Panta Rhei – 1 – Camille Vizouchat

Panta Rhei – 13 – Mémoire reptilienne

Lors des périodes de chaleur, une des activités préférées de Camille consistait à s’immerger dans le fleuve. L’enfant s’éloignait très prudemment du bord et pour se donner l’illusion de la profondeur, il s’accroupissait progressivement, jusqu’à sentir l’eau brune au ras du cou. Replié dans quarante centimètres d’eau, il était blotti comme un petit crapaud, avec la sensation délicieuse de narguer le précipice.

En tendant les orteils, lorsqu’il ne sentait plus les cailloux arrondis et moussus sous son pied, le petit amphibien se figurait qu’il arrivait tout à coup dans le domaine des abysses. Un pas de plus, et il serait happé dans ce royaume légendaire, en flottaison perpétuelle. Un léger frisson d’angoisse lui parcourait l’échine. Il s’arrêtait là et s’amusait à monter et descendre de quelques centimètres, tendant et détendant les mollets.

Cette flexion lente et répétée lui procurait une sorte d’ivresse. Il avait l’impression de domestiquer le fleuve. Comme il sentait les différentes couches d’eau qui lui léchaient le corps, il pensait en saisir toute l’essence. Des petits poissons accompagnaient sa gymnastique, il les sentait le frôler, surgissant de l’abrupt, picorant son torse de tendres chatouillis. 

Après quelques minutes de cette immersion suave, il arrêtait ses va-et-vient verticaux et commençait à respirer le plus profondément possible. Alors, comme il sentait la ligne de l’eau lui arriver dans le creux formé entre son menton et sa bouche, il brassait l’onde amplement, en douceur, avec la lenteur appliquée qu’aux parcs on voit aux vieux Chinois qui font leurs exercices.

Il avait l’impression de touiller dans la grande marmite du sorcier de toutes les choses! C’était comme s’il mélangeait le monde. Tous ses sens étaient en extase. Il humait l’odeur verte et vaseuse qui emplissait la vallée. Devant lui s’étirait le mur végétal qui barrait la route du plateau de Rocroi…

Harmonie, communion de toutes choses, bonheur de vivre… parfaite et béate félicité du crocodile repu. Qu’il évoquerait encore, soixante-cinq ans plus tard, longeant le fleuve et s’égarant dans des pensées tortueuses.

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