III. Plus dure sera la chute – Le ministre n’a pas pu venir (1)

III. Plus dure sera la chute – Dans les coulisses de la résistance (6)

Karim n’avait jamais été en phase avec les dirigeants syndicaux: il ne comprenait pas le problème «dans sa globalité», restait les yeux braqués sur son usine, s’emportait quand il fallait négocier. Il avait fini par se faire virer du syndicat au milieu des années 80.

Plus tard, au moment de la faillite, la grève et l’occupation de l’usine l’avaient rendu indispensable, mais il n’avait pas pour autant réintégré les rangs des encartés: il était resté une sorte de franc-tireur, indépendant et caustique, jamais rassuré, jamais content, jamais enclin aux douces promesses.
Il avait été très écouté au début du conflit, quand il s’agissait de haranguer les camarades, mais, à plus long terme, sa radicalité desservait l’option stratégique des syndicats, qui avaient accepté la restructuration et la vente pour éviter la faillite. Ils avaient bientôt
commencé à agacer, lui et ses hommes de main. Les délégués avaient été briefés. On parlait de putsch permanent, ce qui était relayé dans la presse, on s’agaçait des bouteilles d’alcool, on pinaillait dans les assemblées, on jouait la chaise vide.
Une guerre de coups de main et d’embuscades permanentes, qui avait rendu l’ambiance suffocante durant les derniers jours du conflit. Chaque parti suivait sa ligne: les modérés, qui suivaient l’option syndicale, et les radicaux, groupés derrière Karim. Les premiers négociaient la reddition, les seconds multipliaient les actions d’éclat, bien décidés à attirer l’attention sur leur sort et à faire de leur usine un symbole de la lutte ouvrière.