Chapitre 7

À l’époque où cette histoire nous ramène, Nieuport n’était rien d’autre qu’un petit port fortifié sur l’Yser, à une demi-lieue de la mer, fier de son statut de ville mais qui en réalité, ressemblait à une bourgade misérable et puante (véritable nid d’infections pour le dire crûment, les déchets de toutes sortes, y compris les parures des poissons pêchés), habitée par des Flamands matraqués depuis deux siècles par les maniaques de l’Inquisition d’abord, par les excités de la Réforme et de la Contre-Réforme par la suite. On avait changé de maître quelquefois, essayé plus encore: pas mal de sang avait coulé sur les marches du perron de la ville et aux alentours, notamment en 1600, quand la plage avait vu s’affronter les insurgés néerlandais et les régiments espagnols (lesquels étaient étonnamment sortis défaits de l’inutile boucherie); bref, lassés des empoignades, les Nieuportois n’aspiraient qu’à une vie paisible, sans guerre, sans famine et sans épidémie.

Pas mal de sang avait coulé sur les marches du perron de la ville et aux alentours, notamment en 1600, quand la plage avait vu s’affronter les insurgés néerlandais et les régiments espagnols

Sur ce dernier point, la présence d’un médecin constituait une garantie essentielle, tant il est vrai que les médecins ont de tout temps formé une barrière infranchissable contre les maladies, grâce à leurs remèdes éprouvés et leurs méthodes de pointe comme l’usage de leurs lancettes, renforcés par une foi inébranlable dans les ressources de leur pratique. En l’affaire les vaillants Nieuportois pouvaient s’appuyer sur un des plus éminents représentants de la caste, puisqu’ils avaient la chance d’abriter dans leurs murs l’irremplaçable Julius Negraprikus, lequel maîtrisait les humeurs et le latin, et qui en réalité portait le patronyme de Julius Swarteprick. Ainsi que le déclarait le bon docteur: “Sans moi, les vivants mourraient plus vite et les morts auraient vécu moins longtemps”. Il adorait le répéter en latin, que jadis seul le curé et lui comprenaient; les nombreux protestants, plus ou moins dissimulés durant le siècle précédents mais à présent tolérés, disaient le service en flamand et n’entravaient que pouic (puicus, aurait dit le docteur) au latin.

Le verbe rare, le sourcil broussailleux et le geste assuré, Swarteprick représentait Esculape sur l’assemblée des bouseux et des pêcheurs de crevettes, propageant son unique et incontestable bonne parole. Il portait un avis sur tout et ne professait qu’une seule méthode: la saignée. Il en usait et abusait avec tant de zèle que certains esprits rétifs à ses assertions savantes le considéraient avec justesse comme le principal pourvoyeur de la fosse commune.

La mauvaise fortune d’un apothicaire montois

On comptait parmi ces incrédules le sieur Augustin Léonce Ghislain Joseph Marie Cronfestu, lequel était apothicaire et goûtait assez peu que Swarteprick n’orientât pas plus souvent les malades vers sa boutique. Suite à un revers de fortune, causé par l’administration mal dosée d’un extrait de digitale pourpre sur le neveu d’un échevin qui lui avait fait la vie dure et le commerce impossible, Cronfestu avait dû quitter sa bonne ville de Mons pour venir se fixer à Nieuport, nul ne sut jamais pourquoi là plutôt qu’ailleurs. Il y avait installé quelques années auparavant une boutique flambant neuve, dans laquelle il n’avait pas tardé à décrépir, tant les affaires étaient rares. Cronfestu avait sans doute commis l’erreur de débarquer dans la bourgade en conquérant, maniant, en plus de la langue latine, un élégant français à la perfection.

Cette preuve d’élévation intellectuelle avait été insupportable à Swarteprick, qui usait depuis lors de tout son entregent pour le discréditer. Bref, pour le dire en peu de mots, les deux hommes se détestaient et là où ils vont d’ordinaire de conserve vers la fortune, le carabin et l’herboriste s’en éloignaient, chacun boitant de son côté.

Cependant, il valait mieux à l’infortuné malade tomber sur Cronfestu plutôt que sur Swarteprick: dans le premier cas, le remède imbuvable ou l’intrusif clystère, mais parfois utile; dans le second, la mortelle saignée.

“Donnez-lui du bouillon et laissez-le dormir”

Dans le cas qui nous occupe, on peut raisonnablement écrire que Jeroen et Bart avaient été bien inspirés de trouver Cronfestu sur leur route, tandis qu’ils cheminaient de la plage à la ville, longeant l’Yser. Encombrés par leur humain fardeau, accompagnés par Margriet, qui hurlait toujours “Lazare est vivant, Lazare est revenu!” comme un goret qu’on égorge, ils furent hélés par l’apothicaire qui entendait assez le flamand pour s’interroger sur ce retour. Il n’avait qu’à peine connu Lazare mais il avait tout de suite conçu que Margriet était en pleine confusion. Il ne s’agissait pas de son bonhomme: celui-ci qu’on lui apportait était un jeune homme aux cheveux noirs, alors que Lazare était roux. De plus, dans les quelques râles qui s’échappaient de sa poitrine, il avait reconnu l’inflexion vocale des gens de langue latine, un Français peut-être, plus probablement un Italien ou un Espagnol, ou alors un Provençal ou un Occitan.

