Chapitre 3

Marius Veyrand n’était pas du genre à s’embarrasser de scrupules. Enfant, il avait été formé par les Jésuites, mais un sophiste de n’importe quelle autre obédience aurait reconnu en lui un sujet doué. Avec son don du déguisement et de la mise en scène, il était vite devenu un génie du bobard et de la manigance. Veyrand avait toujours opiné qu’un petit mensonge valait mieux que de longues explications. C’était un maître ès sornettes de première force, capable, à l’instar des plus grands, de mentir non pas par affabulation, non pas par omission, mais plus subtilement par approbation. À l’instar des diseurs de bonne aventure, des vendeurs de camelote, des fieffés démagogues ou des plus grands mystiques, il ne disait jamais que ce que son interlocuteur voulait entendre, si bien que celui-ci lui dictait en quelque sorte ses mensonges; il suffisait au maître d’écouter et de répéter en amplifiant. N’importe qui lui disait n’importe quoi? Il opinait. Et bientôt, en bonimenteur discret, il alimentait le délire de son interlocuteur de l’un ou l’autre détail, faux bien sûr, mais qui correspondait exactement à ce que celui-ci avait envie d’entendre. Pour ce dernier point, il se fiait à son instinct, à sa longue expérience dans le domaine de la mystification et à un culot de tous les diables; on conçoit que cela relevait du très grand art.

Cela ne ratait avec personne: dès lors qu’il avait aperçu chez sa victime la pointe de la sottise, il investissait l’universelle fêlure avec une sûreté qui relevait du prodige, flattant çà l’orgueil mal placé, feignant là l’empathie, attisant plus loin le tantinet de testostérone, ou encore ailleurs révélant à son auditeur son prétendu désir le plus enfoui.

Cette subtilité florentine suscitait parfois de la méfiance chez les plus obtus, mais, chose prodigieuse, produisait ses plus grands effets auprès des gens intelligents ou gentils. En somme, moins le gars était stupide ou méchant, plus ça marchait. Comme de bien entendu, lorsque le sujet présentait ces deux particularités, il n’est pas exagéré d’écrire que le pigeon fournissait également le fond de sauce et les petits pois…

Nous en tenons pour preuve l’hallucinante crédulité de Norbert Lachassaigne. Le gars, cela fait deux mois ou plus qu’il croupit dans une petite bicoque puante, il y perd son meilleur ami, s’abîme dans la réflexion, bouffe de la merde. Et il n’a pas compris ! Bon, nous ne disons pas qu’à un moment, le gaillard n’a pas voulu mettre les bouts et s’en revenir à l’ombre de la Vieille Major mais il a suffit que Veyrand fasse le spectacle minimal pour le recaler sur son tabouret.

Mettre l’enfant à l’abri

Voyons la scène. Veyrand vient de pénétrer dans la petite salle. Il est revêtu de son beau déguisement de pirate, ayant enfilé son anneau d’or. Il a fait très attention à la manière dont il a flanqué son coup de botte dans la porte. (La dernière fois, il s’est presque ruiné un orteil.) Il a jeté un œil à Sterke Zulleke, l’une de ses vieilles maîtresses, et s’est avancé vers l’innocent. Il s’agit pour lui de mettre le gosse à l’abri. De le bien planquer: sans lui, pas moyen de faire chanter Ninon. Et aucune chance de récupérer la carte et le magot qui l’accompagne.

Le Veyrand connaît la Ninon comme le fond de sa poche. Il sait qu’elle est aussi résolue que belle et aussi maligne qu’obstinée ; elle ne va pas lâcher son mouflet ; elle va le suivre à la trace avec ses chiens de garde, dont ce La Pogne à la réputation de férocité stupide. Tant qu’elle sera en France, il ne pourra pas faire grand-chose contre eux, mais à l’étranger, en Hollande ou en Angleterre, là, ce sera différent, ils joueront à armes égales. Veyrand a imaginé une très belle chèvre pour la jolie tigresse. Norbert lui glissera entre les griffes sans qu’elle s’en rende compte.

«Nous ne partons pas, nous fuyons!»

«Rassemble tes affaires, nous partons!», lance-t-il à Norbert. «Nous partons, mais vers où?», répond le naïf. Veyrand lève les yeux vers le plafond, prend une respiration profonde et déclare sentencieusement : «Seul l’Éternel sait où il nous envoie, dans Son infinie sagesse. En réalité, nous ne partons pas : nous fuyons.»

«Mais sacrebleu, tente Norbert, nous fuyons qui et quoi? Et quel est ce marmouset dans les bras de cet homme?»

«Je ne puis hélas le dire!», coupe Veyrand.

«Aurait-il un rapport avec vos affaires secrètes?»

