III. Plus dure sera la chute – Le ministre n’a pas pu venir (1)

III. Plus dure sera la chute – Les devoirs de l’aube (13)


Avant, les bruits métalliques me réveillaient: j’entendais les portes qui claquaient, les vociférations, le tintement des tinettes, le bruit du dur et du coupant. Tout cela me déprimait: je restais alors allongé sur ma couche. Je bougeais le moins possible, une main dessous l’oreiller, les yeux fixés sur l’envers de la couchette de mon compagnon de cellule. Parfois Christian ne disait rien non plus. Je l’entendais s’affairer, j’oyais le bruit presque imperceptible du papier à cigarettes, le frottement de la pierre et son étincelle, le gaz. Et puis il y avait l’odeur de la résine chauffée qui emplissait la cellule, cette odeur qui me parlait de sommeil, de torpeur, d’oubli. Je n’avais pas de mal à l’imaginer, accroupi sur son pieu, avec cet air qu’il avait quand il se concentrait sur une tâche précise –la langue qui venait apparaître à la commissure, appuyée sur la lèvre supérieure-, le regard qui traquait la moindre miette du tabac.

J’attendais. Bientôt, si un juron n’avait pas ponctué un silence, des volutes de fumée bleue viendraient danser dans l’air et je verrais descendre à moi la main décharnée de mon ami, main aveugle qui cependant, dans une volte parfaite, me présenterait le joint.

Aujourd’hui que je n’ai plus de raison de tuer les matinées, j’ai gardé l’habitude de me réveiller de bonne heure. Je dors avec la fenêtre ouverte en guise de réveil. Ce sont des oiseaux qui me chantent les laudes.

Le matin, je me lève à l’aube claire. Je prépare le café et je sors en attendant. Je fais toujours quelques pas dans mon potager.

Or aujourd’hui, il y avait un petit renard qui était couché à côté du compost. Les pies tournaient déjà autour. La pauvre bête n’en finissait pas de crever. La bestiole avait dû bouffer une boulette empoisonnée ou un truc du genre, un petit cadeau d’un de mes voisins, excédé par ses tueries silencieuses. Je suis revenu chez moi, j’ai pris un gourdin et je lui ai fracassé le crâne.

Quand je me suis approché de lui pour ce devoir morbide, le petit renard avait compris. Il a fermé les yeux, avec l’attitude paisible d’un chat câlin face à la main de son maître.
J’ai surtout essayé de ne penser à rien, de faire le vide. Cela a été vite, j’ai regardé le dernier soubresaut. Petit renard, j’ai vu la babine se détendre sur la ligne bleutée de ta mâchoire, j’espère que tu n’as pas souffert, que tu es parti dans un étourdissement. Oh oui, peut-être que tu t’es affranchi tout à coup de la souffrance qui t’écrasait les reins, que tu t’es envolé dans une pluie d’étoiles, dans un tourbillon de parfums de menthe, de reine des prés, de tanaisie et de brunelle.