Chapitre 4

Au nord de Leffrincoucke, par-dessus les bancs de sable qui tapissent le bout de la Manche, un petit bateau tire des bordées avec des grâces de jeune fille décoiffée par un vent mutin. Une brise légère souffle depuis la terre. On navigue au largue et des nuages blancs en forme d’enclume moutonnent du côté où se trouve la désormais invisible côte anglaise. Dans le regard portant au loin – comme il sied à l’aventurier ou au pirate – se lit chez Norbert une mâle assurance. Tout bien pesé, l’homme ne regrette pas de s’être montré diplomate. L’expérience lui a apporté tant de choses. Il connaît sa tendance à dramatiser. Finalement, c’est une satisfaction d’avoir gardé son calme et d’avoir muselé son tempérament méridional. Et peut-être était-ce pour Veyrand une manière de le mettre à l’épreuve, un biais par lequel il voulait le juger? Bien sûr, il n’a rien dit dans l’auberge, mais son regard a parlé pour lui. Et Veyrand a enfin compris, compris qu’il était de confiance, lui, Norbert, compris et admis comme une évidence longtemps dissimulée par la paresse, l’habitude ou le préjugé. Maintenant, le coude négligemment appuyé sur le plat-bord, écoutant le clapotis des vaguelettes que la petite brise forme sans trop se fatiguer, Norbert Lachassaigne, ci-avant clerc de notaire embusqué, jeté sur les chemins par une épidémie de peste, toise la grande jaunasse comme un dompteur son tigre maté. Pour l’instant passager, il sera timonier dans l’heure et capitaine dans la quinzaine, telle qu’était Perrette avec son pot au lait.

Écoutant le clapotis des vaguelettes que la petite brise forme sans trop se fatiguer, Norbert toise la mer du Nord comme un dompteur son tigre maté.

À quelques petites centaines de nœuds derrière le bateau croise l’Impénitent, le brick de Veyrand. Sur son petit bateau, Lachassaigne a pour mission d’ouvrir la route à celui-ci, qui craint d’être arraisonné par le bateau de La Buse, dont Veyrand vient soi-disant d’enlever le fils. (Nous y reviendrons, mais pas trop vite: on vogue à six nœuds et nous avons donc le temps d’une petite mise en perspective.)

La Buse n’est pas n’importe qui. Natif de Calais, il s’appelle en réalité Olivier Levavasseur. C’est le plus célèbre des pirates en activité, le primus inter pares, même si sa notoriété n’en fait malgré tout pas quelqu’un de familier, hors les gens de mer. Forban sans foi ni loi, La Buse s’était allié avec tout ce que la Grande et la Petite Caraïbe comptaient de crapules. Il avait fait de très juteuses affaires, spécialement durant les guerres, périodes bénies pour le commerce, temps propices à l’assassinat couvert et au pillage légal. Là, dans les mers chaudes et saphir, où voguaient les vaisseaux chargés d’or, les conflits commençaient toujours un peu plus tôt et finissaient toujours un peu plus tard que dans l’Ancien Monde. Les occasions n’avaient donc pas été rares d’amasser un joli pactole.

Cependant, les vaches grasses n’eurent qu’un temps: il se fait qu’à un certain moment (en 1720 pour ce qui concerne la Buse et ses petits copains), les puissances européennes, ayant maintenant suffisamment d’arrogance pour justifier de plein droit leurs appétits coloniaux face à l’Espagne, prièrent leurs ressortissants flibustiers de se muer en colons, fermiers, négociants, marchands d’esclaves, juges ou gouverneurs. En somme forbans ayant pignon sur rue, selon une logique de régularisation assez classique des écorcheurs de tout poil. D’ordinaire d’ailleurs, la plupart des gredins en profitent très sagement pour faire souche bien à l’aise, jouissant avec cynisme et discrétion de leur sécurité garantie et de leur nouvelle respectabilité. Les voilà notables, rêvant pour leurs fils de ces charges coûteuses à l’achat mais d’un bon rapport. Cependant, il reste toujours quelques irréductibles romantiques pour refuser de rentrer dans le système et d’intégrer les sphères du plus haut brigandage, celui des puissants de ce monde…

Pire encore que Marcel Kloot dit le Chafouin

La Buse était l’un de ces rétifs, un artisan en somme, un adepte du travail bien fait, des petits coups de main hardis, des yeux dans les yeux et du code de l’honneur; un réactionnaire, dirait-on de nos jours, qui avait préféré l’aventure à la notabilité. Il n’était pas le seul: ceux de son espèce s’étaient réunis un soir, sur une île des Bahamas, autour d’un énorme feu de camp. Là, pendant que le cochon rôtissait à la broche et que des gourgandines dépoitraillées faisaient jaillir leurs mamelons dans le clair-obscur d’une pénombre orangée, les forbans, groupés en farandole autour du brasier, s’étaient fait le serment solennel de ne jamais abandonner la flibuste. Il y avait là outre La Buse, bien sûr, toute la fine fleur de la truanderie maritime, gredins sanguinaires aux blases devenus légendaires: Sam Bellamy, Black Bart, Pierre le Patachon, John Taylor, Thomas Cocklyn, Joris Dikkenek, Barbe-Noire, Marc dit le Saint, Jos Tenoote, Balthazar le Balbuzard, Marcel Kloot dit le Chafouin et tant d’autres encore à peine moins fameux!