Comme Cronfestu voulait opérer dans le calme et la rapidité, il pria les deux hommes de déposer les deux malades dans son arrière-boutique. Ce qui fut fait sur le champ, avant que les deux hommes ne se retirent, les poches lestées de quelques piécettes destinées à acheter leur silence. L’apothicaire fit boire à la jeune femme une puissante décoction somnifère, à base de graines de pavot, de coquelicot, de tilleul, de mélisse et de mélasse. Puis la fit raccompagner chez elle. Là, Margriet sombra aussitôt dans un sommeil profond, dont elle n’émergea véritablement que le lendemain, toujours aussi délirante.

Quant au mystérieux naufragé, il était assez mal en point. “Installez le dans un bon lit, dit Cronfestu à sa servante, c’est tout ce dont il a besoin. À son réveil, donnez-lui du bouillon et si possible, quelque aliment solide, nous verrons alors ce qu’il convient de faire.”

À ce régime, deux jours plus tard, Lazare était ressuscité. Hélas pour lui, Jeroen et Bart avaient un peu trop fêté la générosité de Cronfestu. Sitôt leur silence acheté, les deux bonshommes étaient entrés dans l’estaminet où ils avaient leurs habitudes, “In de soete inval” à l’enseigne éloquente d’un client qui choit dans un tonneau, non loin de la grande halle qui faisait la fierté de la bourgade. À la quinzième chopine, tout Nieuport était au courant de l’existence d’un mystérieux naufragé dans la boutique de Cronfestu.

Ceci ne tarda pas à arriver aux oreilles de Swarteprick. Outragé, le bon médecin fit le siège du gouverneur, fit valoir ses droits et obtint la responsabilité de s’occuper du naufragé. Et l’on manda la maréchaussée pour faire diligence.

Lazare était installé dans son lit à manger un plat de fèves lorsque les sergents de ville vinrent frapper à la porte pour l’emmener de vive force auprès de Swarteprick. Pris en faute, Cronfestu ne put s’y opposer et vit partir son jeune patient vers la mort dans un soupir résigné. Puis il se ravisa et prit la direction de la maison du pasteur.

Comment faire d’un Flamand roux un parfait noiraud

“Il faut que je vous entretienne d’un sujet important, c’est à propos de Margriet et de Lazare”, dit-il dans un flamand hésitant. Et Cronfestu de déballer toute l’histoire au pasteur. Le malheureux père, confronté depuis une éternité à la mélancolie de sa fille chérie, vit tout de suite le rapport qu’il pouvait tirer de l’affaire. Les deux hommes s’entendirent: Lazare était bien Lazare et, si quelqu’un venait à en douter, on lui bonimenterait que le changement de couleur de cheveux était dû à l’effroi consécutif au naufrage, et pareillement, l’amnésie dont il souffrait. Bon sang, il fallait que le jeune homme vive pour que Margriet revive! Et c’est ainsi que deux heures plus tard, le pasteur, accompagné de sa fille Margriet, se présenta au domicile de Swarteprick. Lequel était déjà en train, tel un vampire assoiffé, de ponctionner une dose généreuse de fluide vital à son patient évanoui.

Tout à son affaire, le carabin fit à peine attention à ses deux visiteurs. Il leur tournait le dos et s’affairait à taillader une autre veine de l’avant-bras de son malade. Swarteprick était d’exécrable humeur car son patient semblait prendre un malin plaisir à contrecarrer la marche de la médecine: sa lancette s’enfonçait sans succès dans la chair molle, roulant sur les vaisseaux sanguins sans parvenir à en entailler le moindre d’importance. “Cessez donc de bouger!” maugréait-il à Lazare, qui n’y entendait rien.

Finalement, lassé de ses échecs, Swarteprick enfonça franchement son instrument dans le pli du coude de Lazare. Réveillé par la douleur, celui-ci ne put réprimer un faible cri. Cri fatal, hélas, car il provoqua un grand émoi dans le petit cabinet! En effet, dès qu’elle eut ouï le cri de son bien-aimé, le sang de Margriet, lui, ne fit rien d’autre qu’un tour. La jeune femme, pourtant affaiblie par les épreuves, bondit sur le médecin telle la vérole sur le bas-clergé flamand. Elle voulait sans doute l’étrangler mais cela ne fut pas nécessaire: dans un grand fracas, le médecin fut entraîné dans la chute, sa tête heurta le petit coin du meuble sur lequel il avait posé ses instruments et Swarteprick resta inerte, râlant à peine.

Arrivé sur les lieux une heure plus tard, Cronfestu ne put que constater qu’il n’y avait plus rien à faire. Swarteprick était entré en agonie, comme en témoignait le filet de sang qui s’écoulait de son oreille gauche. La tempe était enfoncée, il fallait se résoudre à lui prodiguer les derniers réconforts de la religion. Ainsi mourut Swarteprick, muni des sacrements: dans un coin de la pièce, un pasteur agenouillé marmottait des prières inaudibles, surplombé d’un apothicaire hilare; dans le lit, Margriet tenait son cher Lazare enlacé. Elle lui répétait avec tendresse que rien ne pouvait plus lui arriver. Elle était là, comme toujours, et elle le protégerait. Lazare s’accrochait aux bras de son sauveur comme quelques jours plus tôt il s’était accroché à sa planche de salut. Il serait toujours temps, quelques jours plus tard, de commencer à s’interroger sur qui il était et par quelle incroyable fortune le sort s’apprêtait à le mettre à la place de Swarteprick.

(à suivre)
Dans le chapitre suivant, nous verrons comment la perspective d’une épidémie de peste poussera Nieuport à se confiner tandis que Lazare se révélera un excellent médecin (et Margriet une amante insatiable).

Le chapitre 8 sera mis en ligne le vendredi 17 juillet 2020

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