III. Plus dure sera la chute – Le ministre n’a pas pu venir (1)

III. Plus dure sera la chute – Le chant du cygne (7)


Ils avaient multiplié les coups de force.
Ils avaient commencé par séquestrer les membres présents du conseil d’administration.
Dans l’intervalle, ils avaient occupé l’usine et invité la presse.
Ils avaient libéré leurs prisonniers, sous les huées goguenardes des travailleurs. Et l’œil des caméras.
Ivres de leur triomphe médiatique, ils étaient sortis dans la ville, à la rencontre des habitants.
Ils étaient allés à Charleville-Mézières, avec un train de supporters à calicots. Des gens leur offrait des fleurs; on les encourageait. Ils étaient là, en casque et salopette, un peu gauches au milieu de la place Ducale, un verre de bière à la main. Alors, il y en avait un qui avait proposé de remettre le coup un mois plus tard, mais dans le cadre d’une grande manifestation non seulement pour sauver l’usine mais aussi pour l’emploi ouvrier en général.

Un mois plus tard, 80.000 personnes défilaient dans le département, la plupart à Charleville. Du jamais vu. Une foule du tonnerre, composée principalement de ceux qu’on ne voit d’ordinaire jamais dans les manifestations: le tout petit peuple des anonymes, enhardis par un souffle qui était venu d’on-ne-sait-où et qui leur avait donné confiance, un souffle qui avait rendu leur présence aussi mystérieuse qu’évidente, un souffle qui les rendait heureux. Parce que cette foule bigarrée était inquiète et solidaire, bien sûr, mais elle était aussi très heureuse. Les gens se sentaient, se comptaient, ravis d’être aussi nombreux. Les gens étaient venus en famille. Du coup, il y avait une ambiance bon enfant.
Fleurirent le lendemain des articles, des reportages, des intellectuels qui prenaient position, des politiques qui sortaient du bois, révélant au public qu’ils travaillaient depuis des semaines sur tous les scénarios possibles et qu’il était évident que tout serait mis en œuvre pour pérenniser un maximum d’emploi.

Bingo. Comme si cela était nécessaire pour avoir une bonne raison de les sauver, ils s’étaient rendus sympathiques. On les sauverait donc.