Chapitre 5

Dans la manière dont le vaisseau était mené, Veyrand reconnut tout de suite la patte de Ninon la Mort. La garce naviguait comme elle vivait: avec un instinct supérieur, naturellement audacieux. À l’instar de certains rapaces, elle était toujours là au bon moment et au bon endroit pour fondre sur sa proie avec une évidence mathématique qui laissait ses victimes pantoises, terrifiées, si elles n’étaient pas restées inconscientes du danger. Toutes voiles au vent, la “Sémiramis” avait surgi d’un repli du littoral, à l’embouchure d’un petit fleuve qui jaunissait la mer grise.

La goélette semblait voler sur les flots

C’était une goélette conçue pour la manœuvre et la vitesse, très faiblement armée et de taille maniable. Elle semblait voler sur les flots. À première vue, le bateau n’avait rien d’effrayant; il ne possédait que deux petits canons, deux couleuvrines disposées en parallèle à la proue du vaisseau. Mais la vingtaine de forbans armés jusqu’aux dents composait une équipe d’abordage amplement suffisante à la capture de vaisseaux beaucoup plus lourds et lents, et dont les canons étaient inefficaces contre une cible aussi basse sur l’eau.

Ninon la Mort avait parfaitement repéré “l’Impénitente” et le second bateau. Elle se souvenait à présent de ce que lui avait dit l’aubergiste: un petit bateau. Lequel était-ce? Le brick de Veyrand ou cette curieuse chaloupe, qui tirait des bordées plein nord, alors que Veyrand s’éloignait vers le levant? Elle ajusta sa longue vue. Ce qu’elle voyait? Un homme – Norbert Lachassaigne – gesticulant dans la chaloupe. Il semblait faire de grands signes au pilote – Jean-Baptiste – qui restait pour sa part presque impassible. Quant à “l’Impénitente”, elle semblait se diriger le plus vite possible vers la haute mer. Il n’y avait pas de doute.

“Suivez le gros, dit-elle. Il me faut Veyrand.”

“Et la chaloupe?” demanda la Pogne.“Ce sont sans doute deux pêcheurs qui n’ont rien à voir dans cette affaire, répondit Ninon la Mort, mais je ne veux nul témoin. Canonnez l’esquif, à défaut de le couler, nous lui passerons le goût de s’intéresser à notre commerce.”

Quand on donne un ordre à La Pogne…

Et c’est ainsi que La Pogne, en trois bonds, gagna l’avant de la “Sémiramis”. En quelques secondes, les deux couleuvrines furent chargées et firent feu sur la chaloupe de Lachassaigne. Le premier boulet de fer s’abîma à quelques encablures. Un second vint frapper exactement le mat, qu’il brisa presque en deux, par un coup de chance extraordinaire. Un moment, le mat sembla vaciller puis, dans une saute de vent, il s’abattit dans un grand fracas dans la chaloupe même, assommant Jean-Baptiste, qui poussait la barre dans l’espoir d’un lof salvateur. Lachassaigne eut plus de chance: empêtré sous la voile, il était aveuglé, mais parfaitement indemne, tout comme le petit enfant, qui hurlait de terreur.

Cependant, dès qu’il se fut dégagé de l’enchevêtrement de la voile et des cordages, Lachassaigne entendit à nouveau la double détonation des couleuvrines. Tournant son regard vers la “Sémiramis”, il eut parfaitement loisir d’observer le panache de fumée consécutifs aux deux explosions, puis, très distinctement, il vit foncer sur lui une sorte de globe noirâtre, qu’il ne comprit pas tout de suite être un autre boulet de canon. Hébété, il vit comme au ralenti la trajectoire tendue du boulet, qui passa à quelques centimètres de son visage.

Ce danger passé, le jeune homme se jeta dans le fond de la chaloupe. C’est alors qu’il comprit que l’autre boulet, volant plus bas, avait fracassé la coque avant de la chaloupe: des flots d’eau s’infiltraient dans le navire par les éclisses disjointes du franc-bord. Norbert se retourna et, dans le fond du bateau, il aperçut, à un pas du corps disloqué du pilote, le cadavre sans tête du petit enfant: celle-ci avait été emportée pour moitié par le boulet de neuf livres qui était passé à deux doigts de sa propre figure.

“Voilà pourquoi je n’oyais plus rien de ses hurlements!”

La première pensée qui passa par la tête de Norbert fut celle-ci: “Voilà pourquoi je n’oyais plus rien de ses hurlements”. Presque dans le même temps, c’est à dire dans une durée qui n’excédait pas le temps nécessaire à la recharge des couleuvrines sur la “Sémiramis” (La Pogne, aux commandes, était un maître dans cette affaire), il comprit qu’il venait de se pisser dessus, et plus odorant encore. Puis, stupidement sans doute, tandis qu’il sentait une sueur glacée lui couler le long de la raie du dos, il se précipita vers le corps de l’enfant. “Peut-être n’est-il pas mort”, se dit-il. (Ce qui prouve au lecteur que non content d’être candide, Norbert était encore à ce moment de l’histoire un carabin très médiocre, puisqu’une des premières choses qu’on apprend de l’expérience médicale ou de la fréquentation des facultés est précisément – à moins d’être militaire galonné ou chief economist dans une institution bancaire – que le temps de survie d’un être humain privé de cerveau est très largement inférieur à celui qu’il vous a fallu pour parcourir cette interminable phrase.)

