II. Avant l’histoire – Pluies (1)

Avant l’histoire – 18 – Curieuses préoccupations

Je n’ai probablement pas dormi plus d’un quart d’heure d’affilée cette nuit-là. Je me suis réveillé au moindre bruit, au moindre souffle, à la moindre pensée.

Le lendemain, je suis retourné sur le terrain. Coup de bol, il avait enfin cessé de pleuvoir. J’ai dit aux collègues qu’il fallait que je ramasse le feu et que j’achève quelques bricoles. Ils sont partis débroussailler sur la Fange de l’Abîme et ils m’ont déposé au passage. J’avais la journée pour moi.

Perdu dans mes pensées, j’ai eu tout mon temps pour valider mon hypothèse. J’ai patiemment remonté le cours du ruisseau de Burhé, en coupant les derniers arbres qui me gâchaient la perspective. J’ai relevé tous les indices. À la fin de la matinée, j’étais absolument convaincu du parallèle entre cet endroit et les Troufferies de Libin: c’était bien la même activité qui était à l’œuvre de la formation du même paysage. J’étais bel et bien sur un site d’orpaillage préhistorique.

Je me sentis soulagé par ma certitude. Je me suis assis près de mon feu. Une odeur puissante de tourbe brûlée emplissait mes narines, qui avait imprégné jusqu’au dernier brin de mes vêtements de protection, j’étais épuisé. J’ai tiré deux tartines de ma musette et j’ai regardé devant moi. Je voyais le lit de la vallée, aplani sur peut-être cent mètres de profondeur, avec ce mur dressé comme un parapet sur tout mon côté gauche.

Il n’était pas difficile de se faire une idée du labeur titanesque qu’avait dû représenter un tel chantier. Je me suis dit «putain, y z’ont bossé les gars, fallait être motivé». Dans ma tête a résonné une expression que nous ressortait Marc chaque fois que Leuco nous demandait de faire un truc qu’il jugeait débile «Gotferdom, qué pass’ment d’temps !», ce que je pourrais traduire le plus fidèlement en «nom de Dieu, on n’a pas autre chose à foutre que perdre notre temps à faire ça?».