Chapitre 6

Il y a paraît-il cinquante manières de se débarrasser d’une femme, mais la plus efficace consiste certainement à foutre le camp le plus loin possible en lui faisant croire qu’on est à l’endroit exactement opposé à celui où l’on se trouve. Après avoir tout essayé pour se dépatouiller de son pot de glu, n’en obtenant rien d’autre qu’un sentiment redoublé, Lazare Van Scheilbroeck avait opté pour cette solution. Quelques mois avant sa subite disparition, il avait commencé à se laisser aller à des confidences. Et de dépeindre à Margriet des rêves d’Orient, de cargaisons d’épices, de comptoirs aux Indes. Et s’il allait là-bas? S’il s’engageait pour quelques courses, un an ou deux, le temps de faire fortune? Au retour, la route serait toute tracée: un magasin d’épices à Middelbourg, un négoce lucratif, des affaires juteuses.

Margriet n’y avait pas prêté attention. Elle considérait que son Lazare était un grand nigaud, parfaitement incapable de courir l’aventure sur la route des Indes ou sur tout autre chemin moins exotique. Mais elle adorait l’entendre parler des heures de ses projets mirifiques, pour le simple plaisir d’écouter les inflexions de sa voix chaude. Elle se levait brusquement, tournait autour du dossier de la chaise où il était assis et fondait sur sa nuque comme une possédée, lui mordillant la base des oreilles avec un appétit de veuve au couvent. Lazare s’efforçait de rester placide; en réalité, il était au supplice. Amoureuse, vibrante jusqu’au dernier point de sa coiffe en dentelle, l’ardente putative Scaldéenne vivait sur son petit nuage. Elle était parfaitement incapable de concevoir le profond sentiment qu’elle inspirait à Lazare, quelque chose qui se situait entre le dégoût physique et l’ébahissement face à ce que ce puritain jugeait comme la dernière des indécences.

“Épousez-la donc, Lazare, tel est mon conseil!”

Margriet voulait tout le temps l’embrasser; un jour, sans préavis, elle lui avait pris la main et l’avait placée dans son corsage; cela avait provoqué une telle émotion en elle qu’elle avait senti une lente vague la décoller du sol et l’amener à un délice dont elle n’avait jamais entendu parler dans la Bible de son père. Le soir même, découvrant les joies du plaisir solitaire, elle s’était envoyée en l’air à plusieurs reprises. Bien vite, elle s’en était ouverte à Lazare, qui en était resté comme deux ronds de flan, lui qui se tapait le chibre sur le bord de son lit pour calmer ses ardeurs. Margriet lui apparaissait désormais comme un succube.

Cependant, lorsqu’il avait relaté cet épisode au pasteur d’une communauté voisine – après tout, Margriet était la fille du pasteur local –, omettant toutefois le bord du lit dans son récit, le serviteur de Dieu s’était contenté de sourire, félicitant Lazare de sa future bonne fortune. “Je n’ai qu’un conseil à vous donner, avait-il dit, épousez-la au plus vite!”. Cela n’avait eut pour effet que renforcer la résolution du jeune homme: se carapater sans tarder.

Il partit un jour en soirée, sans prévenir. Le dernier à l’avoir vu était son ami Balthazar, avec lequel il avait vidé un cruchon de bière avant de s’embarquer sur le “Marinus”, en partance pour Batavia. Celui-ci avait reçu pour mission de prévenir Margriet de son départ.

Pourquoi Lazare fut enterré à Urgell

La réalité était tout autre. Lazare détestait la mer. Il en avait une peur bleue. Il avait décidé de filer à l’anglaise et de s’engager dans l’armée. Dieu sait comment, il avait fini par atterrir dans les rangs d’un régiment français de l’armée de Berwick. On l’envoya en Espagne vers 1719, où il mourut d’un coup d’escopette non loin d’Urgell, pour une cause à laquelle il n’avait jamais rien compris. Il paraît qu’il mourut sur une demi-molle, en regrettant de ne pas avoir cédé aux avances de son ardente promise, mais ceci nous semble trop beau pour être vrai. On le jeta dans un trou creusé à la va-vite dans le renflement d’un chemin creux, luxe auquel beaucoup de ses camarades d’infortune, étendus sur les champs de bataille, ne pouvaient même pas prétendre, attendant les corbeaux, les rats, les loups et les renards précédant les vers.

Hantée par son idée fixe, Margriet escaladait quotidiennement les dunes, les yeux fixés sur la plage, à la recherche d’indices.

Margriet n’en sut rien. Elle était aussi dupe qu’inconsolable. Car au lendemain du départ du “Marinus”, une terrible tempête était accourue du fond de l’horizon, poussant devant elle des murs de vagues. Conscient du danger, le capitaine avait tenté de rebrousser chemin mais le mascaret de l’Yser lui avait été fatal. Le bateau s’était retrouvé coincé entre les vagues de la tempête et le pas du fleuve, pris comme dans un hachoir. Les quelques passants épouvantés qui assistaient à la scène avaient aperçu le bateau, jeté sans ancre au gré des flots déchaînés et démâté par la foudre, drossé vers le rivage, puis rejeté vers le large, enfin brusquement arrêté par son échouage sur un banc de sable. Agonisant, le “Marinus” y était resté quelques instants puis, dans un craquement effrayant qui était son dernier soupir, il s’était disloqué sous l’effet des forces contraires, entraînant dans la mort son malheureux équipage. On n’avait retrouvé aucun corps. L’affaire avait fait grand bruit. On racontait que jamais crabes et crevettes ne furent meilleurs et plus nombreux que cette année-là.