Tout ce petit monde était convenu que l’Océan indien offrait dorénavant plus d’attraits pour les pirates que la zone historique, centrée autour de Saint-Domingue. On avait peu à peu vidé les environs, emportant qui son équipage, qui son trésor, qui sa famille. C’est ce qu’avait fait triplement La Buse. Il avait convaincu son équipage de le suivre sur la route des Épices; il avait planqué une partie de son magot dans un endroit connu de lui seul; enfin il avait mis son fils en sécurité à Calais, d’où il était originaire.

Où se trouve La Buse et ce qu’il fait à l’instant

Voilà ce qu’avait dit Veyrand à Norbert. C’était faux, évidemment, mais c’est ce que Norbert avait bien voulu imaginer. D’ailleurs, on peut penser, à ce point de l’histoire, que nous n’entendrons plus jamais parler de La Buse. (Certes, le terrible pirate a quitté les Antilles pour les Mascareignes, mais il est loin de Leffrincoucke: à l’heure où Lachassaigne craint d’apercevoir son navire, il croise au large de l’embouchure du fleuve Congo, gueule jaune et boueuse du continent noir! Bientôt, il mettra pied à terre et, accompagné seulement de trois hommes de confiance, il s’enfoncera dans la forêt tropicale, d’où il ressortira seul, quelques heures plus tard, délesté des trois caisses rectangulaires que portaient ceux qui l’accompagnaient…)

Trêve de balivernes! L’enfant dans le canot, mouflet morveux et vociférant, assez joliet malgré tout, n’est pas le fils de La Buse! le bateau qui vient d’apparaître dans un repli de la côté n’est pas la «Reine Indienne»! Ce que t’a raconté Veyrand? Du pipeau, Norbert ! Du boniment! Du mensonge! Des calembredaines! Veyrand est un filou, Norbert, et toi, un naïf: tu serres contre toi les documents du synode du Désert? C’est une liasse de feuillets sans intérêt, que personne n’attend à La Haye! Ta mission? Du vent! Ton destin tel qu’il est écrit, Norbert? Le voici, sot. Mais d’abord, avant ta mort prévue dans quelques courtes heures, précisons ces détails, tandis que tu viens effectivement d’apercevoir un second navire, qui semble surgir tout à coup d’un petit fleuve côtier. L’enfant que tu transportes n’est point le fils de La Buse: c’est le fils de Ninon la Mort.

Ce que Ninon la Mort a de plus cher au monde

Voilà deux mois que Veyrand attend patiemment le retour de ses hommes de main, qui avaient été chargés de l’enlever. Disons que le vieux pirate a un compte à régler avec la belle diablesse. Ce n’est pas ton affaire mais, étant donné ta mort annoncée, nous pouvons te dévoiler ceci, Norbert: cet enfant est ce qu’elle a de plus cher au monde. Veyrand le sait et compte en jouer pour récupérer un document que Ninon La Mort a en sa possession. Un parchemin, si tu vois ce que je veux dire, une peau presque cartonnée, constellée de signes étranges, à la signification confuse, un chiffon jauni qui indique l’emplacement du plus fabuleux trésor qui soit! Et toi, tu es là, à t’émerveiller du friselis des vagues sur la coque sans savoir que tu ne sers que de convoyeur discret. Veyrand attend Ninon la Mort, avec ses cinq canons chargés jusqu’à la gueule. Il va l’attirer au large, distancer son rafiot et ensuite, changera de cap et mettra les voiles sur Middelbourg, où l’homme qui conduit ton navire a ordre de se rendre et d’attendre ton retour. Connais-tu les eaux saumâtres du Verse Meer, Norbert? C’est là que tu finiras, dans un jour ou deux, la gorge tranchée en deux, lesté de plomb, entre mer et Escaut…

Alors profite, Norbert, profite de cette brise printanière, goûte le pincement que fait l’eau de mer en séchant sur la joue, respire l’iode, vole avec les goélands! Profites-en, Norbert, tu es vivant! Cesse ces signes d’agacement, ce bambin ne t’a rien fait, Norbert! Que gagnerais-tu à calmer sa terreur avec cette idée de gifle? Non, Norbert, tu vas résister à la tentation de la cruauté, tu es un pirate responsable: tu ne le jetteras pas par dessus bord! Tu te mets à sa place, on a beau être le fils de La Buse, on n’en reste pas moins un petit garçon d’une quinzaine de mois, un nourrisson terrifié par les odeurs, le roulis, les cris qui proviennent du second navire. Car que se passe-t-il, Norbert? Foutredieu, mais c’est La Buse! C’est le bateau de La Buse! Il faut prévenir Veyrand!

Tu t’es levé, Norbert, tu gesticules. À ta place, je me ferais tout petit: les premiers boulets ne vont pas tarder à encadrer ta petite chaloupe. Ça va barder, Norbert, je te le promets solennellement.

(à suivre)

Dans le chapitre 5, on entendra tonner le canon, il y aura beaucoup de poudre, des boulets et des naufrages. Ah, le sale moment que vont passer le bébé et ce malheureux Lachassaigne… Ce que ce sont les dangers du déconfinement, on n’imagine pas! Notre héros malgré lui va regretter la hutte flamande où il est resté cloîtré trois mois.

Le chapitre 5 sera mis en ligne le vendredi 26 juin 2020

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