Hélas, donc, pas de miracle. L’enfant était bel et bien trépassé, inerte, silencieux, dégouttant de sang et de cervelle. Mais peut-on encore appeler enfant ce petit corps réduit en bouillie? Ce pantin sanglant coiffé d’une mâchoire grimaçante? Certes, quelques minutes auparavant, on en eut bien fait du fromage de tête, du jambon persillé ou de l’andouillette, de ce petit être beuglant, mais on n’y pensait pas vraiment, Seigneur! Alors si Vous pouviez le ramener à la vie… En somme, plonger une main invisible dans l’eau de mer, étendre Vos doigts secourables, récupérer le chapeau crânien, ramasser les deux trois morceaux qui commencent déjà à se désagréger dans le flot, disputer ce morceau de cervelle aux crabes s’attablant… après Vous faites comme Vous voulez, Seigneur, mais Vous remettez tout ça bien en place, une petite étincelle et on fait comme avant, semblant de rien. Il pourra gueuler comme il le veut, ce petit braillard, c’est promis, et même s’il en reste un peu abruti, ce n’est vraiment pas grave, que du contraire, c’est même souvent un atout de se fondre dans le grand corps de la populace grouillante.

Hélas, point de miracle, point de doigt divin raccommodant ce que les lois de la balistique avaient ordonné. Considérant maintenant la scène dans toute son horreur, Norbert prend soudainement conscience de son imbécillité: les morts ne renaissent pas, à moins d’être le fils de Dieu, et il est temps de se bouger les fesses s’il ne veut pas subir le même sort que Jean-Baptiste et l’enfant. C’est comme une décharge de raison qui le ramène soudainement à la vie (ou l’inverse). Il considère la tête à moitié arrachée du petit garçon. Une irrépressible envie de vomir parvient de ses entrailles. Les reliefs de son repas viennent maculer le petit corps martyrisé d’une bouillie grumeleuse. Une ultime profanation qui ne lui fait pas d’effet. Il est maintenant debout. Se défiler de là! se carapater! vider ses grègues! décaniller! foutre le camp!

Norbert court vers l’avant du bateau. Il a maintenant de l’eau qui lui arrive jusqu’aux chevilles. Norbert court vers l’arrière du bateau. Toujours autant d’eau. On coule!

Deux autres détonations se succèdent. Norbert se jette à nouveau dans le fond. Norbert voit un boulet passer, tressaute avec la chaloupe lorsqu’il sent que le second vient d’enfoncer le bordage. Norbert a toujours sur lui les papiers du Synode. Mais qu’est-ce qu’il a fait au Bon Dieu?

Norbert jette un œil. Il voit distinctement cette énorme brute de La Pogne qui fait recharger les deux couleuvrines, le boutefeu à la main. Il n’y a rien à attendre de ce côté-là, il va tirer!

Tout-à-coup, il entend une explosion, dont le bruit vient de derrière son épaule. C’est Veyrand, c’est “l’Impénitente” qui, ayant brusquement viré sur son erre, revient lui porter secours. Sauvé! Norbert se jette dans le fond de la chaloupe et cesse enfin de faire le ressort.

Une bataille navale que Norbert ne verra pas

Ensuite, ce sont quelques minutes d’un duel dont il ne voit rien. “L’Impénitente” crache de toutes ses bouches à feu en direction de la “Sémiramis”. Ninon la Mort ne risque pas grand-chose de cette canonnade, mais l’une de ses voiles est déchirée et la “Sémiramis” perd de la vitesse. Il lui faut virer. Les deux bateaux se croisent en limite de portée. C’est un splendide ballet, dans lequel les deux équipages donnent tout leur talent. Mais Norbert de voit rien de tout cela. L’eau continue à monter dans la chaloupe. Couché dans l’eau verte, il entend comme assourdi le bruit d’une ultime détonation. Un craquement l’avertit que la chaloupe est touchée pour la troisième fois.

Tout va vite. Le boulet a défoncé le bordage. Norbert est touché à la tempe par un éclat de bois. La dernière sensation? Un magma d’eau verte brouillé par des bulles, comme un goût d’huître en bouche, la vision d’un platane. Des feuilles vertes nimbées d’une lumière jaune, une voix de petite fille, des rires, peut-être un chant d’oiseau – c’est l’enfance qui enfin revient, bouclant la boucle, la vie qui s’en va par là où elle a commencé. La mort résout tous les mystères, résume tous les instants, vous attire comme une sirène aux yeux prometteurs. La mort. La voilà.

Telles furent les dernières pensées de Norbert Lachassaigne, coulé au large de Nieuport. (Il était sans doute écrit qu’il ne ferait pas un bon pirate.) Adieu, Norbert. Salut aux morues qui pullulent en ces eaux poissonneuses, bonjour aux soles et aux turbots qui en tapissent le fond, attention aux crevettes graciles qui accomplissent ce miracle que tu voulais voir sur le garçonnet: elles avancent en reculant. Mais tu le sais, désormais: seule la mort te fait revenir au point de départ. Après, mais qu’y a-t-il, après?

(À suivre)
Qu’y a-t-il après? Eh bien, pardieu, le chapitre suivant! Et qui y rencontrera-t-on? Margriet, qui recherche son fiancé parti faire fortune et qu’elle refuse de croire mort dans la tempête qui emporta le bateau où il s’était embarqué. Et le plus fort, c’est que fidèle à son prénom, Lazare va ressusciter. Mais n’est pas Lazare qui veut. Disons plutôt qu’est Lazare qui peut. Ou, si je puis me permettre un calembour boiteux, parfois, Lazare fait bien les choses.

Le chapitre 6 sera mis en ligne le vendredi 3 juillet 2020

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