II. Avant l’histoire – Pluies (1)

Avant l’histoire – 4 – Le grand saltus

Dans le fond, la seule différence entre un quidam et un professionnel, c’est le moment où il agit: le samedi et le dimanche pour le premier, en tout moment et en toute saison pour le second. Cela doit faire presque trois mille ans que cela dure, et il n’y a aucune raison particulière pour que cela change avant longtemps.

Je n’écris cela que pour détromper le lecteur citadin, romantique ou technocrate, qui s’imagine que notre forêt est un océan presque intact, peuplé d’animaux et de plantes immuables, de temps à autre parcouru par un explorateur audacieux, qui ouvre la voie au saccage. Il appelle ce monde idéal la Nature, avec un grand N. Foutaises: il n’y a rien de tout cela là-dedans, la grande forêt d’Ardenne est un paysage en laisse, en perpétuelle évolution, et tout qui connaît un peu le mode de vie ou de production de ses habitants rigole en entendant parler de zones naturelles ou intactes: la réalité du Jivaro ou de l’Ardennais, c’est qu’il n’y a pas de forêt vierge, il y a des espaces qui sont temporairement utilisés ou pas.

Si la pression humaine n’est pas trop forte, des animaux et des plantes s’y glissent, bien à l’aise dans leur niche écologique; ils vont et viennent, se supplantent les uns les autres, en fonction des circonstances et du hasard (quand le phénomène se déroule sous leurs yeux, les ingénieurs les appellent espèces exotiques envahissantes, ce qui trahit à la fois leur vision de carte postale figée, ainsi que leur incompréhension profonde du fonctionnement des choses vivantes.)

Eh oui, notre forêt n’est pas tellement moins artificielle qu’un boulevard parisien, à ceci près que nos matériaux de construction –ce qui constitue le paysage, en somme– sont vivants: ce sont des arbres. Nous sommes bouffés par le contemplationnisme, cette nouvelle et sournoise doctrine qui promeut que la nature n’est belle qu’à l’état sauvage, et dont les thuriféraires se reconnaissent au fait qu’ils classent les espèces selon leur rareté, accordant plus de prix à la rare trientale qu’à l’omniprésente myrtille.

Une idée aussi grotesque que totalitaire: c’est si bon, la tarte aux myrtilles!

J’ai certaines raisons de regretter l’influence que Camille a exercée sur moi, mais cette leçon-là, c’est à lui que je la dois et je ne l’oublierai pas.