II. Avant l’histoire – Pluies (1)

Avant l’histoire – 14 – Le temps des Nutons

Les premiers habitants, ceux avant les Celtes (qui n’arriveraient pas avant 750 avant Jésus-Christ, rappelons-le pour ceux qui se perdent dans les méandres du néolithique), ce sont de petites créatures dotées d’un très sale caractère et d’un petit chapeau rouge: nous les appelons les nutons.

Ma grand-mère les craignait beaucoup, elle disait qu’il n’y avait rien de pire que de se les mettre à dos. Dès qu’on évoquait ces étranges créatures, elle se signait convulsivement, en marmottant: « Seigneur Marie Djôzef, protégez-nous ».

Moi qui ne me souviens pas d’avoir entendu cette brave dame prononcer plus de vingt mots d’affilée, cette réaction m’intriguait beaucoup, d’autant qu’elle refusait systématiquement d’en parler, comme si le simple fait de les évoquer aurait eu pour effet de les faire apparaître.

– Ce sont des histoires de bonne femme, m’avait dit mon grand-père en jetant sa ligne devant lui. C’est des sortes de lutin. Ils rendent des tas de services mais ils ont très sale caractère.
– Ah bon, et pourquoi ? Ça ressemble à quoi ?
– (après un moment de silence) C’est comme des petits lutins. Ça a la taille de tes Schtroumpfs, avec un chapeau pointu rouge. Ils ont une petite pioche parce qu’ils creusent et qu’ils vivent dans la terre. Ils peuvent être très méchants quand on leur manque de respect. Ils sont très travailleurs aussi, ils vivent dans des trous. Tu leur apportes un outil à réparer et le lendemain tu le retrouves dans un meilleur état que s’il était neuf, mais il faut prévoir quelque chose à manger en contrepartie, car ils aiment bien manger. Quand ils se vengent, c’est terrible. Mais c’est des histoires qu’on se racontait pour se faire peur à la veillée.
– C’était quoi comme histoires ?
– Je t’ai dit, des histoires de bonne femme. Parfois, ils échangent des enfants. Holà, je crois que j’ai une touche, moi. C’est p’têt bien un sandre qui vient de toquer.

C’était chaque fois la même chose avec mon grand-père : on ne le faisait parler qu’à la pêche et encore, chaque fois qu’il voulait éviter un sujet, il y avait soi-disant un poisson qui mordait.