Survol des dix premiers chapitres

à destination des voyageurs pressés qui veulent s’embarquer en marche

(ou de qui se serait endormi au passage,
voire qui aurait sauté un épisode,
à moins qu’il s’agisse de rafraîchir sa mémoire)

Nous sommes à Marseille, en 1720, lors du passage de la peste. Norbert Lachassaigne, clerc de notaire rêvant parfois d’aventure et d’exotisme, fuit et se retrouve dans une cahute flahute non loin de Dunkerque. Les jours se suivent, mornes. Norbert, embarqué par son ami Bertrand dans cette fuite qui se voulait glorieuse mais est ennuyeuse comme la pluie, voit son compagnon mourir. Le seul contact qu’il a encore avec le monde civilisé, c’est Marius Veyrand, qui de temps à autre, entre en seigneur dans la baraque et qui un jour lui dit: “Viens, nous partons”.

Ils étaient à peine en route que l’horreur envahit d’un côté la cabane dans les dunes et de l’autre, toi aussi, gentil lecteur, belle lectrice, sous les traits d’une superbe femme, dite Ninon la Mort, flanquée de son exécuteur des hautes œuvres, un géant nommé La Pogne et dont le principal divertissement semble être de tuer sadiquement les gens qui se trouvent en travers de la route de Ninon.

Mais avant de rejoindre les fuyards, apprenons-en un peu plus sur Marius Veyrand, marin sûrement, pirate sans doute, corsaire probablement, escroc à tous les coups et doué d’une fine psychologie qui lui permet de pigeonner à qui mieux mieux, surtout ceux qui rêvent d’aventure. Il a débarqué avec un môme qui se trouve être le fils de Ninon la Mort (raison pour laquelle celle-ci est à la poursuite du bougre) mais qu’il fait passer pour un enfant mystérieux qu’il faut protéger, ainsi que des documents d’un synode secret qui s’est tenu dans le désert (les Cévennes, non pas le Sahara).

L’enfant mystérieux, révèle Marius à Norbert, est le fils d’un pirate terrible, La Buse, qui les pourchasse. Le début de la fuite, pourtant, est plutôt calme; Norbert dans son sloop avec Jean-Baptiste (qui tient la barre) longe la côte flamande en direction du nord-est tandis que le marmouset, malade et apeuré, n’arrête pas de tympaniser les deux hommes; derrière, à distance de vue le brick de Veyrand; quand soudain surgit un bateau au loin.

Norbert, évidemment, essaie d’alerter Veyrand et gesticule comme un moulin dans la frêle embarcation: c’est La Buse, à n’en point douter. Nenni, c’est la goélette de Ninon, en fait, mais Norbert n’en saura rien. Une somptueuse bataille navale s’engage entre les deux bateaux, manœuvrés de main de maître, dont les principales victimes seront l’enfant, décapité par un boulet, Jean-Baptiste et Norbert, lequel perd connaissance englouti par les flots glauques de la mer du Nord sous l’œil intéressé des crabes et des crevettes, quelque part au large de Nieuport.

À Nieuport, il y a parmi les bourgeois une pucelle chaude comme le soleil. Elle est prénommée Margriet et est prête à fondre (dans les bras) de son promis, un certain Lazare, trop pieux (si, il y a un x) pour céder et qui finit par s’embarquer dans un navire avec en théorie l’ambition de faire fortune dans les comptoirs de l’Inde (et en pratique de fuir Margriet). Il aura une fin tragique mais qui n’est cependant pas celle crue par Margriet: le jour de la disparition de Lazare, une tempête soudaine a littéralement haché le navire sur lequel elle le pensait embarqué. Depuis lors, la pauvre, à moitié folle, se promenait dès que possible sur les dunes et guettait la plage et la mer, dépérissant à vue d’œil jusqu’au jour où elle poussa un cri: “Lazare est vivant!”. Parti roux, ledit ressuscité était un noiraud qui semblait parler un français assez étrange, du catalan, de l’oc? Mais peu importe, Margriet l’aime.

Parmi les notables de Nieuport, outre le pasteur dont Margriet est la fille, on compte un médecin et un apothicaire antagonistes. Le médecin, qui a (mal) latinisé son nom en Negraprikus, ne connaît qu’un remède, la saignée. L’apothicaire, qui a dû partir un peu précipitamment du Hainaut, et qui porte le joli nom de Cronfestu, a ouvert une boutique dans le petit port fortifié mais vivote faute de pratique. Interceptant les deux jeunes gens qui ramenaient en ville Margriet et Lazare, il raconte une fable au bourgmestre à propos d’un lointain cousin, médecin, qui devait venir le visiter et qui est, assure-t-il, le moribond sauvé des eaux mais frappé d’une profonde amnésie.

Quand Negraprikus apprend l’histoire, il exige qu’on lui transfère le malade et alors que celui-ci semblait reprendre force et vigueur, s’apprête à le saigner. Margriet se rue sur l’esculape dont la chute malencontreuse l’envoie rejoindre la partie importante de ses patients qui n’ont pas survécu à ses pratiques.

Catastrophe: on dit que la peste guette. Le bourgmestre accepte la proposition de Cronfestu et voici Lazare promu médecin. La peste! Un confinement s’impose et le bourgmestre, au départ réticent, écoute le conseil de l’apothicaire: il faut annuler la fête de la crevette et clore les murs de la ville. Installés chez Cronfestu, Margriet et Lazare se livrent sans vergogne au péché de chair. Il y a des actes que même la perte de la mémoire ne peut faire oublier. Mais de la levrette, Lazare passe à la cigogne: l’apothicaire et lui, vêtus en médecins de la peste, sont mandés pour examiner le mystérieux intrus qui a essayé de forcer les portes du port. Lazare aussitôt comprend qu’il s’agit d’un pestiféré.

Quelques autres malades seront soignés sans succès par Lazare sauf le tout dernier, guéri de la peste et qui offrit avant de s’en aller au vent mauvais un médaillon à celui qui l’avait sauvé, ce qui contribua à la gloire de Lazare, adoubé médecin malgré lui, devenant un notable nieuportois, et à la prospérité de Cronfestu devenu son ami et conseiller. Toute cette réussite apparente hélas ne peut empêcher Lazare de se poser son lot de questions existentielles et métaphysiques.

Le temps passe. (A-t-il jamais rien fait d’autre?)

Nous voici en 1723. Louis XV met fin à la régence et s’empare d’un pouvoir qui durera longtemps. Si le capétien n’égale pas Louis XIV, son arrière-grand-père, au rang de monarque le plus infâme de l’histoire de France, il n’est est pas moins assez réussi dans le genre et potentat moderne, entend tout savoir sur tout. Il met donc sur pied son secret, c’est-à-dire ses services secrets, au service duquel nous allons retrouver une vieille connaissance, Marius Veyrand, qui, à l’heure même où Lazare, quelque peu fatigué des câlins de Margriet, qui lui a donné un fils, se laisse glisser dans l’adultère en compagnie de la femme du bourgmestre, mijote de se refaire. Réfugié d’abord à Londres, ruiné, Veyrand intrigue tant et si bien qu’il s’introduit en Hollande dans le milieu des réfugiés huguenots qu’on appelle là wallons. Asteur, comme on disait couramment au XVIIIème siècle, il est donc à La Haye. Et Ninon la Mort, direz-vous? Excellente question. Plus personne n’entend parler d’elle. Et où est la carte du trésor?

Que va-t-il advenir?
Eh bien lisez donc la suite, c’est-à-dire le chapitre 11

Paul-Émile Bontemps