II. Avant l’histoire – Pluies (1)

Avant l’histoire – 3 – Tracteur, marqueur social

Cela faisait déjà quelques années que je galérais dans le coin. Déjà à cette époque, je ne supportais plus ces épisodes pluvieux. Comme j’ai pu détester l’Ardenne! Les gens d’ici sont accrochés à leur pays comme une tique à son sanglier, mais ils mentent comme des arracheurs de dent quand ils vous assènent que cette météo ne les dérange pas: même les grenouilles fuiraient, si elles en avaient l’occasion.

D’ailleurs c’est bien simple, il faut attendre un bon coup de gel et un soleil d’hiver, lumineux et tranchant, pour comprendre ce qui noue les Ardennais à leur forêt.
Aussitôt, c’est une armée de fourmis qui se met en route. C’est à peine si les tracteurs ne sortent pas en colonnes: le week-end, tout bon Ardennais va au bois pour se chauffer et chacun se doit de posséder son vieux tracteur, généralement une vieille guimbarde poussive, à la peinture écaillée, mangée par la rouille. Ça vous crache une fumée bleuâtre dans un bruit de tonnerre, et vous brinquebalez là-dessus en cadence, comme un chamelier. Vous avez un bonnet sur la tête et quand vous croisez quelqu’un, vous levez une grosse patte noire en guise de salut (s’il y a un mouton à échanger, ou un citadin qui suit dans sa voiture de ville, vous arrêterez cinq minutes votre course folle et vous bloquerez la route, le temps de négocier).

Gare à celui qui s’exhibe au volant d’un tracteur neuf! C’est soit un grand dîveux, un arrogant qui pète plus haut que son cul, soit un amateur, soit un étranger. Il est important que le tracteur ait de l’âge (le mieux, c’est quand c’est celui du père, et que les gens le reconnaissent) et ne soit pas trop gros. Soixante chevaux est la cylindrée idéale: il vous en reste sous le capot et vous pouvez dire qu’il est pratique pour passer partout –plus gros, vous vous pendriez et vous risqueriez l’humiliation suprême: rentrer à pied au village, aller trouver un fermier, vous faire hâler… et en entendre parler durant la quinzaine.

Selon où vous en êtes dans votre exploitation, vous avez aux fesses un treuil, une fendeuse ou une remorque. Vous ferez cent kilomètres pour trouver la pièce qui vous manque, vous extasier sur un vérin hydraulique, dégotter un nouveau train de pneu ou un châssis d’acier presque neuf, car c’est cet appareillage-là qui servira de marqueur social, qui vous donnera le statut de celui qui connaît son affaire… ou celui nettement moins enviable du camp-volant (insulte suprême).