Chapitre 8

“Cet accident n’aurait pu arriver à un pire moment: les bruits courent que l’épidémie de peste remonte vers nos contrées. Ce médecin était la meilleure garantie pour prémunir mes concitoyens de ses effets terrifiants: on dit qu’un seul malade peut en contaminer dix autres par la simple action du regard. Et en ces temps, je vois mal comment nous pourrions inciter un autre médecin à prendre la charge de Negraprikus!”

Ayant dit ces mots, le burgmeester se retourna vers Cronfestu l’apothicaire et le pasteur, leur demandant s’ils avaient la moindre idée de ce qu’il convenait de faire.

“J’ai une solution, effectivement, dit Cronfestu, avec la roublardise du marchand de remèdes qui sait combien la conviction de guérir est la meilleure médication. Un de mes parents éloignés est venu me rendre visite. Il a fait des études de médecine et il s’appelle Lazare. Il aurait pu faire l’affaire. Malheureusement, je l’ai retrouvé dans un état tel que je me suis vu obligé de recourir aux services de feu notre estimé médecin. Je l’attendais par bateau et Margriet l’a retrouvé sur la plage, inanimé. Votre pauvre fille, dit-il en se retournant vers le pasteur, l’a pris pour son amour disparu! Bref, je ne sais pas ce qui est advenu à mon petit cousin. A-t-il été attaqué? J’en suis aux conjectures, car figurez-vous qu’il a perdu la mémoire! Je suis vraiment très inquiet. Et c’est en le soignant que Negraprikus a fait son malaise fatal! A-t-il été malade? J’ai comme vous entendu parler de la propagation du fléau et je ne suis pas sûr qu’il ne soit vecteur de la peste. Ceci pourrait expliquer son amnésie et ce terrible drame, car on dit qu’un regard porté par un malade sur un personne saine peut occasionner une perte de connaissance. Peut-être sont-ce les vapeurs qu’il exhale qui ont occasionné la chute dont est mort Negraprikus. J’ai donc jugé prudent de le mettre à l’écart en vous faisant appeler. Et je recommande pour lui une stricte quarantaine, chez moi. S’il est encore vivant dans cinq jours, nous pourrons lui demander son secours en cas d’épidémie avérée.”

Le burgmeester se tourna vers le pasteur, qui ne put lui offrir qu’un regard navré. Poussant son avantage, Cronfestu reprit sa harangue:

“Je ne sais pas si je peux, monsieur le burgmeester, mais je me vois obligé, en qualité de premier apothicaire de Sa Majesté l’Archiduc – charge que j’exerçai durant de longues années en son château de Mariemont –, de vous recommander la plus extrême prudence. Il faut avant toute chose faire appel aux candidatures auprès de la faculté de médecine de Louvain et, dans l’intervalle, interdire l’accès à la ville à tous les impétrants. La possibilité de voir l’épidémie se propager dans une ville privée de médecin aurait des conséquences effroyables sur le devenir de vos concitoyens. Vous serez jugé par eux sur votre capacité à les en prémunir et donc, dans votre intérêt le plus évident, nulle âme ne doit rentrer ou sortir de la ville, sous peine de mort!”

“Mais… Et la fête de la crevette?”

“C’est de la folie, rétorqua l’édile. Dans une semaine, c’est la Garnaalfeest. Tous les maîtres-cuisiniers sont attendus ici pour juger de la meilleure croquette aux crevettes des environs, de Boulogne à Zierikzee. Sans compter les femmes qui ont passé l’hiver à coudre les costumes de leurs hommes pour le cortège des fruits de mer! Vous rendez-vous compte de que ce l’annulation d’une telle festivité suppose comme conséquence? C’est toute la prospérité de la cité qui s’en trouvera ébranlée!”

“Ne vaut-il pas mieux être privé de ces délicieuses croquettes durant un an plutôt que de voir périr le tiers ou le quart de la population? Il ne s’agit que d’un report! Savez-vous qu’à Marseille, d’où l’épidémie est partie, on n’avait plus le temps de brûler les morts? Pensez-vous qu’ils avaient le temps de se préoccuper de leur bouillabaisse? Allons, monsieur le burgmeester, vous êtes un homme réputé pour sa sagesse et son courage, prenez vos responsabilités! Agissez!”

