III. Plus dure sera la chute – Le ministre n’a pas pu venir (1)

III. Plus dure sera la chute – L’enterrement de Karim (5)

L’enterrement de Karim avait été un moment terrible. Sans doute le pire jour de la vie de Camille Vizouchat.
Il y avait un monde fou.
Karim n’avait pas d’enfant, pas de femme. Sa seule famille était son père, brisé.

Derrière lui, toute l’usine se disputait le premier rang.

Et partout, tout le long de cette funèbre succession d’amoncellements, de chapelle en chapelle, la honte s’abattrait sur cette foule piteuse. Chacun en aurait sa petite part. Prises une par une, on pouvait voir : toutes ces petites choses vivant tellement seules, défaites, ressassant le sentiment du tout-est-moche, un sentiment âcre, amer, une honte qui ne demandait qu’une toute petite étincelle pour se muer en colère.
Mais de douche froide en douche froide, les héros lessivés étaient fatigués.
Il leur restait juste la honte.
Et pourtant, se répétaient-ils avec justesse, on n’a rien fait de mal. On n’ avait pas le choix, soit c’était nous et seulement nous, soit c’était personne ! Alors, qui n’aurait pas fait comme nous ?
Et en face, il y avait les deux tiers qui grondaient.
Ceux-là s’étaient groupés derrière le drapeau de la dignité. On les voyait souffrir.
Ils tenaient bien leur rôle : les mâchoires serrées, les yeux rougis, il ne leur manquait rien, ils avaient même le foulard noué autour du cou, qui allait si bien avec le bleu ! Ils dodelinaient sur place, groupés comme des pingouins sur la banquise. Ils tenaient leur rôle à merveille : il y a même des poings qui s’étaient tendus quand la boîte était passée.

Ce n’était pas la même honte, mais c’était la honte quand même.