Panta Rhei – 1 – Camille Vizouchat

Panta Rhei – 14 – Souvenirs d’enfance

Le voilà qui s’anime à nouveau. Le vieil homme retire le coude, actionne brusquement la manette et referme sa vitre. Il me dit qu’il ne sait pas pourquoi il pense à ça, ces histoires de crapaud.

– De toute façon, ça ne vous intéresse pas, ça n’intéresse personne, ce genre de trucs. C’est trop intime.
– Ben… 
– Figurez-vous que j’avais un camarade. Il s’appelait Antonio. Ses parents étaient Italiens. Eh bien un jour que j’étais occupé à ça, je veux dire faire semblant de nager comme je vous expliquais, il m’a surpris. Moi, je ne l’avais pas entendu arriver, je regardais devant moi. C’était un farceur, l’Antonio. Il est venu derrière moi et il m’a poussé… J’ai basculé vers l’avant. Il ne m’a pas fallu cinq secondes pour me relever et me retrouver au sec sur la rive mais j’avais quand même bu une sacrée tasse. J’ai eu la peur de ma vie. Antonio riait comme un bossu : quand il est sorti à son tour de l’eau, je me suis jeté sur lui et on s’est battu. C’était mon meilleur ami et on s’est plus jamais adressé la parole… Il est mort des années plus tard… Vous voyez les murs qui longent le fleuve quand on retourne vers Fumay? C’est fait avec des ardoises… Avant, ici, il y avait des carrières d’ardoise. C’était une ardoise spéciale, très belle, presque rose. C’est pour ça qu’on appelle le patelin Haybes-la-Rose, c’est à cause de la couleur de l’ardoise sur les toits. Maintenant, on n’en fait plus. À cette heure, c’est fermé, les ardoisières… Antonio, il est mort écrasé: un jour, il y a un bloc qui s’est décroché du plafond, comme ça, un bloc énorme, un bête accident… C’était juste avant la seconde guerre. Je sais pas ce qu’il était devenu, Antonio, mais jusqu’à mes dix ans, on était inséparables. C’était un chouette gars… En tout, ce jour-là, j’ai eu la peur de ma vie. Mais bon, pourquoi je vous raconte ça, hein? Ça ne vous intéresse pas. Vous êtes jeune, vous, vous vous en foutez. 
– Non, non, pas du tout, je vous assure, que je lui ai dit.
– Ça vous dérange si j’ouvre mon carreau?

Le vieux a descendu sa vitre. L’air frais, chargé des odeurs du fleuve, s’est engouffré dans la voiture avec un bruit d’ouragan. Il a regardé vers le fleuve. On n’a plus dit un mot jusqu’au moment où on est arrivé sur Givet. 

Je me demandais à quel genre de timbré j’avais affaire.

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