Comment Margriet perdit son appétit de vivre

Margriet avait accueilli la nouvelle du naufrage dans la sidération, qui s’était vite transformée en déni. Si elle ne doutait pas que Lazare avait bien pris pied à bord du “Marinus”, elle ne pouvait concevoir qu’il fût au nombre des victimes. Elle se mit à croire à son retour. Margriet perdit dans l’aventure sa joie de vivre, son appétit, son tempérament, ses joues rouges et quelque peu des rondeurs qui lui donnaient l’air potelé et appétissant d’une saucisse de campagne. Bientôt, elle se transforma en un grand fantôme amaigri; son sexe, jadis d’humeur primesautière, ne lui servait plus qu’à la miction; sa bouche, faite pour les baisers et le rire, s’était figée en une moue triste; son odeur, jadis fraîche et fleurie, délicatement musquée, était devenue aigrelette. Hantée par son idée fixe, elle escaladait quotidiennement les dunes, les yeux fixés sur la plage, à la recherche d’indices. Elle était persuadée qu’un jour ou l’autre, elle apercevrait un corps inanimé rejeté par les flots et sûre que ce corps serait celui de son Lazare. Ah, le gredin, comme elle avait souffert! Elle aurait deux mots à lui dire, à cette fripouille, ce petit inconséquent, ce va-nu-pied qui lui avait promis l’amour éternel, ce gredin qui lui avait volé sa jeunesse! Ses genoux fléchissaient en s’enfonçant dans le sable. Elle commencerait par lui balancer un sacré coup de pied dans le flanc. Ça le réveillerait autant que cela lui ferait du bien, tiens! Il ne l’aurait pas volé. Ou alors non, le pauvre petit, comme elle avait tort de s’emporter, comme elle était excessive, il était parti pour elle, pour l’argent, il lui aurait été fidèle, il serait revenu et ils auraient été heureux. Elle s’arrêtait de marcher quelques instants, étendait les bras parallèlement à l’horizon, Dieu tout puissant! Plutôt, il valait mieux qu’elle pense qu’il avait besoin d’aide, le couvrir de baisers, l’embrasser encore, juste derrière l’oreille, et le sentir frissonner comme avant! On ne savait plus, finalement, on était loin; la raison avait appareillé vers des cieux inconnus.

Soudain un cri strident: il est ressuscité!

Il y avait eu un grand cri. Quelque minutes auparavant, Bart et Jeroen, qui allaient aux crevettes pour la marée basse, avaient croisé cette foldingue de Margriet. Dans la ville, certains plaisantins l’appelaient Pince de Crabe et ils s’étaient souvenu du bon mot à son passage. C’est vrai qu’elle faisait peur, avec son idée fixe, ses yeux bleus fonçant sous la force de sa folie, son front se fronçant puis se plissant et surtout ses manies de veuve éplorée. Les bonnes âmes avaient de la peine en la voyant mais Bart et Jeroen n’étaient pas du nombre. On se souvenait qu’elle avait été plus que jolie mais qu’elle n’avait jamais eu d’yeux que pour son Lazare, expédiant sa main en représailles à tout qui avaient tenté un peu rondement sa conquête; on constatait à présent que sa lugubre transformation avait de quoi alimenter deux cents ans de blagues cruelles sur les revanches du destin et sur l’avenir de celles qui écartaient les jeunes gens tentés de goûter avant l’heure aux joies de l’amour avec une créature aussi resplendissante.

Au cri, Bart et Jeroen avaient tourné la tête. Ils avaient vu Pince de Crabe agenouillée à quelques pas du bout de l’estran, secouant une longue forme, que les deux hommes n’avaient pas tardé à identifier comme un corps humain. Ils avaient cavalé sans se poser de questions. Margriet hurlait comme un goret qu’on égorge. “Lazare, Lazare, Lazare est revenu!”. Hystérique, elle faisait de grands bonds en tournant autour du corps. “Il respire, dit Jeroen, il est vivant!”.

Il est vivant! Lazare est vivant! Et Margriet, éperdue de bonheur, hésitant entre ses deux extrêmes, de se ruer sur la forme gisante, de l’embrasser et l’insulter, de l’éteindre et le griffer. Une vraie furie qu’il fallut calmer. On imagine la stupeur des badauds croisant cet étrange équipage: Bart qui tenait le cheval au mors, cheval qui portait sur la croupe le corps inerte d’un naufragé, le lourd animal suivi par Jeroen, qui entravait Pince de Crabe. Laquelle répétait, les yeux ronds et l’air hagard, “il est vivant, il est vivant!”. Jeroen faisait attention à ne pas lui faire de mal, c’était la fille du pasteur, tout de même.

(à suivre)
Dans le chapitre suivant, après avoir visité Nieuport, nous verrons quelle médecine va permettre à Lazare de revenir d’entre les morts et quel médecin… Mais chut, chaque chose en son temps, ayons un peu de l’inébranlable (enfin, si l’on ose dire) patience de Margriet, que diable!

Le chapitre 7 sera mis en ligne le vendredi 10 juillet 2020.

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