III. Plus dure sera la chute – Le ministre n’a pas pu venir (1)

III. Plus dure sera la chute – (3) On en peut pas en vouloir aux gars

Ce serait tellement simple de revenir sur les occasions ratées.

Il y en avait combien, là, dans cette cour, à pouvoir tenter un geste et à n’avoir rien fait? Et ce serait d’un simple! Comme si c’était facile de garder son emploi quand tant d’autres le perdaient; il y en avait de ceux qui avaient commencé là aussi, et avec qui on avait fait carrière.

C’était à ceux-là, à ceux avec lesquels on avait partagé les informations qui faisaient notre quotidien: le gamin est aux études, la femme est guérie, j’ai vu untel au concours de cartes, c’était à ceux avec lesquels on avait partagé toutes ces informations cruciales durant de longues années, ceux-là qui s’étaient succédé en une chaîne ininterrompue, où la plupart avaient laissé une trace, du souvenir d’un pot d’adieu en une manière de frapper le clou, enfin c’étaient vers ces presque frères de bric et de broc qu’il fallait se tourner et dire: «j’ai voté pour le plan social et je sais ce que cela veut dire pour toi».

C’est pour ça que Camille ne leur en voulait pas à ces gars. On fait pas ça: personne ne va vers l’autre dans ces cas-là. C’est presque impossible. Il faut un sacré culot et une bonne dose de détachement pour faire ça. Et on sait qu’en face, si on ne trouve pas le même dose de détachement aussi, ça risque de partir en vrille. Non, il vaut mieux ne pas oser. On dit rien. On pense que c’est dommage.

Et puis, il faut passer au dessus du sentiment de honte. C’est surtout ça la raison principale: c’est à cause de la honte. Il faut du culot pour ne pas en avoir. Et c’est comme ça, comme une sorte de petit malheur tout poisseux qui vous reste dans le fond de la gorge, un truc dont on ne sera jamais fier, un petit aphte qu’il va falloir ruminer…

Tout ça parce qu’on a la chance de sauver son emploi quand son usine perd les deux tiers de ses ouvriers.

Tout ça parce qu’à peu près tous ceux qui perdaient leur emploi avaient voté contre et qu’à peu près tous ceux à qui on avait promis de le garder avaient voté pour.

Cela avait été une sacrée engueulade. On s’était tapé dessus. Pas longtemps, et dans un moment où la tension était trop forte. Après les ouvriers s’étaient entendus, mais de là à le prendre par le bras, l’inviter à boire une bière ou fumer une cigarette, c’était trop dur.

On avait été content de le voir se carapater sans demander son reste.

Karim avait tourné le coin. On ne l’avait plus revu.

Non vraiment, j’en ai jamais voulu aux gars, m’a juré Camille.