Veyrand opine du chef. Il semble tout à coup à Norbert qu’il est touché par une sorte de grâce, qu’il comprend tout. Son brave visage s’illumine. «Vous n’êtes pas seulement un flibustier, n’est-ce pas? Nous voguerions depuis bien longtemps vers quelque aventure océane!»

«Que savez-vous de moi?», fait Veyrand.

« Vous êtes trop droit pour être un pirate, vous fûtes corsaire certes, mais… »

«Je crois qu’il y a autre chose, je le pressens, continue Norbert. Vous êtes trop droit pour être un pirate, vous fûtes corsaire certes, mais ce n’est pas pour la raison d’avoir servi les affaires du pays que vous vous cachez et que l’on vous pourchasse!»

« Vous semblez effectivement avoir compris beaucoup de choses! Je vous ai sans nul doute sous-estimé. Laissez-moi vous révéler mon secret, mais faisons vite, le temps presse et j’ai besoin de vous!»

«Protégez les documents du Synode!»

Quelques instants plus tard, Lachassaigne, gonflé comme une baudruche, persuadé que le sort du monde repose sur ses épaules, sort de la baraque avec les grands airs d’un important. Veyrand lui a fourgué la garde d’un enfant, une liasse de faux documents et la responsabilité de convoyer ces deux trésors jusqu’à La Haye. Comme le vieux gredin s’y attendait, Norbert a plongé droit dans le piège.

«Je ne serai jamais loin. Nous naviguerons de concert, à portée de vue de la côte. En cas de problème, vous vous réfugiez dans le port le plus proche et vous attendez. Protégez l’enfant et les documents du Synode, je saurai où vous retrouver. Surtout, quoi qu’il advienne, ne bougez pas. Même s’il faut attendre des années, nous viendrons! Fondez-vous dans la population, vivez normalement, si faire se peut. Notre réseau est puissant, ne craignez rien! Puis-je compter sur votre loyauté et votre sens de l’honneur?»

«Je peux vous l’affirmer!», acquiesce Norbert, solennel.

À la manière dont le niais plante un franc regard dans ses pupilles matoises, Veyrand a l’absolue certitude que l’imbécile, en quelque sorte investi d’une mission divine, ne dérogera à aucun de ses engagements, dût-il y perdre la vie.

La chaloupe et l’Impénitente

Ils partent à cheval. Norbert n’est pas très bon cavalier. Les voilà tous deux dévalant la dune. Sur la plage, deux autres cavaliers les attendent à proximité d’une sorte de petite barque pontée, qui semble léviter juste avant la brisure de la première vague.

«C’est presque un sloop, dit Veyrand ; léger et maniable, il permet d’aller partout et de se moquer des basses eaux.»

L’unique mât oscille au gré des ondulations.

«Comment est le vent?», questionne le forban. «Contraire», répond celui qui se tient à la barre. «Parfait! Cela donnera largement l’occasion aux hommes du Roy de nous prendre en chasse. Et le vaisseau?», dit-il en désignant du regard un plus gros navire qui se trouve à quelques encablures. «L’Impénitente est parée, capitaine, les hommes ont fait le nécessaire.»

La petite troupe monte dans le petit sloop. Ils sont maintenant cinq : l’homme à la barre, les deux cavaliers, Norbert et Veyrand. «Voici l’Impénitente, dit-il en désignant le plus gros bateau. Beau navire, n’est-ce pas?»

De fait, c’est un magnifique brick de quinze toises de long, armé de deux canons à chaque bord. La ligne générale du bateau est soulignée par un structure peinte en noir mais le fond de coque est d’un rouge écarlate délavé par la mer, ce qui donne au bateau un teint presque rose. Assez basse sur l’eau, l’Impénitente n’a pas de dunette saillante: l’espace couvrant la poupe est seulement occupé par la roue du gouvernail et un petit canon. Une longue bôme, sur laquelle bat une brigantine, dépasse cette plate-forme de deux toises et rappelle à l’arrière la pointe formée en devant de la proue par le beaupré. Ajoutez à cela une légère inclinaison vers l’arrière des deux mâts, qui contraste avec la verticalité du bastingage, et c’est un sentiment de légèreté et de vitesse qui s’impose à vos yeux. (Bien qu’à leur trognes défoncées, leurs bouts de membres manquants et leurs sabres d’abordage, Norbert se dise que les quinze gaillards qui forment l’équipage n’ont pas l’air d’être là pour le plaisir du vent dans les voiles…)

(à suivre)

Dans le prochain épisode, vous voguerez avec Norbert et son jeune passager au large de Nieuport. Mais ses rêveries ne tarderont pas à virer au cauchemar, rassurez-vous; le propre de l’aventure, c’est l’inattendu. Rappelons-nous qu’une marée d’avance, ce n’est pas une éternité mais n’en disons pas plus…

Le chapitre 4 sera mis en ligne le vendredi 19 juin

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