I. Panta Rhei – Camille Vizouchat (1)

Panta Rhei – 22 – Les belles histoires de l’oncle Arille

Le souvenir de son oncle Arille lui revint à l’esprit. Lui aussi avait été dans les tranchées. La voix de l’ancêtre résonna dans sa mémoire… Camille l’entendait narrer une de ses histoires épouvantables, qui se terminaient presque toujours invariablement par le même épisode.

C’était vers la fin de 1914, quand Arille Vizouchat combattait en Champagne avec le Corps Colonial. C’était l’époque où l’armée française n’avait pas encore changé de stratégie et où la seule doctrine consistait à charger en ligne, droit devant. Les soldats avaient compris, eux qui avaient d’initiative commencé à s’enterrer, mais pas l’état-major, pour lequel il fallait absolument faire sortir les soldats des tranchées et poursuivre la guerre offensive. 

On voyait les braves pantalons rouges et leurs héroïques officiers se dandiner grotesquement vers les lignes ennemies, empêtrés par leur paquetage. Généralement, les mitrailleuses allemandes entraient assez vite en action. Si les régiments avaient assez d’élan, ils pouvaient les neutraliser et s’emparer des premières lignes, mais c’était au prix de telles pertes que les soldats épuisés ne pouvaient jamais résister à une contre-attaque bien montée. Souvent, c’était encore pire : si les régiments s’attaquaient à des positions enterrées, sur une ligne organisée, l’artillerie se joignait aux mitrailleuses. Les hommes n’avaient aucune chance de réussir, ils se faisaient déchiqueter sur cent mètres de boucherie. 

Les effectifs fondaient comme neige au soleil. Après quelques heures de mêlée, toutes les positions étaient bouleversées. Les hommes, Français et Allemands, s’aggloméraient en petites unités autonomes, autour des officiers survivants ou des rares soldats qui avaient su garder la tête froide au milieu de la tuerie. Au gré des ordres et des contrordres, on avançait, on reculait, on restait rarement à la même place.

À la fin de la journée, les combats s’arrêtaient. Les hommes quittaient la pataugeoire de sang et revenaient à des positions défensives, c’est-à-dire les tranchées qu’on avait voulu leur faire quitter. Là, ils reprenaient pied. Ils fumaient d’âcres cigarettes en silence, lampaient la gnôle qui passait de main en main, caressaient distraitement leurs estafilades, soulagés de leurs écorchures. 

Bientôt, les plus bavards commenceraient à mettre des mots sur cette absurdité, vécue en solitaire. Ils raconteraient leur vision de la bataille et, par le jeu des témoignages croisés, lui donneraient une cohérence. On ferait le décompte des blessés et des morts, on identifierait les disparus. Oui, c’était bien comme cela que les individualités se fondraient à nouveau dans un groupe et rétabliraient un semblant d’unité.

Mais à cet instant précis, gare au chien perdu, gare à celui qui errait en vain, à la recherche d’un visage connu! Celui-là passerait de proche en proche, de plus en plus seul, sans soutien, sans espoir, sans avenir. On ne lui répondrait que par des grognements, on ne le verrait même pas s’éloigner des sections mutilées, s’adosser au parapet, la crosse du Lebel fichée dans la gadoue. On ne le verrait pas ouvrir la bouche, on ne le verrait pas gober le canon, on ne verrait rien.

On entendrait juste la détonation et, par ce réflexe de soldat, on se retournerait juste à temps pour voir s’affaisser cette grande chose molle dans un pantalon rouge.

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