II. Avant l’histoire – Pluies (1)

Avant l’histoire – 11 – L’âge maudit

Avec nos misérables moyens de prospection actuels, nous avons déjà gagné 300 ans de civilisation en quarante ans, puisque jusqu’il y a peu, nous pensions que le premier peuplement de l’Ardenne mosane ne remontait pas au-delà du deuxième âge de fer, le laténien, qui couvre une période comprise entre 450 et 25 avant Jésus-Christ. Je gage donc qu’un jour l’archéologie aérienne, la linguistique ou la palynologie permettront de repousser un peu plus loin la frontière des ténèbres, mais à l’heure d’aujourd’hui, on considère que les choses sérieuses ne commencent vraiment que vers 750 avant Jésus-Christ.

À cette période apparaissent les premiers signes visibles d’une sédentarisation: des pierres levées, stèles funéraires ou votives probablement, disséminées sur la commune de Gedinne, toutes proches de l’actuelle frontière, sur la voie d’accès qui remonte de la vallée de la Semois en longeant le plateau de la Croix-Scaille.

C’est le premier âge du fer, l’époque héroïque des premiers agriculteurs: peut-être sont-ils nos seuls ancêtres maudits, ces premiers qui firent le choix du confort et de la cupidité? Mais je laisse volontiers cette vision d’Épinal à cette vieille baderne de Rousseau, cet homme de la plaine et des prairies grasses, que la vision d’un enfant mourant de faim ne devait pas tirer de ses méditations moralisatrices. Ce n’est pas le propos: j’ai des raisons supplémentaires de croire que ces agriculteurs n’étaient de toute façon pas les premiers à bivouaquer sur les terrains du vieux schiste.

C’est le propre de nos historiens académiques de tenir pour balivernes toute supputation qui s’appuie sur les faits plutôt que sur les intuitions, je n’en suis pas.

Ayant appris à mes dépens que toute preuve est par définition polie, sortie de son contexte, montée en épingle, je n’ai pas ces scrupules. On ne trouve le plus souvent que ce qu’on a cherché.

En ce qui me concerne, j’entends toujours une petite voix qui me pousse à échafauder des théories. Plus elles semblent loufoques, plus elles me paraissent stimulantes. Il y a chez moi des choses que je pressens et qu’on ne m’a pas enseignées; je n’ai pas peur du complotisme, qui n’est pour moi qu’un prétexte à la paresse intellectuelle, on me le reproche assez souvent.