III. Plus dure sera la chute – Le ministre n’a pas pu venir (1)

III. Plus dure sera la chute – L’union sacrée bourgeoise (12)


Aussitôt, c’est comme si on se donnait le mot, c’est comme le coup de clairon des bonnes consciences, le réveil de la pensée unique, la revanche des tentures à gland: c’est l’heure de l’union sacrée bourgeoise! On sort, bien rangée à côté des tasses en porcelaine de Limoges, on sort la vieille certitude de l’ordre établi, bien assise sur l’imbécillité, la mauvaise conscience, peut-être le souvenir de quelque vilenie… De ce mardi, par exemple -le 23 mai 1871-, où les troupes versaillaises entrées dans Paris par les deux portes du Sud-Ouest de la ville, la Porte de Versailles, bien entendu, et la Porte d’Auteuil, ralentissent leur progression pour se donner le temps de fusiller ceux qui leur ont résisté. D’après les estimations moyennes, cela fera quand même 20.000 personnes, hommes, femmes, enfants, massacrées au nom de la vengeance et de l’ordre social.
Au nom de la trouille aussi, sans doute, mais on en parle moins: c’est moins glorieux.


On a réformé les ouvriers, qui ne l’auraient sans doute pas fait. Les petits pioupious, beaux comme tout, ce sont des gars de la campagne, des costauds, des manieurs de pioche; dans leurs mains, le fusil réglementaire ne pèse pas très lourd. Au début, ils ne savent sans doute pas grand-chose à ce qu’on leur veut; pour peu peu, ils seraient avec ceux d’en face.

Mais ce ne sera pas difficile à comprendre. Et heureusement pour la morale et l’ordre public, pas ceux qui les commandent -ceux qu’Otto von Bismarck vient de libérer pour la cause-, pas non plus pour ceux qui les accompagnent, les professionnels de la baïonnette, ceux qui connaissent la musique, qui sabrent et qui massacrent depuis que la France impériale s’est retrouvée une âme guerrière. Alors vous savez, dans le tumulte, si l’on n’entend pas que les pouilleux vocifèrent en français, longer les murs de la Casbah ou de Vincennes en serrant son Chassepot, c’est du pareil au même. On n’est pas là pour faire du sentiment; d’ailleurs, on se fait tirer dessus; il s’agit surtout de sauver sa peau.
Plus tard, de retour dans les villages du centre de la France -ce centre si doux, aux noms chantants, dans la campagne de Cosne d’Allier par exemple- ils ne diront rien. Ça se tait un paysan, surtout quand ça a mauvaise conscience.
Et puis peut-être bien qu’ils n’ont pas mauvaise conscience. On a beau chercher, on ne trouve nulle part place de syndrome post-traumatique dans les mémoires médicaux de province.