III. Plus dure sera la chute – Le ministre n’a pas pu venir (1)

III. Plus dure sera la chute – Les 30 Glorieuses et le Grand Ka (9)

Après quelques années de reconstruction, tout avait été plus facile. Les Ardennes étant fortement industrialisées, chaque bourgade sur la Meuse ou la Semoy était flanquée d’une ou plusieurs usines métallurgiques, de carrières d’ardoise, de scieries, d’entreprises de toutes sortes qui rendaient la main d’œuvre recherchée. Si le travail était dur, il était souvent d’un bon rendement – bref, il était rentable de bosser. Dans les villages à la ronde, des cars venaient chercher les ouvriers. Ils sortaient de la forêt et gagnaient les ateliers, encore plus nombreux qu’auparavant.

Dans ces conditions, le travail fini, pour celui qui voulait, la fête était permanente. C’était une sorte d’âge d’or. Karim avait été le premier d’entre eux.

Ce n’était donc pas par désespoir que Karim était devenu alcoolique et qu’il avait raté sa vie, c’était justement parce qu’il l’aimait trop. Depuis sa majorité, il n’avait pas loupé une fête à vingt kilomètres à la ronde. On l’appelait le Grand Ka. C’était un bon camarade, réclamé partout, un roger-bontemps de première force, jouisseur goulu tout autant que travailleur acharné.
Sa force-même l’avait prémuni des effets désastreux de son vice: il avait le foie d’un premier communiant. Lorsqu’il se remettait mal d’une guindaille, le Grand Ka allait au bois, coupait, fendait, stérait, ou alors il faisait du vélo. Sitôt purgé, on le voyait repartir, roulant d’auberge en auberge, soiffard inextinguible.

Vers trente-cinq ans, les premières fêlures étaient apparues. Mais il était trop fort, trop confiant, trop orgueilleux, trop séduisant. jusque-là, il n’avait eu qu’à se baisser pour avoir du travail, une femme dans son lit, de l’argent dans son cuir.

Il n’avait pas su s’arrêter de tourner, le soleil ardennais.