Convaincu par les arguments et la flatterie de l’apothicaire, le burgmeester fit prestement les choses. On enterra Negraprikus en petit comité; on fit afficher en ville et sur l’extérieur des portes des placards à destination des Nieuportois et des éventuels arrivants; le crieur public fut enjoint de prévenir la population que toute entrée ou sortie de la ville était interdite sur le champ et était passible de pendaison ou de mousquetade; enfin on plaça, à tous les postes de garde et sur les remparts, des garde-ville chargé de tirer à vue sur toute personne qui tenterait, par la force ou par la ruse, de s’introduire dans la cité.

Dix jours étaient passés lorsqu’un incident fâcheux vint conforter le bourgmestre que la décision qu’il avait prise était la bonne, alors que ses concitoyens commençaient à gronder quant à ces précautions jugées excessives. Un matin, il vit surgir dans l’hôtel de ville le sergent en charge du guet. Celui-ci l’informa qu’une personne avait tenté de rejoindre la ville et que, nonobstant les sommations, il n’avait pas obtempéré. Par conséquent, il avait fallu tirer. La victime était tombée d’un coup de mousquet et se trouvait au devant de la porte principale, dans un état qui requérait visiblement des soins urgents.

“Qu’on fasse mander l’apothicaire et son petit cousin. Qu’ils aillent soigner cet imbécile! Ils sauront quoi faire. En attendant, pas un mot sur ce qui est arrivé!”

Lorsque l’ordre d’aller soigner le malade parvint à Cronfestu, cela lui fit l’effet d’un poignard en plein ventre. D’un naturel impressionnable, il s’était lui-même convaincu du danger que la communauté nieuportoise courait et, depuis qu’il en avait parlé au burgmeester, il reniflait partout les miasmes de la terrible maladie. Il avait effectivement cloîtré Lazare durant dix jours, aux bons soins de Margriet qui s’en était trouvée ravie. Elle avait accepté de passer les jours de quarantaine avec le malade, au péril de sa vie mais au profit de son cœur: elle le veillait, le nourrissait et, sans vergogne, avait abusé dès qu’elle le pouvait du moindre des signes de sa vigueur. Ahuri dans un premier temps, Lazare s’était rallié au pragmatisme et s’était contenté de se laisser faire.

Margriet revivait! Elle bouffait comme quatre et baisait comme une enragée. Comme on se réveille apaisé de sortir d’un mauvais rêve, elle avait tourné le dos à la mélancolie délirante sitôt qu’elle s’était plantée sur le sexe érigé du supposé malade. Cet homme lui plaisait. Qu’il s’appelât Lazare ou Martin, peu lui chalait. Il le lui fallait et c’était tout: Dieu et toutes ses créatures n’y pourraient rien changer. Même son père capitulerait. Elle s’empalait sur son amant comme une furie, parce qu’elle y prenait plaisir mais également pour provoquer l’irrémédiable, qui ne pourrait conduire qu’au mariage… Mentir? Dissimuler? Cela n’était pas nécessaire: elle disait tout à Lazare, qui n’y comprenait rien et découvrait avec son succube les délices de la fantaisie sexuelle, dans une symphonie d’aveux en flamand. “Vas-y, plus fort! Baise-moi, fais-moi un enfant! Je te veux jusqu’à la fin de mes jours. Oui, c’est délicieux! J’aimerais que tu me manges! Je veux te sentir bander! Baise-moi, fais-moi un enfant, tu dois m’épouser!”. (Et pendant ce temps, Lazare, enhardi par les exhortations de sa partenaire, dont il ne comprenait pas les mots mais devinait le sens, bourriquait de plus belle…)

De la levrette à la cigogne

Les deux âmes pures étaient en train d’expérimenter les mille avantages de la posture inspirée dit-on par la femelle du lévrier lorsque Cronfestu frappa à leur porte et entra sans désemparer dans la pièce. Margriet était aux anges, Lazare un peu moins. Il n’opposa aucune résistance verbale lorsque Cronfestu lui intima l’ordre de le suivre “toutes affaires cessantes”, descendit de sa belle en aplatissant sa chemise sur l’étendard de sa virilité et interrogea le visiteur sur la raison de son intempestive irruption.

Cronfestu lui brossa un rapide point de la situation. Elle était grave. Ils n’avaient pas de salut hors d’obéir aux ordres du magistrat. Les deux hommes se caparaçonnèrent dans un costume improbable. Habillés d’une longue cape de feutre sombre abondamment aspergée de vinaigre et surmontée d’une capuche qui leur revenait aux yeux, le nez couvert par une sorte de long bec de carton blanchi que l’apothicaire avait truffé de plantes médicinales, ils ressemblaient maintenant à un couple de cigognes noires, l’élégance en moins.

