri et reprit son envol. Il sortir de la pièce, vola jusqu’à la branche basse du magnolia qui faisait face à la fenêtre. Il resta là durant quelques instants, lissant son plumage et poussant des petits cris.

– Veux-tu que je ferme? dit Antoine à Augustin.
– Surtout n’en fais rien, répondit-il, nous ne lui rendrions pas un meilleur hommage. Cet oiseau a compris que c’était fini. 

Tu m’emportes, papa, sur tes épaules fortes

Pourtant, les deux hommes se trompaient. Rien n’était encore tout à fait fini: Norbert aimait encore. Il était à présent dans une prairie verte, courant sous le ciel immense, juché sur les épaules de son propre père. L’enfant avait arraché son chapeau et plongeait ses doigts dans la chevelure bouclée. Il riait aux éclats, faussement effrayé par la houle du galop paternel, et excitait sa monture. Au loin, une femme tendait les bras vers eux, dans un large sourire. “Un loriot, c’est le chant du loriot”, disait une voix. Oui, le loriot, timbre flûté, compagnon invisible, grand croqueur de merises. Je suis un loriot, je suis la vache bouge! pierre et mare le crapaud sous la souche!  triton aussi, je suis la libellule et je crains ses tourments – oh, voler, voler sans cesse, tournoyer dans l’infini, rire, rire toujours, aimer, boire à la source, exciter sa narine dans un corps d’abandon.
Être en toutes choses, en tout apparaître léger, léger, léger.
Petit Poulsard à la framboise, léger, léger, léger. Être au présent tout entier. Ne posséder que l’instant. À peine un souvenir de souffle. Léger, léger, léger.
Et rire comme devant un Côte-de-Meuse.

N’être que la dent blanche de l’éclat de rire de cet enfant éternel. Plus vite, papa, plus vite! Monter, descendre, monter, serein comme sur tes épaules, autrefois, quand je sentais ton odeur, que j’y étais bien, rassuré de te savoir là. Comme quand tu rentrais le soir, que tu venais m’embrasser et que je faisais semblant de dormir… Ta main dans mes cheveux quand j’étais démasqué, je ne trichais que pour cela! Toi seul savais me démasquer. J’aimais ta robustesse, toutes ces années à humer tes parfums de ta force! Pardon pour ma pudeur! Je t’aime, papa, c’est toi qui m’as appris à aimer, à rire, à goûter, sans jamais m’écraser. C’est toi qui m’as dit d’où je venais, toi qui m’as transmis le souvenir de ton père. C’est toi qui m’as bordé pour la vie et ce fut la source de tous mes bien-être. Tu m’emportes, papa, sur tes épaules puissantes, je sens tes mains serrées sur mes chevilles, je monte et je descends. Et rire. Tournoyer pour toujours où tout va se confondre.

Amarres larguées?
Amarres larguées, capitaine!

Le temps – cet aboli.

Le minutieux M. Capet

Avec la minutie qu’il mettait en tout, monsieur Capet Louis reposa la plume dans l’encrier. Il prit son journal entre ses deux mains, le rapprocha de son visage et souffla pour en sécher l’encre. Précautionneusement, du bout du pouce et de l’index, il prit une pincée de poudre de charbon et l’émietta sur le mot qu’il venait de coucher. Ce devrait être suffisant. 

Il s’écarta du dossier de sa chaise en se cambrant un peu. Sa fonction lui causait bien du tracas. Il soupira. Il se leva et se dirigea vers la fenêtre. Un laquais se précipita pour la fermer avant lui. “Laissez, je vous prie, je vais le faire moi-même, vous pouvez disposer, j’ai besoin de me sentir un peu seul.” Il contempla la vaste perspective qui s’ouvrait devant lui. Quelques nuages obscurcissaient l’horizon. Était-il le seul à se soucier du destin de la France? Maudits parlementaires! Englués dans des discussions sans fin! Mesquineries! Encore un jour sans décision, mais quel aiguillon leur fallait-il? Enfin, demain peut-être, car tout avait son terme.

Il revint à son pupitre. L’encre était maintenant tout à fait sèche. Un dernier souffle qui relevait du rituel plutôt que de la nécessité. Voilà, tout était en place.

Juste avant de refermer son journal, il lut ce qu’il avait écrit en face de la date. Un bon résumé!

14 juillet 1789: rien.

(à suivre, qui sait?)

Merci à nos lectrices et à nos lecteurs

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