II. Avant l’histoire – Pluies (1)

Avant l’histoire – 16 – Prémonition

La première fois que j’ai entendu parler de toponymie, c’était dans un cours de géographie humaine que Jean-Michel m’avait fait parvenir. Je me trouvais sur mon lit, une fois de plus allongé pour des heures à tuer. J’avais saisi cette sorte de brochure, en me demandant ce que j’allais bien pouvoir en faire, soupirant d’avance, comme pour me convaincre que rien n’avait véritablement d’intérêt. Puis, dans l’intention de me faire du vent (personne ne peut savoir à quel point être privé de vent est une torture sournoise) j’en avais tourné les feuilles, à la manière d’un flipbook, ces petites brochures dessinées où l’on voit les personnages s’animer. J’avais arrêté mon effeuillage tout à coup, sur un dessin qui m’était apparu au milieu des pages dactylographiées: un dessin de René Hausman, le grand dessinateur animalier; ce dessin représentait évidemment un nuton.

Cela faisait des années que je n’avais plus entendu parler de nuton (j’en avais même totalement oublié l’existence). Comme on se raccroche à ce que l’on peut, j’ai pris ce surgissement comme un signe du destin. J’ai salué ce petit personnage avec amusement puis déférence. Dans ma tête: « tiens qu’est-ce que tu fous-là, toi, je te salue, petit nuton ». Continuant le jeu, je me mis à l’invoquer, comme si j’avais été un vieux chamane. Le miracle ne tarda pas à se produire: je me sentis apaisé, comme si ce petit nuton était là pour me dire que j’avais encore un avenir. (C’est précisément après cet épisode que s’espacèrent les cauchemars qui hantaient mes nuits et que je commençai à m’extraire de la profonde dépression dans laquelle j’étais plongé depuis de si longues années déjà.)

J’ai retrouvé quelque temps après ma libération ce même dessin sur une bouteille de bière: chapeau rouge, barbe blanche, culotte bleue, sabots jaunes. De nouveau, je ne pris pas cela pour une coïncidence. Je savais d’expérience que la présence des nutons n’était jamais anodine: dès qu’un seul d’entre eux m’apparaît, je sais que je vais être l’objet d’une révélation.