Les débuts de Lazare comme médecin de la peste

Pour une raison qu’il ne s’expliquait pas, Lazare ne craignait pas la maladie et voyait ces simagrées comme un luxe inutile. Cependant, il obtempéra aux injonctions de l’apothicaire car le costume lui assurait de ne pas dévoiler son visage. En effet, le jeune homme était hanté par une peur sourde, celle d’être reconnu. Il ne se souvenait de rien et vivait dans l’angoisse, convaincu d’avoir été victime d’un attentat et redoutait d’être poursuivi par un meurtrier qu’il ne pourrait pas identifier. À choisir, il serait resté pour l’éternité sous l’étreinte passionnée de sa bienfaitrice. Mais tel Ulysse abandonnant l’immortalité pour son devoir, il avait quitté Calypso – euh, Margriet, plutôt – en lui faisant de grands signes de la main accompagnant la promesse faite en français d’être de retour dans les plus brefs délais et de reprendre leur conversation gestuelle là où ils l’avaient laissée. C’est ainsi qu’il crut deviner le sens du mot terug, qui s’ajouta à la traduction de nog, qui devait vouloir dire encore. Lazare pensa in petto qu’à ce rythme, il comprendrait le flamand dans un mois ou deux, ce en quoi il ne se fourvoyait pas, mais n’anticipons pas les péripéties qui l’attendent; là, nous suivons les deux cigognes quittant Nieuport par la porte principale sise au sud-ouest de la ville.

À deux pas était une petite masure en planches dans lequel le blessé gisait. Son odeur était infecte; il ne bougeait presque plus. Les deux hommes l’examinèrent. La blessure faite par le mousquet l’avait fait abondamment saigner à l’épaule. Son pourpoint était maculé de sang mais, visiblement, aucune partie vitale n’avait été touchée.

“Ce n’est rien du tout, dit Cronfestu en français. Il faut le panser et dans deux jours, il n’y paraîtra plus.”

“Il présente tous les signes de la peste!”

Toutefois Lazare, qui s’était penché attentivement sur la victime, rectifia le diagnostic: “Cet homme est en train de mourir, dit-il, sortons d’ici sans délai!”

Et il entraîna brusquement Cronfestu au dehors. “Je ne vous savais pas aussi impressionnable, dit ce dernier. Ce n’est qu’un coup d’escopette.”

“N’avez-vous pas remarqué certains détails troublants? Ce teint noirâtre, cette odeur fétide, ces tremblements irrépressibles? Cet homme baigne dans une flaque de vomissure. Il porte un bubon à l’aisselle gauche. Il présente tous les signes de la peste!”

“Comment cela? fit Cronfestu, mais alors, vous êtes véritablement médecin?”

“Je l’ignore, fit Lazare, mais je puis vous certifier que cet homme est malade de la peste et que d’ici une heure ou même moins, il sera passé de vie à trépas!”

Une heure plus tard, de fait, le gisant n’était plus de ce bas monde. Cronfestu et Lazare, restés à proximité, l’avaient entendu râler quelques minutes puis cela s’était arrêté brusquement.

“Vous aviez raison, dit Cronfestu, c’est la peste! Tudieu! Ne restons pas ici.”

Les deux hommes frappèrent à la porte ouest de la cité. On leur ouvrit. Ce furent les deux dernières personnes qui pénétrèrent dans la ville en cette fin d’année 1720. Le soir même, après qu’il eut pris le temps de se laver précautionneusement, surtout les mains, qui avaient touché le pestiféré, et de s’exposer à de savantes fumigations et de changer ses habits, Cronfestu fit parvenir une lettre au burgmeester. Plus que jamais, personne ne devait entrer en ville.

Les habitants de Nieuport vivraient désormais confinés.

(à suivre)
Il est difficile de s’imaginer ce qu’est une ville subissant un confinement. Mais à un artiste rien n’est interdit, l’invention débridée est son fort, il peut décrire ce qui dépasse l’entendement. La peste soit de ces futiles considérations, que va-t-il advenir? J’entends bien vos protestations et je me tais. Lisez le chapitre suivant et vous saurez comment Lazare se mit à aimer le flamand tout en laissant les questions métaphysiques ne point trop le tourmenter mais l’effleurer.

Le chapitre 9 sera mis en ligne le vendredi 24 juillet 2020

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