Chapitre II. Avant l’histoire

II. Avant l’histoire – Toujours pluies (1)

– Les Français, ils se sont arrêtés sur la Croix-Scaille parce qu’ici, y avait pas de fer. C’est ça qui les intéressait, c’était le fer.

Celui qui venait de me dire ça, c’était Monsieur Delforge, le mayeur de Gedinne. Nous étions fichés les pieds dans la fange, englués dans une humidité qui ne s’était pas levée depuis dix jours, et effectivement, on aurait pu se demander qui serait assez fou pour venir s’installer dans un endroit aussi déprimant sans une bonne raison.

C’était un épisode qui arrivait deux ou trois fois par an: les courants océaniques venaient taper sur le plateau ardennais, le premier obstacle depuis la mer, où ils étaient contrebattus par la masse d’air continentale. Du coup, l’humidité stagnait sur la région, détrempant tout.
Il ne s’agissait ni de drache, d’averses, de crachin ou de bruine; en réalité, ce n’était même pas de la pluie, plutôt quelque chose qui s’apparentait à du brouillard pluvieux. Comme si on vivait au cœur même des nuages.
Tout était gras, et les troncs de bouleaux que nous devions découper et mettre en tas nous glissaient des mains. Nous nous essuyions alors sur nos pantalons, mais c’était peine perdue, ils devenaient à leur tour poisseux et gluants. Quand on retirait nos gants, on voyait le bout de nos doigts strié, comme après un bain prolongé. Y’ mousine, disaient les vieux. Avec ça, pas une pette de vent : on avait l’impression que le temps s’était distendu, puis arrêté, qu’il avait posé ses valises sur le vieux plateau.